Sous l’Étoile exactement

Nouvelle publiée, sans cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM.

En lice pour le Prix Livres en Tête, dans la catégorie Lever de bonheur !  « Longtemps je me suis couché de bonne heure » écrivait Proust pour ouvrir sa Recherche du temps perdu. Faire du très court pour parler comme Proust, c’est le grand défi de ce thème qui propose de prendre le contrepied de cette célèbre phrase ! »

Pour cette nouvelle, il faut juste imaginer : « Banquise fondue, humanité disparue, le dernier des humains, au frais au pôle, qui attend la mort avec Marcel… »

« Longtemps je me suis levé de bonheur… ». Ce pauvre Marcel ne doit rien comprendre. Pourquoi contrefaire sa célèbre phrase alors que je le vénère ? En témoignent les quatre tomes de la Pléiade, neuf millions six cents neuf mille caractères et sept mille quatre cents huit pages, au pied de ma chaise fixée sur ce radeau, là, sous l’Etoile exactement, livres que je relis sans cesse, mon bien le plus précieux, quatre ouvrages sur lesquels j’appuierai ma tête la nuit de ma mort, avant de fermer les yeux et de me répéter jusqu’à me dissoudre « Longtemps je me suis couché de bonne heure ».

Non, Marcel, je n’ai pas l’esprit de contradiction mais tu vois, « couché » ou « levé » n’ont plus de sens. « De bonne heure » ou « tard », de « bonheur » ou de « malheur », non plus. Je crois que plus rien n’a de sens. Seulement cet horizon infini, ce ciel infini, cette mer infinie que pas un souffle ne trouble, et ce jour qui ne peut se coucher, cette nuit qui ne peut se lever, soleil effleurant l’horizon et dont je suis la course circulaire quand je quitte ton livre pour m’assurer qu’un monde existe en dehors de tes mots. A chaque fois, le seul changement, c’est le point cardinal où se trouve cette grosse boule à la chaleur chétive qui teinte d’un jaune orange tes pages sublimes. Comme un tournesol, j’oriente mon esquif pour être face à elle, me repaître de sa lumière et, à tout moment de ce jour éternel, parce qu’elle est si basse à toucher la mer, j’ai l’impression d’être au petit matin et de me lever de bonne heure, bonheur de vivre encore, bonheur de te lire, malheur d’être seul.

Je ne compte plus les heures, les jours, les semaines, les mois. Je sais que, tôt ou tard, la nuit m’engloutira quand soudain le soleil passera sous l’horizon et me laissera dans le froid à attendre la mort. Je n’ai que tes mots pour supporter cet abandon funeste et ce sera empli de toi que j’oublierai tout.

Sous le ciel étoilé et l’Etoile Polaire exactement, la mer libre devenant à peine gelée par la folie de ceux dont je suis l’ultime avatar, je fixerai une dernière fois cette nuit de six mois et me dirai que, désormais, « je me suis couché de bonne heure ».