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Fissure de timidité

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM  et présente dans 128 distributeurs d’histoires courtes 

Version en anglais

Version en allemand

Madame, je vous dois une confidence. J’ai trop longtemps tu mes sentiments mais rien ne me sert de les réprimer si leur violence n’a de cesse de me bouleverser. Je ne pensais pas vous les exprimer puisqu’il n’y a pas d’issue. Vous avez votre vie et j’ai la mienne. Nous sommes heureux chacun avec les nôtres. Pourquoi soulever une tempête, pourquoi laisser entrevoir un autre possible, puisque nous savons l’un et l’autre que la voie que nous avons choisie est celle de la sagesse ? Certes, elle peut paraître bien mièvre face aux folies de la passion, mais nous avons assez vécu pour savoir que rien ne peut se construire au sommet d’un volcan.

Mais je m’illusionne peut-être et vous accorde une identité de pensée qui n’existe que dans mes songes. Peut-être que ces mots vous étonnent, ces sentiments vous choquent, vous ne voyiez qu’une amitié là où j’étais certain d’un amour partagé. Dans ce cas ne m’en veuillez pas, ne me rejetez pas ! N’y percevez que les signes d’un égarement ! J’ai la faiblesse d’espérer que, grâce à votre discernement, vous saurez me pardonner cet étalage indécent.

Madame, je vous dois une confidence. Dès que je vous ai aperçue, j’ai su que vous ne pourriez m’être indifférente. Quel est le mystère de cette reconnaissance immédiate ? Une façon d’être qui évoque les souvenirs enfouis de l’enfance ? La recherche incessante d’un idéal féminin à travers la figure de la mère ou le souvenir de mes premiers émois ? Ou des processus beaucoup plus prosaïques tels que l’odeur ou le mécanisme inconnu d’une bonne compatibilité génétique ? Dès que je vous ai vu marcher, cette allure juvénile, cette finesse de votre corps, et ce regard droit, ce regard brillant accueillant l’autre, j’ai su que j’allais succomber.

Oh, le processus fut lent, souterrain, mais il a tracé son sillon et s’est alimenté de tous ces insignifiants moments en votre présence ! Les mois ont passé, peut-être les années, je ne sais, mais il a bien fallu un jour que l’on cesse de se croiser, que l’on se parle et se découvre, quelques phrases quelconques échangées, le début d’une amitié.

Madame, je vous dois une confidence. C’est ce soir-là, quand vous étiez dans la lumière du soleil, nullement gênée par les rayons du couchant, que j’ai chaviré. Avez-vous perçu mon embarras alors que je me cachais dans l’ombre protectrice du soleil rasant ? Moi d’ordinaire si disert, mon trouble était tel que je ne pouvais vous faire la conversation. Avez-vous senti ma gêne, mon élocution chaotique ? C’est un cliché de l’écrire mais c’était exactement ce que je ressentais : je restais sans voix. Ébloui par ce qui émanait de vous. L’impression était si forte que votre image m’est restée profondément gravée dans la mémoire. Ces yeux devenus clairs, magnifiés par un maquillage discret. Ces cheveux indisciplinés aux mèches de couleur moins soutenue. Cette chaude carnation rehaussée par quelques éphélides. Ce sourire réservé, presque énigmatique, peut-être légèrement moqueur. Vos épaules nues dans la chaleur de l’été. Vous ne me lâchiez pas du regard, vous m’attendiez et je devais secouer le charme qui me paralysait. Nous avons été dans notre bulle, les discussions de nos voisins à peine conscientes, échangeant des propos intimes en toute confiance, comme si nous étions des anciens amants et que rien n’était tabou entre nous… De vous quitter dans la nuit fraîche a été un arrachement.

L’acmé de cette soirée totémique n’a jamais été dépassée. Nos échanges sont distendus, parfois triviaux, parfois chaleureux, parfois distants, parfois fusionnels. Maintes fois, j’ai tenté de vous retrouver seule parce que je voulais savoir ce que vous aviez dans votre ventre, dans votre cœur, dans votre tête, mais vous vous êtes toujours échappée. Et quand, lassé d’avoir pris tant d’initiatives sans retour de votre part, je me sentais prêt à abandonner, à renoncer à cette quête, soudain vous m’encouragiez d’un sourire éclatant, d’un regard chaleureux, d’un signe de la main.

Madame, je vous dois une confidence. Je sais que nous nous sommes reconnus, que nous sommes constitués de la même matière de rêves. Que nous vivons dans nos mots, dans notre tête. Que notre monde intérieur est bien plus vaste que ces trois dimensions limitant notre corps. Que nous vibrons aux mêmes beautés, aux mêmes émotions. Que nous sommes du même bois de chimères. Je sais que ce sentiment d’appartenance nous dépasse et que nos liens essentiels perdureront. Je sais enfin que vous êtes bien plus sage que moi, que vous avez accepté que cet amour ne puisse être vécu dans cette vie et que nous devons tous les deux seulement en caresser l’écume.

Madame, je vous dois une confidence. Nous sommes du même bois de fées. Nous sommes comme ces arbres frères qui se côtoient dans la forêt. Nous grandissons ensemble, puisons dans le même substrat. Nous augmentons notre ramure et pourtant, jamais nos branches n’entrent en contact, quelques centimètres d’espace par où passe la lumière du soleil, légère faille entre nos frondaisons. Les forestiers connaissent bien ce phénomène étrange. Ils ignorent par quel mécanisme, par quelle sorte de communication, les arbres peuvent se tenir à une si faible distance sans se toucher, comment ils savent se respecter tout en se développant. Ils lui ont donné un nom poétique : les fissures de timidité.

Madame, j’accepte qu’entre nous s’impose une fissure de timidité. J’accepte que notre communion soit un mystère pour nous et pour les autres. J’accepte que cet amour secret se love dans nos têtes. J’accepte que nos corps ne se connaissent jamais. Nous resterons si proches mais sans nous toucher, nous respectant, évoluant ensemble vers le même soleil.

Madame, je vous demande une seule faveur.

Qu’à travers cette fissure de timidité, s’épanche notre tendresse.

Zorro

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM .

C’est à mon tour. Tous les convives se tournent vers moi, je suis sous les projecteurs, et je déteste ça. Je jette un regard implorant vers le clown à côté de moi qui fait semblant de s’intéresser à ses mains. Il a raison, c’est la règle du jeu, je dois me lancer toute seule.

Comment leur expliquer que j’aime le mec le plus perché, le plus barré de la ville ? Même pas boarder-line, carrément out-line. Je m’étonne tous les jours, à voir ses pitreries, ses éclats, ses coups d’épée contre les moulins à vent, sa totale inadaptation à ce monde, pourquoi il n’est pas encore sous camisole chimique, ou de force, dans un univers capitonné bien mieux adapté à ses coups de tête. Probablement parce que c’est un grand simulateur, capable de vous débiter les plus profondes inepties, à vous tordre de rire, avec le plus grand sérieux. Ce doit être pour cela que moi, la petite bourgeoise, réservée, bien élevée, très mesurée, je vis avec ce grand malade depuis plus de dix ans.

Au moins je ne m’ennuie pas.

Ils s’impatientent. Je m’y jette en me sentant rougir…

Je venais d’arriver à la rédaction. La petite dernière à qui l’on refile tous les marronniers, les inaugurations glauques, les installations des nouveaux commerçants, de préférence les coiffeurs visagistes, les fêtes patronales, les kermesses des « Toujours jeunes », les enquêtes minables, les noces d’or, tout ce fatras indigeste dont la presse régionale tire son audience. Tu connais la règle des « 100 visages » ? Mes mentors me l’ont inculquée au marteau-pilon. Dans une double-page locale, tu dois te débrouiller pour pondre des articles avec un maximum de photos d’un maximum de quidams, au moins 100 au total, de façon à ce que chaque lecteur local reconnaisse au minimum un visage. C’est comme ça que tu rachètes le journal le lendemain. Malin ! Plus subtil que le temps de cerveau disponible pour te faire gober cette boisson gazeuse marronnasse dont je tairai le nom, même en rêve, pour éviter que mon Auguste de mari ne me fasse une attaque.

Depuis une semaine la rédaction croulait sous les mails d’un illuminé. Péremptoires, comminatoires, imprécatoires. Plusieurs dizaines par jour. Remarquablement bien écrits, style vieille France. J’imaginais un instit à la retraite, cheveux blancs et barbe taillée. Il convoquait la presse le vendredi soir pour assister à son action contre le mât du Dac Mo, le vendeur d’hambourgeois yankees. Un type qui voulait abattre des mâts publicitaires, ça valait bien un Don Quichotte. Tout le monde se marrait, mais comme il y avait à la même heure un pince-fesses à la mairie en présence de tous les élus prêts à lâcher leurs petites phrases au parterre de journalistes, ils m’ont collé la corvée.

Ça ne m’emballait pas du tout. J’avais à 20h une réunion de l’association de bienfaisance de l’église Saint Gildas, à 21h la générale du chœur féminin post-ménopausé de Notre Dame de la Charité et le lendemain, toute une flopée d’interviews, à commencer par l’association Plages propres qui intervenait sur le marché de bonne heure. Rien à faire de son mât. En zone commerciale. Un vendredi soir.

J’y suis allée en scooter. Le soleil se couchait. De loin, j’ai trouvé le mât beau, orangé par les rayons du soir, avec ses lettres DM qui tournaient. Un mât de cocagne. Un sémaphore. Un amer. Pourquoi tant de haine ? Bon, c’est vrai qu’il était un peu haut, même que l’on ne voyait que lui. Si tu n’aimes pas les Dac Mo comme mon cacochyme instit compulsif mythomane, cela peut agacer, mais en faire une grande cause nationale…

Au pied du mât, un attroupement. Je ne voyais rien. J’ai garé mon scooter au plus près, sorti ma carte de presse et j’ai fendu la foule pour aller interroger Pépé râleur.

Le choc. Accroché au mât par un bras, l’autre en visière face au soleil, le corps de biais les pieds calés contre la sole, un grand type, glabre, musclé, juvénile, silencieux, immobile. Avec une panoplie de Zorro, la cape au vent, le pantalon moulant, l’épée à la ceinture, une fausse moustache. Et à travers le masque d’incroyables yeux bleus rieurs. Sans même voir son visage, je suis tombée raide amoureuse de mon Buster Keaton du Dac Mo.

Il a bien fallu lui poser des questions, essayer de ne pas rire à ses déclarations grandiloquentes, faire des photos de l’artiste et de la foule (penser aux 100 visages), prendre les tracts qu’il distribuait maintenant, rappelant la loi, le règlement de publicité et l’inaction de la mairie. En vraie professionnelle, j’ai pris aussi son numéro de portable. J’ai fait un article à la fois poétique sur le personnage et documenté sur sa cause. J’ai eu les compliments du chef tout en sentant chez lui une réserve. Peut-être que la mairie n’avait pas trop apprécié…

Trois mois plus tard, le mât du Dac Mo était abattu et je me mariais avec mon clown pas vraiment triste.

Juste pour le meilleur.

Poursuite

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM .

J’ai toujours aimé jouer aux cow-boys et aux indiens. Aux gendarmes et aux voleurs. J’étais toujours l’indien ou le voleur. Maintenant le jeu serait plutôt le chat et la souris, version les poulets et le coyote. Dans ce monde-ci, les poulets mangent le coyote, pas l’inverse. Je ne sais plus qui a dit qu’il n’y a pas de différences, chez les hommes, entre un enfant et un adulte, sauf que pour ce dernier, ses jouets coûtent plus chers. Et mon jouet, il coûte vraiment cher. 300 CV, 4 roues motrices, 255 km/h, 8 à 14 l de super aux 100km, on est loin du diesel qui pue en se traînant. Quoique côté bilan écologique c’est pareil : déplorable. Mais il faut bien assumer ses contradictions, pas vrai ?

Dans ce monde-ci, les voitures peuvent rouler à 255 km/h, enfin pas toutes, mais ça ne sert à rien. Les radars et les poulets sont là pour le rappeler. Alors, pour débrider le moteur de temps en temps, j’ai le coyote qui m’avertit obligeamment des risques. Parce que ces poulets-là mangent des points. Ils voudraient bien aussi manger le coyote mais ils n’ont pas encore réussi, il se défend bien.

Donc, cette nuit, vers 2h du matin, à jeun, je libérais la voiture sur la voie express. Le coyote était silencieux. Un petit 160. Vitesse de croisière, à peine un feulement de plaisir. Personne sur la voie. Juste un trainard que j’ai doublé en un dixième de seconde, bientôt deux phares très loin derrière… Sauf que ces phares sont restés accrochés puis se sont rapprochés. Pas eu le temps de voir le modèle en le doublant mais franchement il ne pouvait pas faire la maille. Enfoncé l’accélérateur, la belle a bondi, le moteur est devenu rageur. Bientôt 230. Et l’autre s’accrochait. Encore loin mais ce n’était pas normal. Et là j’avoue que j’ai commencé à m’inquiéter. Quand tu joues avec les vitesses interdites, tu acquiers une sorte de sixième sens qui souvent te sort d’affaire, bien avant que le coyote ne s’active. Je n’aimais pas la tournure que ça prenait. Puis une montée d’adrénaline quand mon suiveur a mis en route son gyrophare. C’en était un ! J’étais encore trop loin pour qu’il puisse enregistrer la plaque d’immatriculation qu’il n’avait pas pu lire quand je l’ai doublé. Dans ces moments-là, le choix est délicat mais il ne faut pas tergiverser. Accélérateur à fond, 255 puis 270 au compteur, tchao pantin, bye bye la gallinacée, le gyrophare s’éloignait. Et c’est alors que le coyote s’est mis en route. Radar mobile à 3 km, les poulets veillent la nuit.

Devenir sage, c’est bien évaluer la situation et reconnaître que tu es cramé. Si je ralentissais pour le radar, l’autre me rattrapait et si je continuais ma balade à cette vitesse, permis perdu, voiture confisquée, l’horreur. Tout, sauf le radar. Une aire sur ma droite, j’ai écrasé les freins et balancé la bête sur la bretelle. Descente des vitesses à la volée, le moteur hurlait de rage et moi aussi. Personne sur le parking, je suis resté au milieu, les mains sur le volant, tentant de me calmer, attendant que le robocoq arrive. Il a plaqué son carrosse derrière, le gyrophare tournait toujours, et a bondi dehors, l’arme au point, un vrai cow-boy. J’ai ouvert la porte. Il m’a crié de lever les mains et de me retourner contre la voiture. Pas envie d’une bavure, j’ai obtempéré. Il m’a fouillé d’une main, le canon de l’arme contre le dos, je n’ai pas aimé mais je voyais bien qu’il ne fallait pas l’énerver. Quand il a vu que je n’étais pas armé et plutôt coopératif, la tension a baissé d’un cran. J’ai pu me retourner et sortir mes papiers. Il m’a fait signe de le suivre pendant qu’il allait à sa voiture vérifier mon identité. Quand il a fini, j’ai senti qu’il n’était plus tendu, juste fatigué ou déboussolé ou dépressif, c’est capable d’avoir des émotions ces oiseaux-là, même si, paraît-il, ils descendent direct des dinosaures.

Il a montré ma voiture avec un certain respect et dit « 270 km/h au compteur, c’est une sacrée machine ! Vous savez ce que ça coûte un excès de 180 km/h ? La saisir, ça vous plairait ? ». Je le savais, hé pomme, je connais par cœur les risques des excès de vitesse, mais je n’ai rien dit, juste pris un air désolé. Après un long silence, il a coupé le gyrophare, et soufflé un grand coup. La radio sur la fréquence de la police n’arrêtait pas de brailler. Il m’a regardé bien en face, l’air sincère, je l’ai presque trouvé sympathique. « Il est 3h du matin, la nuit ne fait que commencer, elle va être longue et je suis déjà fatigué, je pensais que vous étiez un « go fast » mais ce n’est pas vous que l’on cherche. Pas envie de faire un PV. Si vous pouvez me raconter une histoire pouvant justifier un tel excès de vitesse, je suis prêt à vous laisser partir. »

Incroyable ! Nuit de chance ! Fallait vite que j’invente une histoire qui plaise à un poulet, le conforte dans son égo de petit coq…

Je me suis lancé : « Ma femme m’a quitté. ». L’autre me regarde interrogatif. Je rajoute : « Pour un flic. ». Il réagit : « Et alors ? Les flics sont des hommes comme les autres. Je ne vois pas pourquoi cela expliquerait votre excès de vitesse ! ». Je laisse passer un peu de temps puis je finis : « Je croyais que vous me la rameniez. ».

Bien lourde, bien macho, la blague. Une bonne seconde avant de comprendre, faut quand même pas trop leur en demander, puis il explose de rire. Gagné ?

Il me désigne la voiture et me dit seulement : « Maintenant 90 km/h max. ».

Survivre

Nouvelle retenue avec cession des droits par l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Un peu tôt pour l’apéro mais la chaleur assomme, corps moite et gorge sèche. Envie d’un verre frais, mousse amère, buée contre la joue. Dans la vieille ville, l’étroite rue pavée est en pente, alignement de bars en terrasses, canalisant la foule dense malgré l’air poisseux. Appuyé dos contre la vitrine du café, le spectacle hypnotise. Petits, gros, grands, voûtés, rougeauds, essoufflés, couples maussades, enfants mutiques ou rageurs, belles plantes aux longues jambes, peaux nues, tissus colorés, smartphones soudés. Les yeux se croisent. Juste capter les émotions, tenter de deviner ce qui se trame dans ces corps en mouvement, tristesse, angoisse, colère, joie, quiétude, désir. Se raconter leurs histoires.

En face, à l’abri du soleil sous un porche, un SDF est assis. Visage couturé, regard clair, cheveux gris sur l’épaule, barbe sauvage. Pieds nus, tee-shirt et pantalon kakis. Crasseux, peau marbrée, rigoles plus claires de la sueur. Grand corps cassé, usé, écrasé, maigre. Il se concentre à sculpter un bâton, indifférent aux piétons qui s’écartent légèrement sous l’odeur ou la gêne.

Entre nous, au milieu de la rue, à peine visible, une coupelle pour l’aumône, posée sur le pavé, des pièces jaunes et blanches.

Mon regard quitte les passants car une rêveuse ou un étourdi a shooté dans la coupelle. Elle se renverse, roule en crabe sur les pavés pour se caler contre la bordure du trottoir, la monnaie scintille en s’éparpillant. La foule ralentit, se tait un instant, se tourne vers le fautif, qui devant l’air hébété puis désespéré du SDF, se plie, se précipite, transpire pour récupérer le contenant et le contenu et, comme s’excusant, rajoute une ou deux pièces au cas où son geste aurait égaré quelques centimes précieux pour un homme de la rue.

Puis, la coupelle en place, le temps s’écoule à nouveau. Le SDF se lève soudain et va chercher les pièces qui ont glissé à l’abri des regards mais que lui n’a pas oublié. Bientôt une tong étourdie bascule à nouveau la coupelle …

La serveuse vient m’en servir une deuxième et observe la scène. Elle me cligne de l’œil, complice, sourit, ni agacée, ni jalouse. De 12h à minuit, le scénario se reproduit sans cesse. Elle a fait le compte : au minimum il récupère 30 € de l’heure. Meilleur que les pourboires.

Je lève le pouce vers l’artiste. Il me lance un clin d’œil.

Sous l’Étoile exactement

Nouvelle publiée, sans cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM.

En lice pour le Prix Livres en Tête, dans la catégorie Lever de bonheur !  « Longtemps je me suis couché de bonne heure » écrivait Proust pour ouvrir sa Recherche du temps perdu. Faire du très court pour parler comme Proust, c’est le grand défi de ce thème qui propose de prendre le contrepied de cette célèbre phrase ! »

Pour cette nouvelle, il faut juste imaginer : « Banquise fondue, humanité disparue, le dernier des humains, au frais au pôle, qui attend la mort avec Marcel… »

« Longtemps je me suis levé de bonheur… ». Ce pauvre Marcel ne doit rien comprendre. Pourquoi contrefaire sa célèbre phrase alors que je le vénère ? En témoignent les quatre tomes de la Pléiade, neuf millions six cents neuf mille caractères et sept mille quatre cents huit pages, au pied de ma chaise fixée sur ce radeau, là, sous l’Etoile exactement, livres que je relis sans cesse, mon bien le plus précieux, quatre ouvrages sur lesquels j’appuierai ma tête la nuit de ma mort, avant de fermer les yeux et de me répéter jusqu’à me dissoudre « Longtemps je me suis couché de bonne heure ».

Non, Marcel, je n’ai pas l’esprit de contradiction mais tu vois, « couché » ou « levé » n’ont plus de sens. « De bonne heure » ou « tard », de « bonheur » ou de « malheur », non plus. Je crois que plus rien n’a de sens. Seulement cet horizon infini, ce ciel infini, cette mer infinie que pas un souffle ne trouble, et ce jour qui ne peut se coucher, cette nuit qui ne peut se lever, soleil effleurant l’horizon et dont je suis la course circulaire quand je quitte ton livre pour m’assurer qu’un monde existe en dehors de tes mots. A chaque fois, le seul changement, c’est le point cardinal où se trouve cette grosse boule à la chaleur chétive qui teinte d’un jaune orange tes pages sublimes. Comme un tournesol, j’oriente mon esquif pour être face à elle, me repaître de sa lumière et, à tout moment de ce jour éternel, parce qu’elle est si basse à toucher la mer, j’ai l’impression d’être au petit matin et de me lever de bonne heure, bonheur de vivre encore, bonheur de te lire, malheur d’être seul.

Je ne compte plus les heures, les jours, les semaines, les mois. Je sais que, tôt ou tard, la nuit m’engloutira quand soudain le soleil passera sous l’horizon et me laissera dans le froid à attendre la mort. Je n’ai que tes mots pour supporter cet abandon funeste et ce sera empli de toi que j’oublierai tout.

Sous le ciel étoilé et l’Etoile Polaire exactement, la mer libre devenant à peine gelée par la folie de ceux dont je suis l’ultime avatar, je fixerai une dernière fois cette nuit de six mois et me dirai que, désormais, « je me suis couché de bonne heure ».

Noires et blanches

Nouvelle publiée, sans cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM.

Lotus et moi, nous sommes inséparables.

Unies, donc plus fortes. C’est bien utile avec tout ce racisme.

Personne ne nous supporte. Pas la même couleur, pas les mêmes mœurs. Pas à notre place d’émigrés. Pas respectueux des traditions locales. Trop envahissants, trop agressifs, trop dangereux. Malsains. Infréquentables.

S’ils pouvaient, ils nous reconduiraient avec plaisir jusqu’aux frontières. Ou au-delà. Ou organiseraient sans état d’âme notre éradication totale.

Aussi, nous restons entre nous. Ceux du voyage. Nous sommes fiers de nos origines, de nos coutumes et nos gars sont les plus beaux ! Il faut dire que le noir et blanc, ça a de l’allure. Pas la livrée des larbins soumis, mais le camouflage des fiers combattants de la jungle de l’Asie du Sud-est. Alors quand ces deux beaux gosses nous ont approchées hier soir, nous n’avons pas pu résister…

Maintenant que la nuit d’amour est derrière nous, que l’avenir est en jeu, celui des nôtres, nous devons agir.

Nos victimes, c’est en pleine journée, sous la lumière crue du soleil, que nous les traquons, alors que les locaux préfèrent attendre la nuit et faire la sieste le reste du temps. Ça les agace que nous, les asiatiques, nous travaillons nuit et jour. Concurrence déloyale paraît-il. Dumping social. Pour l’instant profil bas, nous nous effaçons, mais quand nous serons plus nombreux…
Lotus en a repéré un. Le genre insouciant, bien portant, nourri aux céréales depuis l’enfance, un vrai yankee, gras comme on les aime. Béat au soleil, tongs, bermuda et marcel, une provocation. Pas l’air futé ni rapide.

Nous attaquons toutes les deux ensembles, mouvement en tenaille, il n’a aucune chance d’en réchapper, le pauvre, on va le massacrer !
PAF ! Pas si endormi que ça l’animal, le vif mouvement de la main les a surprises à l’apéritif.

« Eh ! Regarde j’en ai eu deux d’un coup de ces saletés de moustiques tigres ! ».

Hors saisons : 15 août

Premier chapitre du livre « Hors saisons » (2015), tout droits réservés, publié ici avec l’accord de l’éditeur Terre de Brume.

Pour une bonne blague, c’était une bonne blague, genre comique de répétition. Elle me faisait toujours rire mais je la réservais aux KGB, les Kaway-Glacière-Baskets, touristes frigorifiés qui croyaient qu’il y avait un été ici. Les breizhous n’aimaient pas trop ce genre d’humour alors je me retenais. Fallait pas épuiser le filon local vu que les KGB, ce n’était que de l’éphémère, ils ne venaient qu’une fois, car l’été suivant… hop, en Méditerranée ! Quand tu passes ta vie au ras des baskets, sur un carton mouillé doublé d’un sac plastique, la météo, ça a vraiment de l’importance. Dans ce bled, il ne faisait pas trop froid, même en plein décembre mais tu puais constamment le chien mouillé.

Ils étaient bien les seuls bipèdes que je supportais, ces KGB transis. Généreux, confraternels envers les humides professionnels, avec l’air de s’excuser de traîner dans les rues par obligation avec ce temps moisi car il fallait épuiser les p’tits gars, vu que la plage, t’y avais pas accès, entre la pluie à l’horizontale et les rouleaux plus hauts que toi. Alors je leur servais ma bonne blague, à deux balles, quand un de leurs boulets venait en bermuda et en crabe jeter une pièce dans ma boîte de maquereaux : « En Bretagne, y’a deux saisons, l’hiver et le 15 août ».

Je te jure que ça les faisait rire, jaune mais avec cet éclat de reconnaissance dans l’œil, frères sous la même calamité, été pourri contre vie pourrie.

Je les supportais sauf quand un benêt avait cru malin d’acheter à la boutique pour toutous kagébistes un tee-shirt gwen ha du[1] avec la phrase : « En Bretagne, il ne pleut que sur les cons « . Nous étions une cohorte de cons, sur les routes, dans les champs, sur la mer, dans les rues, à nous faire tremper et il fallait être un noble de Kermachin, bien à l’abri sur les plateaux télé pour pondre un mépris pareil pour le peuple. Pas eu assez de guillotine par ici dans les temps révolutionnaires pour nous épargner ces fins de race.

Je le tenais à l’année ce carré sous le guichet automatique du Discrédit Vert, sans clébard, ni crête dressée sur le crâne, ni kaki crasseux, avec mes cheveux gris filasse sur les épaules, mes pompes 45 et mes cans alu 1/2 litres de Koenigsbrau. Je ne frayais pas trop avec les jeunots du Centre mais ils me laissaient en paix. J’étais le plus vieux, le plus grand, le plus lourd alors j’avais ma place réservée au chaud au dortoir et à la cantine. Les SDF étaient nombreux dans cette ville de la côte, parce que la municipalité et les associations nous accueillaient sans réserve, malgré les couinements des bourgeois.

Cela faisait plusieurs années que j’arthrosais mes articulations sur le granit mouillé et cette vie répétitive et végétative me convenait bien. Minimum de pensées, minimum de relations, minimum de sentiments, maximum de tranquillité. Gris de la pierre, gris de la peau et des cheveux, gris de la vie, je devenais minéral sous mon guichet. Les kakis ne s’y étaient pas trompés : ils m’appelaient Karnak.

Ce mois d’août était encore plus calamiteux que les précédents, après un hiver froid jusqu’en juin, tempêtes rapprochées puis giboulées de juillet. A la télé du Centre, les météorologues étaient désavoués, sommés de s’expliquer sur ce réchauffement climatique à rebours. La dernière excuse, qui ne risquait pas de rassurer les commerçants du centre-ville à l’affût du premier porte-monnaie sur pattes, était la surfonte des glaciers du Groenland. Beaucoup trop d’eau douce lâchée brusquement dans l’océan. Ralentissement brutal du Gulf Stream et du tapis roulant océanique.

Je rigolais encore de ces pannes d’escalator maritime quand, le 15 août, sont tombés les premiers flocons…

Stupeur et tremblements, elle l’avait bien dit, l’Amélie[2]. Voir la neige s’accumuler, bousculée par un vent glacial, le seul jour d’été, y avait de quoi être complètement sonné tout en gelant de la tête au pied. Dès le soir, j’étais au chômage technique. Impossible de prendre ma place dans la poudreuse sous le DAB et de toute façon personne ne s’aventurait dans les rues.

La neige tomba pendant des jours sans que le froid ne baisse. La dernière quinzaine d’août, ce fut la Bérézina – sans les cosaques – entre l’évacuation des touristes coincés dans les campings, le déneigement artisanal des routes et des rues, les semi-remorques en travers des voies et les bretons au volant. Ils ont vite appris : il fallait bien prendre la caisse pour aller au taf ou pour le ravitaillement. A l’hécatombe des premiers jours avec les voitures dans le fossé ou sur le toit, a succédé un lent trafic opiniâtre, les mains moites, le regard au loin, les fesses serrées, la trajectoire oscillante sur la neige tassée. La Ville avait demandé de l’aide pour déblayer les rues et, avec quelques kakis encore en état, nous dépellions toute la journée. Au début, fallait se protéger des embardées mais ça s’est calmé, peut-être par sélection naturelle. Devenus de vrais nordiques.

Plus nous nous sommes avancés vers l’hiver, plus le froid est devenu tenace avec de longues chutes de neige. Tu te serais cru au Canada – sans les forêts. Les vaches ont gelé dans les champs, des tonnes de foin sont venues du Sud pour les survivantes. Les porcs comme les poulets ont été abattus. Le Golfe s’est solidifié, les bateaux ont été pris dans les glaces, les tracteurs se sont soudés à la boue, les serres se sont écroulées, les usines ont ralenti par manque d’approvisionnement puis se sont arrêtées. Seuls les bureaux fonctionnaient encore mais, faute d’activité, ils ont fermé aussi. Il n’est resté que l’essentiel : le secours, l’accueil, les regroupements, les soins, les distributions de nourriture. Une économie de guerre – sans l’ennemi.

J’ai bien aimé cet hiver. Comme il fallait maintenir à tout prix les accès, j’avais ma place dans ce chamboulement. On me regardait à nouveau comme un homme parce que j’avais une pelle à neige et, me levant de mon carton, j’étais revenu à leur hauteur. Face à cette adversité incroyable, il y avait comme un air de solidarité.

Les Kakis sont venus quand tout a été paralysé, les vrais, les militaires avec leurs chenilles, leurs camions tout terrain, et malgré leur tenue de combat c’était bien la première fois que je leur trouvais une utilité. Encadrés, entassés, rationnés, nous avons tenu tout l’hiver sous le blizzard, avec des pointes à -40°C.

Le printemps n’est pas venu, l’été non plus. Le 15 août, sous la neige, l’évacuation générale a été ordonnée.

Ville par ville, village par village, ker par ker[3], maison par maison, de la cave au grenier, les Kakis ont flingué les animaux et vidé la Bretagne, en voiture, en car, en camion militaire, sans laisser le choix, les armes pointées dans le dos pour abandonner les lieux d’une vie. Gens des villes, paysans, maisons de retraite, hôpitaux, tout le monde y est passé en n’emportant que l’essentiel, pour un exode vers le Sud, bien plus bas que la Loire, où la terre n’était pas gelée et la vie encore possible.

La Bretagne s’est vidée… et je suis resté. La promiscuité de l’hiver m’avait vite insupporté et ça allait être pire au Sud, dans les camps de réfugiés de toute l’Europe du Nord concentrés autour de la Méditerranée. Plutôt congeler ici que se battre pour la nourriture, l’eau, l’espace vital : ça deviendrait une vraie lutte pour survivre, avec ses coups tordus et ses meurtres, toutes les bassesses humaines dont j’avais déjà soupé jusqu’à l’écœurement. Je préférais crever ici, face au froid – sans les loups.

D’autres ont dû se cacher aussi, mais je n’ai plus rencontré personne. Quelques petits vieux, des fous moins équipés que moi pour survivre. Ils ont dû tous durcir. Je suis le seul survivant dans ce désert blanc sans animaux. Moi le SDF Karnak, je suis le dernier des Ducs de Bretagne, royaume de la glace et du vent – sans la vie… Karnak 1er.

Quand je suis sorti de ma planque, j’avais eu le temps de préparer ma survie. C’était beaucoup plus facile qu’on ne pouvait l’imaginer. Fallait juste être seul et supporter le froid. J’avais été à la bonne école.

Évacuer dans l’urgence 3,2 millions de personnes, ça laissait des trésors sur place. Ils avaient mis dans la valise leurs bijoux, leurs billets, leurs papiers, leurs photos, leurs plus chers souvenirs, quelques fringues, et basta ! Tout le reste m’attendait. Conservé impec au congélateur. Je n’avais qu’à me servir. Je ne m’en suis pas privé.

Mon premier casse a été chez Dwarfers en zone commerciale. Un vrai plaisir de défoncer le rideau de fer à coups de masse avec pour seule limite la fatigue musculaire et non la peur des cognes. Même pas le bruit de l’alarme vu qu’ils avaient coupé le courant en partant. Des gens bien élevés. J’ai pris ce qu’il y avait de plus cher, du vrai haut de gamme. Skis de fond, chaussures, pantalons, vestes, polaires Groënlandia (nom de circonstance, je pourrais lancer maintenant une ligne Britannia mais il n’y aurait personne pour les porter). Il a fallu que je me bricole un traîneau avec une luge et un harnais d’escalade. Même pas besoin de faire du stock. En repassant par le centre-ville, j’ai explosé la vitrine de l’armurerie et j’ai pris le fusil qui me semblait le plus approprié. Réflexe imbécile vu la vacuité de mon duché mais il me fallait bien un attribut de pouvoir. Faute de sceptre, un bâton de feu faisait bien l’affaire.

Avec tout mon barda, j’ai pris la direction du sud, vers la côte. Fini le DAB du Discrédit Vert, j’allais squatter chez les riches.

 

Ça fait presque un an que j’ai pris mes quartiers chez les ricos. Bords de côte, baies vitrées sur la banquise, minimum trois millions d’euros. Vu qu’ils ont fermé à clef, faut dézinguer la porte. Après, le protocole est toujours le même. Repérer la pièce avec une cheminée ou un poêle – il y en a toujours chez les riches – bien calfeutrer, attaquer le stock de bûches. Ramener dans la pièce chaude, la bouffe, le pinard congelé, la gnôle. Quand le bois est fini, brûler les meubles des autres pièces. J’ai un faible pour les meubles design. Puis attaquer les planchers, les autres portes. Dans une demeure de bonne dimension, tu peux facilement tenir un mois en chauffant un max : vu la caillante dehors, je fais rougir la fonte et ça m’arrive même de me mettre à poil sur leur peau de bête, rien que pour me rappeler comment c’était avant. Les jours de tempête, je reste bien au chaud, à regarder la banquise se déformer en craquant sous les marées. Avec parfois six mètres de marnage, ça te fait un chaos indescriptible sur les premiers cinq cents mètres, une muraille quasi infranchissable. C’est pourquoi mes demeures ducales sont toujours en hauteur, pour contempler le Golfe ou l’Océan par-dessus les séracs… et pour surveiller mes arrières. Ça a beau être vide, je reste vraiment prudent. Les riches sont encore les seuls à pouvoir affréter un hélicoptère ou un avion sur ski pour surveiller leur domaine et, s’ils ont réussi à braver l’interdiction d’accès, je ne ferais pas un pli – tout Duc que je suis – face à leurs gardes du corps. Un congelé de plus…

La nuit je m’éclaire chichement à la lampe à huile – boîte de conserve, mèche et huile d’olive ou oméga 3 – et je tire les rideaux avant de me faire un bon bouquin. Le jour, mes traces sont rapidement effacées par le vent, rien à craindre, mais je ne peux pas empêcher la fumée du foyer… Les journées passent vite et pourtant je n’ai pas grand chose à faire en dehors du ravitaillement. Revenu au temps des chasseurs cueilleurs : deux heures de boulot par jour, t’as qu’à te servir. Elle est pas belle la vie ?

La seule chose qui me dérange, c’est que je commence à grave fouetter, genre SDF et ça ne fait pas raccord avec ma nouvelle condition nobiliaire. Avoir de l’eau liquide c’est compliqué : tu satisfais la soif en priorité. Quand il en reste un peu, je me lave le plus crade, par petits morceaux. Mais pas question de nettoyer le linge. Alors quand les sous-vêtements virent au kaki, je pars au ravitaillement, je me fais un nettoyage corporel artisanal, je mets les nouveaux slips et ticheurtes et je brûle les vieux. Mais ça sent toujours…

Quand j’ai bien décapé la bicoque de tout son bois, je déplace ma cour pour une nouvelle résidence. J’aimerais bien griller l’ancienne, politique de la terre brûlée, protocole barbecue pour effacer toutes les traces d’ADN, mais ce serait la fin du Super Duc Fûté. Un incendie de nuit dans une région vide, ça se repère même depuis les satellites…

Je ne vais jamais chez les voisins par sécurité. J’ai mis au point une rotation que j’appelle la rotation des 3 R, les trois communes les plus riches de la côte, peuplées – avant la glaciation – par les Riches Retraités Réactionnaires. En coupant par la glace du Golfe, elles ne sont pas très éloignées mais suffisamment pour éviter d’être repéré.

 

En décembre, j’ai remarqué sur la glace de mer une petite masse grise immobile contre laquelle la neige s’accumulait sous la poussée du vent d’ouest. En m’approchant, j’ai bien vu que c’était un gros piaf sombre avec un peu de blanc sur le cou. Je m’attendais à un bloc congelé dans lequel j’aurais pu faire un shoot, mais en le touchant, il était tout mou. Il a même ouvert un œil sans pouvoir bouger. Je ne sais pas pourquoi mais plutôt que de l’achever et de pouvoir manger de la viande fraîche, je l’ai pris tout doucement, je l’ai roulé dans la polaire de rab du traîneau et je l’ai mis en boule contre moi sous la veste de montagne. Il n’a pas eu l’air d’être gêné par l’odeur, comme moi par la sienne : c’était un bon début. Je l’ai ramené à mon manoir n°4 et je l’ai vite placé au chaud devant la cheminée. J’ai versé de l’eau dans un bol de porcelaine de chez Grillon, mis un peu de macédoine de légumes dans la coupelle et j’ai attendu comme un gamin que la bête ressuscite. Il a pris son temps l’emplumé mais il a commencé par s’ébrouer comme un chien qui sort de l’eau, puis il a fait deux pas chancelants et a bu et mangé mes légumes. Bonne pioche, ça devait être un herbivore. Après il s’est couché à nouveau devant le feu. Comme il n’avait pas l’air de vouloir se présenter, je suis allé dans la bibliothèque chercher un guide des oiseaux – il y en a toujours chez les riches, à côté de celui sur les champignons et de la flore – et j’ai pas trop eu à feuilleter. C’était une oie, une bernache. Elle devait arriver de Sibérie pour hiverner peinarde dans le Golfe mais manque de bol comme le climat s’était pris les pieds dans le tapis roulant océanique, c’était encore la banquise ici. Elle devait être plus fatiguée ou moins maligne pour persister à atterrir malgré les consignes de vol du chef d’escadrille. Comme je n’en avais pas vu d’autres, qu’elle me semblait aussi seule et marginale que moi, j’ai décidé de l’adopter. Et de l’appeler Dodo, la dernière de son espèce, un peu oie blanche, un peu bécasse, perdue dans cet âge de glace. Elle n’a peut-être pas eu le choix mais elle a eu l’air d’accepter le pacte. Karnak 1er et Dodo, le binôme improbable. Au château, elle prenait sa place devant le feu, se mettait contre moi quand je m’y étendais pour dormir. C’était comme un père pour son bébé : je ne l’ai jamais écrasée en me retournant pendant mon sommeil. Et quand je partais faire une virée, elle me suivait comme son Konrad [4]et s’installait sur le traîneau en attendant que je la couvre de sa polaire.

Nous avons passé Noël et le jour de l’an très cools tous les deux. Dodo m’a même chipé un morceau de foie gras, mais comme c’était du canard je l’ai laissé faire, il n’y avait pas de risque de conflit (confit ?) éthique. Comme elle y a pris goût, je lui ai rajouté un peu de pâté chaque jour dans sa ration en me disant qu’elle devait vraiment être anormale pour une herbivore, mais y’a peut-être aussi des bernaches perverses.

Dodo et moi, nous avons mené notre paisible vie de couple jusqu’au mois d’avril, sans une dispute, sans un cri. L’entente parfaite. Elle s’adaptait immédiatement à chaque fois à notre nouvelle demeure, un peu à l’écart quand je maniais la hache mais en suivant le mouvement comme pour m’encourager. Elle engraissait avec son nouveau régime, avec la plume brillante et l’œil alerte. Je n’ai jamais eu de pensées coupables de mise en broche même en rêve. Un vrai tabou.

Et puis, un jour ensoleillé de fin avril, comme Dodo veillait à son poste sur le traîneau pendant que j’enchaînais mes longues foulées, elle s’est mise à siffler. Je m’arrêtai brusquement, prêt à bloquer le traîneau sur son erre quand je la vis se dresser, battre des ailes, regarder vers le ciel, puis vers moi, puis vers le ciel où je voyais tout là haut tourner des piafs sombres. Elle m’a encore regardé puis elle a pris son envol, fait un cercle au-dessus de ma tête, poussé un dernier cri et rejoint d’un trait ses congénères en route pour le Nord-Est.

J’ai crié aussi mais beaucoup trop tard. Puis je me suis assis sur le traîneau. Au bout d’un long moment, je suis retourné direct à la maison et là, je me suis déchiré à la Fine du propriétaire.

Dodo n’a jamais rebroussé chemin. Je l’excuse maintenant car ça devait lui manquer de ne pas voler et de ne pas faire des câlins avec un vrai mâle. Mais ça a été vachement dur de revivre tout seul. Ce qui me fait marrer c’est qu’elle doit apprendre aux autres à chercher du pâté mais il ne doit pas trop y en avoir en Sibérie. Peut-être une chance de la voir rappliquer cet hiver avec toute sa nouvelle famille. La cohabitation sera peut-être difficile avec M. Dodo…

 

J’en suis maintenant à douze demeures. Il en reste des centaines, uniquement en me cantonnant dans le très haut de gamme. Avec le froid qui conserve, j’en ai pour mille ans. Karnak 1er, le fondateur de la nouvelle dynastie des Ducs de Bretagne…

Même si je vis très longtemps, faudrait que je pense moi aussi à la succession et c’est compliqué quand on est tout seul. Ils n’ont pas laissé les installations de clonage en état. Je commence à avoir des rêves torrides et la veuve poignet ne suffit plus à combler le manque. Ces derniers jours, j’ai comme une baisse de pression et je vois bien que j’ai moins le goût à mener en solitaire ma petite vie pépère, même si j’ai une vie intérieure très riche. Et puis le dehors se met de la partie. Fait toujours aussi froid – températures négatives – mais il me semble que ça remonte un peu et surtout, le soleil est souvent là avec un immense ciel sans nuage. Je suis comblé par toute cette beauté mais je crois que j’aimerais pouvoir la partager. Mais hors de question de retrouver les autres zozos dans les camps ! Je crèverai là, avec ou sans Dodo and Co…

 

C’est à nouveau le 15 août, et il ne neige pas. Lumière resplendissante. J’ai décidé un décrassage en profondeur : dégoté une baignoire à l’ancienne, toute en zinc, genre Marat mais je n’ai pas de Charlotte. J’en ai eu pour trois heures et je suis sorti tout propre au soleil vers les 13 h.

J’ai tout de suite senti la fumée de bois au vent d’ouest. Puis j’ai entendu, toujours provenant de la même direction, des hurlements de chiens et des cris d’hommes. Je suis monté dans la tour avec mes jumelles d’ornithologue et j’ai vu le campement sous le soleil. Des traîneaux, des attelages, des sortes de yourtes consolidées par des blocs de glace, des hommes en fourrures, des femmes avec des châles bariolés, des enfants courant dans la neige. Des humains mais pas des occidentaux. Des Inuits, des Nénètses, des Kirghizes ? Des hommes du Nord. Ce désert est maintenant leur territoire. J’ai violemment réprimé mon envie de courir vers eux, d’abdiquer sans condition de mon Duché.

Je suis resté dans mon poste d’observation, sous un tas de couvertures. La nuit a passé. Je n’ai pas fait de feu, je n’ai pas mangé, je n’ai pas allumé ma lampe à huile, je n’ai pas dormi…

Ce matin, je sais qu’il me manque la compagnie des autres hommes, des femmes et des enfants. Cette vie au froid, ma cohabitation avec Dodo, m’ont décapé de toute ma misanthropie. Je suis – moi aussi – un animal social.

Je vais me raser, mettre mes meilleurs habits, charger mes plus belles affaires, entasser mes plus magnifiques cadeaux.

Et quand le soleil se lèvera, j’irai droit vers eux.

 

[1]     « Blanc et noir » le drapeau breton

[2]     « Stupeur et tremblements » – Amélie Nothomb – 1999

[3]     Hameau en breton

[4]    Konrad Lorenz

Aliens

Nouvelle retenue avec cession des droits par l’éditeur SHORT-EDITION.COM

A la Cafêt avec Lolotte et Dragan, ils nous entouraient, ils nous pressaient. La musique était à fond, ils projetaient des drôles de vidéos sur le mur taggé, un peu comme des Tétris, ça bougeait tout le temps dans la lumière bleutée du vidéoproj. Devait y avoir un sens dans ces évolutions de formes colorées parce qu’ils riaient tous, lançaient des paris, s’affrontaient par équipes. L’air sentait la sueur, la vieille bière, la poussière que tu voyais brassée dans le rayon lumineux. Un flipper hoquetait derrière nous. Ils étaient debout, collés les uns aux autres, se serrant, s’embrassant, se passant les verres en plastique et les bouteilles par-dessus les têtes, foule compacte du bar au mur.

Nous étions assis Lolotte et moi sur un canapé tâché. Ou plutôt vautrés parce que la mousse avait rendu l’âme. Face à Dragan sur son tabouret qui nous séparaient d’eux. Nous avions gardés nos cuirs, il faisait chaud. Dragan par habitude, seconde peau râpée et par endroit trouée. Lolotte et moi pour nous protéger de la crasse de cette cave noire et rouge dont le sol collait aux chaussures.

Lolotte est chanteuse. T’inquiètes, ce n’est pas son nom de scène, même si t’es pas forcé de le connaître parce qu’elle n’a pas toutes les radios et télés à ses pieds. Elle se bat depuis des années pour survivre. Elle n’a même pas son statut, faut trop de cachets déclarés alors qu’elle chante souvent au black dans les bars. Elle se produit sur scène mais ce n’est pas assez, son tourneur est une vraie feignasse avec son gros ventre et son crâne dégarni. Tu peux acheter ses CD mais tu ne l’entendras pas dans les médias. Elle n’est pas dans les listes parce qu’elle ne rentre pas dans une catégorie. Trop compliqué pour les programmeurs. Il leur faut un monde bien balisé alors que Lolotte, elle chante tzigane, jazz manouche et chanson française. Même que ses textes, ils ont du sens. S’il faut que tu digères les accords en septième et les paroles, un vrai effort pour le ciboulot, comment qu’il te restera du temps de cerveau disponible pour te faire acheter du Cola-Coca en poussant ton caddie ?

Dès que je viens à la Ville, je vais la voir, entourée par ses musiciens, dans les endroits les plus improbables. Quand je suis submergé par l’émotion, qu’elle arque son corps les yeux fermés les bras en croix et que sa voix m’arrache des larmes et zigzague sur ma peau, je me dis qu’elle sera forcément reconnue un jour à sa vraie valeur. Qu’elle s’imposera face aux pouffes décérébrées aux neurones poitrinaires. Qu’il faudra qu’elle porte des lunettes noires pour que je puisse encore me promener en ville avec elle.

Lolotte est super bien gaulée. Quand je viens la chercher, qu’on se balade ensemble, qu’elle passe son coude dans le mien en gardant les mains dans les poches parce qu’il fait trop froid, avec nos deux blousons noirs et notre haute taille, je vois bien dans le regard des gens qu’ils nous prennent pour un couple. Ça me rend vachement fier.

Lolotte fait partie de la famille. Elle a bercé Dragan quand il était bébé. Même qu’elle est sa marraine. Nous voulions une fée artiste aux cheveux rouges penchée sur son berceau. On a eu raison maintenant qu’il voyage dans l’éther des mathématiques. Les vraies, les fondamentales, les propres. Pas les algorithmes crasseux des traders.

Ils sont sympas, polis, ils me vouvoient et m’appellent « Monsieur ». Mais leurs regards passent à travers moi. C’est flagrant avec les femelles. C’est pas sexiste de les appeler comme ça vu que l’on n’est pas de la même espèce. D’ailleurs je dis aussi les « mâles » mais c’est vrai que je ne les regarde pas trop.

Dragan, c’est mon interprète avec les Aliens. Il m’explique leur langage, leurs codes, leurs mœurs. L’autre soir, à la Cafêt, il nous les désignait discrètement. Leur année, leur discipline, leur préférence sexuelle. Sur ce dernier point, tu pouvais facilement deviner. A voir deux mâles s’embrasser goulûment ou deux femelles s’étreindre, bien que Dragan me dise que ce n’était pas si simple, pistes brouillées, traverses cachées.

Il nous faisait face, souriant, sa bouteille de bière à la main, à l’aise dans ce vacarme qui nous obligeait à hurler nos phrases. Dragan vivait parmi eux, on pouvait croire qu’il était l’un des leurs. Nostalgie de le voir dans son nouveau monde, moi qui l’avait guidé pas à pas pour sortir du nôtre. Les Aliens lui touchaient l’épaule, lui chantaient à l’oreille, lançaient quelques mots que nous ne comprenions pas, puis, en se tournant, nous saluaient d’un hochement de tête et d’un sourire distrait. Toujours ce regard transparent, comme si tu n’existais pas. J’avoue que quelques femelles valaient le coup d’œil, plastique généreuse, imperfections mineures, énergie débordante. Cette assurance que cette Terre était pour elles. Certitude que nous étions dans des dimensions différentes, sans points de rencontre. Comme des passagères à travers la vitre et que tu restes sur le quai. Je sais que je ne ferai jamais partie de leur cercle, impossible de s’intégrer, fossé infranchissable.

Franchement Lolotte, elle faisait la maille face à ces Aliennes. Même que Dragan ne voulait pas croire qu’elle avait presque deux fois plus vécu que ces femelles qui se penchaient et le caressaient de leurs cheveux relevés. Il m’a bien fait rigoler. Ils sont comme ça les mathématiciens fondamentaux. Capables de te siffler une théorie cristalline qui ne trouvera aucune application pratique avant deux mille ans – et encore. Incapables de savoir compter bêtement les années les séparant de leur marraine…C’est pour cela qu’il était parmi eux. Parce qu’il partageait cette étrangeté le mettant à part des humains.

Lolotte nous a dit que c’était toujours comme ça avec les prématurés. Ceux qui survivent ont l’instinct de vie ancré dans le corps. Que les années n’ont pas prise. Ou moins vite.

Puis elle a saisi la main de Dragan, l’a guidé à son côté sur le canapé estropié, nous a pris par les épaules. Éclatante entre le père et le fils. Face à la foule qui parfois jetait un coup d’œil à cette étonnante triade. Je me suis senti un peu plus intégré dans la Cafêt. A cause des regards. Parce que je sentais dans le bras gauche de Lolotte les vibrations de ce monde qui nous entourait. Parce qu’elle nous réunissait Dragan et moi.

Il ne venait plus à la maison. Il fallait donc aller le voir. A chaque fois j’étais surpris par les changements. Un homme en face de moi qui ne voulait plus de la relation parent-enfant. Seulement des échanges entre adultes. Ne pas laisser paraître un affect, une crainte, un souci. Juste capter quelques bribes de sa vie. Accepter de le voir emprunter des chemins similaires et ne pas pouvoir l’aider à aller plus vite. Le laisser découvrir seul. Sans le guider, encore moins le protéger. Accepter tout ce temps perdu malgré l’urgence. Accepter qu’il me retrouvera quand je ne serai peut-être plus là et ne pourrai répondre à ses questions. Comme celles, béantes, que je ne pourrai jamais poser à mon père. Accepter que nous ne sommes pas liés aux chaînes familiales et qu’il vivra une autre histoire, étrangère à mon expérience.

Au côté de Lolotte, il saluait à nouveau quelques Aliens en levant sa bouteille. Solide. Magnifique avec ses cheveux bouclés et sa barbe d’une semaine. Oriental, métèque et pâtre grec. Intégré et reconnu parmi eux. La vie était de son côté.

Quand je suis sorti du taxi après qu’elle m’ait serré très fort, j’ai senti brusquement, face à la porte de l’hôtel, un déchirement. Parce que, partie dans ce taxi dont je voyais encore les lumières au bout de la rue, j’avais perdu le lien avec le monde de Dragan.

J’ai repris mon quotidien. Je travaille avec quelques Aliens. Pas les mêmes mais aussi différents. Relations strictement professionnelles. Impossible de faire passer des émotions ou seulement de blaguer parce qu’ils ne comprennent pas ou que tu te sens déplacé. Je m’y suis fait. Faut bien. L’univers leur appartient. Faut s’accrocher avant de disparaître.

J’ai pris un coup de blues hier quand une Alienne plutôt mignonne m’a dit que son père devait avoir mon âge.

Me comparer au père d’une Alienne ! Pffffffff ça m’a fichu un coup ! J’y ai pensé tout l’après-midi pendant qu’on se les caillait dehors sous la pluie froide.

Quand je suis rentré chez moi, j’ai ouvert l’ancien album photo et je l’ai feuilleté.

Pour voir ce type qui me ressemble, même qu’on croirait que c’est mon fils. Pourtant c’est moi. Avec trente-cinq ans de moins.

Quand j’étais jeune et que je ne le savais pas.

Quand j’étais un Alien.

Diamants noirs

Nouvelle retenue avec cession des droits par l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Je ne les avais pas vus arriver tout affairé que j’étais derrière mon écran à tenter de paramétrer ce logiciel récalcitrant. Michel m’avait laissé seul à l’agence le temps de quelques courses et je devais faire office d’hôtesse d’accueil provisoire.

Ils se tenaient tous les deux sur le seuil, encore baignés par le soleil de ce mois de juillet, été froid au ciel effiloché de nuages d’altitude, vent du nord-est imposant sa fraîcheur. Hésitants à entrer dans cette antre sombre, à la moquette décatie, peintures racornies, boisages écaillés. Quelques affiches en vitrine, passées par le soleil et tout un pan de mur couvert de photos montrant le maître des lieux, plus jeune, barbu, en costume traditionnel, pen soner entouré de ses pairs du bagad.

Le visiteur paraissait solide, les muscles saillants sous le pull et le pantalon. Le teint hâlé de celui qui mène son canote aux casiers. La trentaine. Les yeux clairs, le regard confiant plongeant directement dans le mien. Serein, en paix avec le monde qui l’entourait, sans m’imposer son mal-vivre, quotidien des clients ordinaires. Une présence étrange, presque anormale, duale, à la fois ici, devant moi, et ailleurs, très loin, dans des lieux improbables. Et, l’enveloppant telle une aura, quelque chose de tragique, comme si cet homme portait sur son front la marque d’un destin dramatique.

Il tenait par la main un garçon d’environ cinq ans. Déjà costaud. Ils étaient silencieux, attendant calmement que je les remarque. L’enfant levait parfois les yeux vers son père, nullement impatient, le regard empreint d’adoration.

Je les invitai à entrer. Ils restèrent debout, face à la banque derrière laquelle je m’escrimais. Ils patientèrent ainsi jusqu’à l’arrivée de Michel, sans s’échanger une seule parole, le père tenant toujours le fils par la main, l’encourageant d’un sourire.

Sans le vouloir vraiment, j’écoutais la conversation des deux hommes pendant que l’enfant caressait les voitures miniatures de la collection personnelle du patron. Au débit haché de ce dernier s’opposait celui, posé, lent, du visiteur. Je compris que l’homme, bien que du même village que Michel, ne travaillait pas en France. Difficile de se concentrer. Quand ils abordèrent la plongée sous-marine, je ne pus résister : « Vous êtes plongeur professionnel ? ». Il me regarda, me sourit, puis commença :

  • Ça a toujours été mon métier. Avant je plongeais en Sicile et en Tunisie pour ramasser du corail rouge. Je le vendais aux Italiens pour en faire des bijoux.
  • Profond le corail ?
  • Entre 100 et 150 mètres. Un peu dangereux mais juteux. J’ai failli racheter un magasin de bijoux en Sicile pour ma femme mais elle n’a pas voulu rester là-bas. Elle avait le mal du pays. Moi, je regrette parce qu’il y faisait chaud.
  • Pourquoi ? Vous plongez maintenant en Mer du Nord, pour les plates-formes pétrolières ?
  • Non, encore plus froid.

Il semblait hésiter à en dire plus. Quelques moments de silence où nous le regardions. Puis un sourire, un haussement d’épaule et :

  • Après tout, je ne sais même pas où c’est…Je ne vois pas à quel secret je peux être tenu…

Il reprit :

  • Vers le Pôle Nord, en territoire russe. On passe par Moscou, puis un avion nous amène à Khatanga, une ancienne base militaire. Là on nous monte à bord d’un hélicoptère russe, un MI 8, pour une destination inconnue, un bateau brise-glace au large d’une île.
  • Vous travaillez pour les Russes ?
  • Non, c’est une société Sud-Africaine. Ils ont des accords avec les républiques de Sibérie.
  • Vous plongez pour quoi ?
  • Imaginez une falaise immergée au large de l’île, un tombant s’enfonçant à 300 mètres de profondeur. Une montagne sous-marine dont sort à flanc un fleuve de glace fossile sur un front de plus de 100 mètres de hauteur. Une glace translucide, tellement ancienne et dense que rien ne peut l’attaquer. Vieille de plusieurs millions d’années.
  • Et qu’est-ce que vous en faîtes ?
  • On attaque la paroi de glace avec des lances d’eau chaude. Au pied de la paroi sont placés des filets pour récupérer ce que l’on extrait de la glace fondue.
  • C’est quoi ?
  • Des diamants. Sans leur gangue. Purs. D’une valeur exceptionnelle. Tellement transparents qu’on ne les voit pas quand on fond la glace…On démarre au pied, au niveau des filets, à 300 mètres de profondeur puis on remonte sur 100 mètres pendant 15 jours pour avoir un front d’attaque homogène. On travaille par équipe de quatre, huit heures sur vingt-quatre.
  • Vous avez ramassé les diamants ?
  • On n’a pas le droit d’aller aux filets. C’est une équipe spéciale qui les collecte. On est même fouillé quand on remonte du fond.
  • Et après, quand vous arrivez en haut des 100 m de front ?
  • On se met en décompression pendant 15 jours et ensuite on a un mois de congés où on peut rentrer en France comme en ce moment. On vit dans une station immergée avec cuisine et bloc opératoire. Le cuistot est français et fait le pain tous les jours. On a un médecin pour les urgences. La station remonte le front d’attaque en même temps que nous. Quand nous sommes en haut à – 200 mètres, c’est le moment de décompresser.
  • Dangereux ?
  • Forcément. La sanction immédiate de toute erreur, c’est la mort. Il faut être pro, très calme, ne jamais s’affoler, savoir s’arrêter, ne pas perdre les pédales. On ne sait jamais à l’avance si on garde ses facultés mentales à cette profondeur. On peut ou on ne peut pas. J’ai plongé avec des types qui semblaient tout à fait normaux, mais qui étaient incapables de compter jusqu’à 10 au fond.
  • Ils ont eu des accidents ?
  • Avant, les Sud-Africains recrutaient des Philippins. Pas chers payés. Mais sur une équipe de douze, onze sont morts. Maintenant ils préfèrent des plongeurs professionnels, essentiellement des Français. Il paraît qu’on est doué pour ça, comme les indiens d’Amérique qui n’ont pas le vertige pour nettoyer les verres des gratte-ciels.
  • Vous devez avoir un bon salaire !
  • 45 000 € pas mois. Les diamants ça paye…
  • C’est incroyable ! J’ai peine à vous croire ! Vous allez faire ça longtemps ?

L’homme resta silencieux. Je le sentais traversé par un conflit. Toujours hésitant. Puis, absolument sincère :

  • J’ai la plongée dans le sang. Ce n’est qu’au fond que je respire, même si c’est de l’hydréliox[1]. Dès que je suis à l’air libre, je n’ai qu’une envie, redescendre au fond. Mais c’est un plaisir solitaire et dangereux. J’ai une femme et un enfant. Extraire les diamants, c’est trop risqué. Faut pas tenter le diable. Je vais faire ça pendant encore un an ou deux puis je décroche. Je construis ma maison, je passe mon brevet pour devenir pêcheur professionnel et après je serais peinard.
  • Vous plongerez toujours…

Il sourit, regarda son fils, lui toucha la tête :

  • Oui, mais pour le plaisir, à 20 mètres, avec lui. Il plonge depuis qu’il est né. Chez nous, on fait ça de père en fils…

J’aurais bien continué mais Michel s’impatientait. Bon client : des contrats à discuter…Je passais le reste de la journée face à cette paroi de glace, à manier la lance d’eau chaude. Le silence, le noir total. Derrière moi, perçant la nuit de ses hublots enluminés, la station suspendue à ses câbles. Des projecteurs violents illuminant la falaise gelée, verre translucide cachant ses diamants. Les poissons étranges se précipitant, tels des lucioles, vers ces phares. Sous moi, tout en bas, à peine encore dans la lumière, les filets de tous les trésors. Et au-dessus, ce front de glace en surplomb, s’échappant vertigineusement vers la surface invisible. Nous sommes quatre, côte à côte, rythmés par nos bulles s’échappant à intervalles réguliers, chacun avec son outil, seul matière tiède dans cet environnement gelé, luttant contre le froid sous nos combinaisons sèches, palmant sans interruption pour contrecarrer la puissance du jet, nous regardant à intervalle régulier pour déceler le moindre signe de narcose, gestes saccadés, mouvements incohérents. Puis la pause, les repas dans la pièce centrale, le repos allongé à lire dans cette cellule métallique et un sommeil sans rêves…

Pendant plusieurs mois, j’ai souvent été là-bas, au plus profond de mes nuits insomniaques ou au cours de ces instants blancs où la répétition engendre la rêverie. Puis j’ai oublié…

Michel m’a appelé ce matin. La voix triste. Il n’a pas eu beaucoup de peine à me remémorer cet homme des grands fonds. Il venait d’apprendre la nouvelle par sa femme. Un accident. En voulant sauver un de ses compagnons pris de folie, il avait été entraîné vers le bas, emmêlé à lui. Les autres plongeurs n’avaient pu les remonter sans risque. A cette profondeur, on pense d’abord à soi, la survie rend égoïste.

On les avait retrouvés, plusieurs heures plus tard, toujours liés, retenus par les filets.

Morts.

Au milieu des diamants…

[1] Mélange gazeux triple, oxygène, hydrogène et hélium . Les proportions relatives de ces gaz sont soigneusement dosées en fonction de la profondeur atteinte par le plongeur.