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	<title>Nouvelles - Bruno PERERA</title>
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	<title>Nouvelles - Bruno PERERA</title>
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		<title>Moniteur de ski</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 11 Jan 2026 10:08:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Autres]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf Rouge. A côté de toutes les autres tenues depuis quarante ans. Au fil des années, elles sont devenues plus larges et un peu plus courtes, tassement des vertèbres.</p>



<p>Le métier a une aura, mais, vu de l’intérieur, il en est autrement. Certes, nous sommes des indépendants et un peu considérés comme les dieux ou les déesses de la piste, mais quasi six mois au soleil ou dans les intempéries, le froid, la neige, cela épuise le corps et la peau. Mal de dos, douleurs aux articulations, capsulites des épaules, tendinites multiples, le corps se casse. Sans oublier les coups de soleil, les taches, les rides précoces, les démangeaisons, les carcinomes et même les mélanomes.</p>



<p>Bref, je suis usé physiquement, et il est temps que je m’arrête.</p>



<p>Je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier. En fait, je ne sais pas si j’ai vraiment eu le choix. Venant du village sous la station, les métiers possibles n’étaient pas légion en dehors de pisteur, perchiste, secouriste ou moniteur. Ou alors il fallait s’expatrier. Mais quand on est dans la neige depuis que l’on sait à peine marcher, cela semble tout naturel de vivre avec le ski. Les jeudis après-midi sur les pistes quel que soit le temps, les samedis avec le ski-club, les dimanches et vacances avec les parents, difficile d’en réchapper. Et si on se débrouille pas trop mal, on est vite repéré pour la compétition. Bref, j’ai bouffé de la neige et des pistes toute ma vie. Avec l’été pour me reposer ou plutôt faire un autre métier saisonnier. Moi, c’était moniteur de voile. J’en remettais donc une couche pour l’usure du corps et de la peau.</p>



<p>Nous sommes des indépendants, mais nous dépendons du client. Qu’il faut satisfaire. À qui il faut plaire pour qu’il revienne. Au début de mon travail, même dans une grande station comme la nôtre, les clients étaient supportables. Mais, avec le standing crescendo, ils sont devenus de plus en plus friqués, de plus en plus imbuvables, nous prenant de plus en plus pour des larbins. Quand j’en ai eu marre de leur condescendance au cours des repas 3 étoiles, des à-côtés tels que les skis à porter pour ces dames, les chaussures à leur régler et même à leur mettre, des soirées imposées où je n’en avais rien à faire de leurs conversations hors-sol tout en faisant semblant d’être intéressé, me forçant pour y participer, je me suis réorienté vers les cours collectifs d’enfants. Moins rémunérateurs mais avec plus de sens. Les monitrices étaient surreprésentées&nbsp;: plus besoin de se pousser du col entre hommes. J’ai bien aimé finir comme ça.</p>



<p>Je suis aussi content de quitter l’ambiance de la station. En bossant tous les jours en saison, sauf le samedi, t’es forcé d’avoir un pied à terre là-haut, tu redescends peu au village. On vit en vase clos, toujours avec les mêmes personnes que l’on rencontre dans les bars, les restaurants ou chez les uns et les autres, une fois la journée terminée. C’est un petit monde, décalé par rapport à la réalité de la vallée, rythmes différents et argent plus facile, dont la vacuité a fini par me peser. Finalement la seule chose en commun avec le village, c’est que l’on se connaît tous et que tout se sait. Sauf qu’en station, c’est plus trash. Coucheries, rapports de fric, sales coups immobiliers, cancans, meublent notre quotidien. Je suis content de retourner au «&nbsp;cul des Tarines&nbsp;», même si mon père a tout vendu, étable et grange comprises, à des prix faramineux.</p>



<p>Hier, la correspondante locale du Dauphiné libéré est passée me voir à l’ESF, moi le futur ex-doyen de l’équipe des moniteurs et le bientôt jeune retraité. Elle voulait du vécu, des anecdotes. Je lui ai servi des banalités. J’ai gardé pour moi l’histoire de Michel.</p>



<p>Michel était du village, avec trois années de plus que moi. Parfois, je me demande comment des personnes peuvent hériter de tant de qualités. Beau mec, solide, puissant, beau parleur, serviable, boute-en-train sans jamais casser personne, respectueux. Toutes les filles en étaient folles. J’en étais forcément jaloux avec mes pauvres moyens, mais il était difficile de le haïr.</p>



<p>Et surtout il était le meilleur skieur que je n’ai jamais connu. Bien sûr, il est devenu moniteur à la station. Quand je disais que je n’avais pas eu le choix de mon métier, c’est parce que je voulais l’imiter, faire partie de son entourage immédiat. Il a très vite été le responsable de l’école de ski. Et quand nous avions des jours de congés, nous les passions en montagne. Je pense que j’ai fait tous les hors-pistes avec lui, autour de la station jusqu’aux plus lointains, comme Valthorens, Val d’Isère ou Tignes. A l’époque, j’avais des Lacroix de 2,20 m, ce n’était pas de la tarte pour aller sur toutes les neiges. Michel passait devant à fond, puis me disait «&nbsp;Viens, c’est facile&nbsp;!&nbsp;» et je galérais pour le suivre. Pourtant, à le voir, cela semblait simple, son style était toujours le même quelle que soit la neige, gelée, soupe ou variée. Un vrai pro. Je me suis amélioré depuis avec les années de métier, mais je n’ai jamais atteint son aisance, sa facilité, son style… sa grâce. Je suis sûr qu’il aurait pu être champion de ski, à l’égal d’un Killy, mais il n’en avait pas la fibre. La compétition, être le meilleur, écraser les autres, ce n’était pas son trip.</p>



<p>Michel est devenu mon meilleur ami. J’avais une totale confiance en lui pour nos sorties en ski de randonnée. Dès qu’il le pouvait, il parcourait la montagne. Il la «&nbsp;sentait&nbsp;». Dans le choix des itinéraires, dans l’évaluation des risques d’avalanches, de plaques à vent, des versants plus sûrs, des bons horaires. Pas une tête brûlée. Il jaugeait les dangers et faisait à coup sûr les bons choix, les bons arbitrages. A tous mes amis, mes amies, à ma femme, je disais&nbsp;«&nbsp;Si tu fais du hors piste, tu le fais avec Michel.&nbsp;».</p>



<p>Contrairement à moi, il n’a pas fait plus de dix ans dans le monitorat. Il l’a quitté pour les mêmes raisons que j’évoquais plus haut. Il est devenu «&nbsp;énergéticien&nbsp;», un truc de barrés. Mais c’est vrai qu’il était vraiment bon dans le soin. Il sentait les femmes, il sentait les hommes, il sentait les animaux, comme il sentait la montagne. J’ai pris sa place à la direction de l’ESF.</p>



<p>Michel a continué à parcourir la montagne, été comme en hiver. Et puis, lors d&rsquo;une course d’hiver en solitaire, il est tombé d&rsquo;une corniche de neige qui s&rsquo;est effondrée sous son poids. Une chute de 400 m. Il a réussi à contacter les secours qui l’ont hélitreuillé. Il s&rsquo;en est sorti. Avec de multiples fractures et une jambe plus courte que l&rsquo;autre de 4 cm. Depuis, il me disait qu&rsquo;il ne craignait plus rien, que la montagne n&rsquo;avait pas voulu de lui, qu’elle l’aimait, qu&rsquo;il ne risquait plus de mourir dans une course.</p>



<p>Pourtant, en 2000, pour ses 43 ans, c’est arrivé. Il grimpait avec une amie le glacier de la Belle Place sur l&rsquo;ubac de la Dent Parrachée en randonnée à ski. Avec les crampons à glace. On ne saura jamais ce qu&rsquo;il s&rsquo;est passé mais ils ont dévissé et fait une chute de 200 m. Qui a glissé ? L&rsquo;autre n&rsquo;a t&rsquo;il pas pu retenir celui ou celle qui dérapait ? Les secours ont mis du temps à les retrouver, morts au pied de l’à pic, tout enlacés, tout emmêlés dans leur corde. Les sauveteurs les ont redescendus dans la vallée comme cela, impossible de desserrer l’étreinte de leurs corps gelés.</p>



<p>Le village, la station, les amies et amis, toutes ses connaissances, étaient à l’enterrement. Leurs deux cercueils dans la petite église qui ne pouvait contenir cette foule silencieuse s’étalant sur la place.</p>



<p>La femme de Michel était là, bien sûr, ainsi que le mari de l’amie de Michel. Ils se voyaient pour la première fois et pourtant, ils se serraient l’un contre l’autre, unis avec nous dans la même peine.</p>



<p>Je pense qu’ils ont compris.</p>



<p>Nous, nous savions. Cela durait depuis quatre ans. Pour une fois, personne n’a rien dit, les langues de vipères se sont tues.</p>



<p>Parce que nous le respections.</p>



<p>Parce que nous l’aimions.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Astronaute</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Fabrice JAULIN]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 10 Jan 2026 10:17:40 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif « Jusqu&#8217;au bout ». Astronaute De deux choses, lune…1 16 juillet 1969, 13h17 UTC,</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/astronaute/">Astronaute</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif <a href="https://bruno-perera.fr/jusquau-bout-cadavres-exquis-steppenwolfe/" target="_blank" rel="noopener" title="">« Jusqu&rsquo;au bout »</a>.</em></p>



<p><strong>Astronaute</strong></p>



<p><em>De deux choses, lune…</em><sup><em>1</em></sup></p>



<p><em><strong>16 juillet 1969, 13h17 UTC, Cap Kennedy, Floride, Apollo 11&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 15 minutes. Se remémorant son parcours depuis les V2 conçus à Peenemünde en 1944, Von Braun sourit. Cette fois on y est, il va offrir la Lune à l’Amérique. Il est confiant, dix missions ont précédé ce lancement. La fusée est prête, tout comme le sont les équipes au sol. Les trois astronautes Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins sont les meilleurs. Neil a toujours fait preuve d’une maîtrise hors du commun, particulièrement dans les situations d’urgence. Aldrin et lui se poseront sur la lune avec le module lunaire (LEM) <em>Eagle</em> tandis que Collins restera en orbite à bord du module de commande <em>Columbia</em> &#8211; référence au canon qui propulsa les héros de Jules Verne de la Terre à la Lune &#8211; pour les récupérer et ramener l’équipage sur Terre.</p>



<p>Les services de renseignements ont bien évoqué une ultime provocation soviétique avec le lancement d’une fusée géante N-1 quelques heures plus tôt mais rien d’alarmant à ce stade. Même s’ils ont été les premiers à envoyer des humains dans l’espace, ils ont systématiquement préféré pour la Lune les modules automatiques. Son concurrent Korolev a fait alunir deux <em>Lunokhod</em>, sortes de marmites télécommandées munies de huit roues, juste aptes à prendre quelques photos et effectuer des analyses de roches. Une question contrarie cependant Von Braun&nbsp;: pourquoi une fusée N-1 quand une bonne vieille R-7 Semiorka aurait fait le job&nbsp;? Peut-être la marmite s’est-elle transformée en un énorme chaudron ! (Il rit intérieurement).</p>



<p>H moins 5 minutes. Au centre de contrôle de Houston, le directeur de vol Gene Kranz vérifie les ultimes «&nbsp;go &#8211; no go&nbsp;» avec les ingénieurs&nbsp;: propulseurs, trajectoire, guidage, contrôle altitude, systèmes électriques et communication, télémétrie, manœuvre de retour, communication équipage, chirurgien, communication publique, météo, récupération.</p>



<p>Rassuré, il informe l’équipage d’Apollo&nbsp;: «&nbsp;11 on est go pour le décollage. La Lune est à vous les gars&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>H moins 15 secondes&nbsp;: guidage interne ok.</p>



<p>0 seconde, 13h32 UTC, devant un million de spectateurs et les télés du monde entier, les cinq moteurs géants F1 s’allument, avalant chacun trois tonnes de carburant par seconde et arrachant les trois mille tonnes de la gigantesque Saturn 5 de son pas de tir. Cent mètres plus haut, les astronautes sont littéralement aplatis.</p>



<p>H plus 13 secondes, la fusée pivote et prend son azimut de vol. Tout est nominal.</p>



<p>H plus 2 minutes 42 secondes : fin de la propulsion du premier étage, allumage du second étage. La poussée stoppe 9 minutes et 8 secondes plus tard, jusqu’à la séparation et l’allumage du troisième étage.</p>



<p>12 minutes après le décollage, Apollo 11 est placé en orbite terrestre à 25&nbsp;000 km/h. 2h30 et une série de vérifications plus tard, l’équipage rallume le moteur du troisième étage pendant 6 minutes et entame sa manœuvre d’injection trans-lunaire. Collins déclenche la séparation du vaisseau <em>Columbia</em> du reste du train spatial, pivote de cent quatre-vingts degrés, arrime le LEM <em>Eagle</em> puis retourne l‘ensemble une nouvelle fois pour reprendre sa trajectoire. Prochaine étape, après trois jours et 400&nbsp;000 km parcourus : l’orbite lunaire.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Baïkonour, Kazakhstan, Luna 6&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 4 heures. Leandrov est sombre. Celui qui a succédé à Korolev, après sa mort en 1966, est tendu devant le pas de tir sur lequel la fusée N-1.6 est érigée.</p>



<p>Les quatre premiers lancements se sont soldés par des échecs, le cinquième par un semi-échec. Les étages ont bien fonctionné et la propulsion des moteurs NK s’est avérée fiable. En revanche le module lunaire LK &#8211; rebaptisé <em>Laïka</em> en hommage à la chienne satellisée en 1957 &#8211; testé avec la N-1.5 s’est crashé sur la Lune dans la <em>Mer des Pluies</em>. Un nom prédestiné au regard des nuées de remontrances encaissées par l’ingénieur suite à cet échec. Heureusement que le passager n’était qu’un mannequin en silicone. Envoyer deux astronautes vers la Lune dans ce sixième modèle est une aberration assumée par le Kremlin. Un nouveau plan a été élaboré pour coiffer les Américains sur la ligne d’arrivée. Mieux, le Comité central a décidé de faire débarquer une femme sur la Lune, marquant définitivement la modernité de l’URSS face à l’Occident. Pour illustrer les idées généreuses et fertiles du collectivisme, la <em>Mer de la Fécondité</em> s’est imposée comme site d’alunissage. Cosmonaute expérimenté, Alexeï Leonov a fait l’unanimité. Pour sa coéquipière, plusieurs volontaires ont été mises à l’épreuve par les responsables de la Cité des étoiles, dont Valentina Tcherekova, première cosmonaute mise en orbite en 1963. Leandrov a tout fait pour dissuader l’ingénieure physicienne Elena Dreanova, nièce de Korolev, de candidater à cette folie. L’Ukrainienne s’est évidement montrée intraitable. Elle a résisté à la centrifugeuse, maîtrisé les sorties extravéhiculaires simulées et géré les pannes virtuelles. Mieux, bien que cette manœuvre reviendra à Leonov, elle a obtenu 100% de réussite au simulateur de rendez-vous entre le vaisseau <em>Soyouz</em>, qui restera en orbite lunaire et <em>Laïka</em>, le module d’alunissage. Une parfaite condition physique, un mental sans faille, sa parenté avec Korolev et le sourire de la jolie brune ont dissipé les réticences résiduelles du comité &#8211; masculin &#8211; de sélection.</p>



<p>H moins 3 heures. Elena et Alexeï savourent leur repas avant de se rendre sur le pas de tir. Au moment de monter dans le bus de transfert, Leonov demande à son équipière de détourner le regard, abaisse la fermeture éclair basse de sa combinaison et urine sur le pneu arrière droit. Un rituel obligé depuis qu’en 1961, Gagarine, pris d’un besoin urgent avant son périple orbital, s’était soulagé sur cette même roue. Elena respecte à sa manière la tradition en déversant le contenu d’un flacon médical rempli préalablement.</p>



<p>H moins 1 heure, la bénédiction du prêtre orthodoxe terminée, Alexeï et Elena sont installés et sanglés à bord de la fusée N-1.6&nbsp;<em>Herkules</em> puis l’équipe au sol verrouille les écoutilles. Le compte à rebours s&rsquo;automatise 3 minutes avant le lancement.</p>



<p>0 seconde. Contredisant l’humeur de Leandrov, tous les voyants sont au vert et, ce 16 juillet 1969 à 8h30 UTC, les trente moteurs du premier étage de la fusée géante propulsent la mission lunaire soviétique vers ce qui pourrait être le plus gros holdup de l’histoire spatiale.</p>



<p>À chaque extinction et allumage successif des moteurs des cinq étages d’<em>Herkules</em>, la tête des astronautes effectue un mouvement de va-et-vient extrêmement violent, le tout dans un vacarme assourdissant et des vibrations de fin du monde. Les astronautes ne sont que des «&nbsp;pantins inadaptés&nbsp;» à de telles conditions, pense Elena. Vivement l’apesanteur et son flottement libérateur.</p>



<p>15 minutes d’enfer plus tard, la mise en orbite est confirmée. Tout est nominal à bord, Elena et Alexeï remontent leur visière et se serrent la main. Tout comme le feront les Américains quelques heures plus tard, la poussée vers la Lune est impulsée, avant que <em>Laïka</em> soit arrimé à <em>Soyouz</em> pour leur voyage couplé de 400&nbsp;000 km. Ces assemblage de modules s’apparentent à la construction de gros Lego, à la seule différence qu’ils s’exécutent à des milliers de km/h&nbsp;!</p>



<p><em><strong>19 juillet 1969, Apollo 11&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Après trois jours de transit, la Lune envahit les hublots de <em>Columbia</em>. Sa rotation apparente est une illusion. Le module de commande et le LEM <em>Eagle</em> qui lui est arrimé tournent lentement sur eux-mêmes pour réguler la température extérieure. Ces journées de navigation spatiale ont été mises à profit pour vérifier les équipements, s’amuser de l’apesanteur, réaliser des interviews et rassurer les familles. Sur Terre, Janet Armstrong, Joan Aldrin et Pat Collins se montrent nécessairement confiantes lors des interviews orchestrées par le service communication de la NASA.</p>



<p>J moins 1 avant alunissage&nbsp;: Collins actionne le moteur de <em>Columbia</em> pour se placer en orbite lunaire. Les révolutions à venir vont permettre de préparer le transfert d’Armstrong et Aldrin dans <em>Eagle</em> et peaufiner avec les équipes au sol leur descente vers la <em>Mer de la Tranquillité</em>. Les astronautes sont subjugués par les levers de Terre, semblables à ceux photographiés en 1968 par Apollo 8&nbsp;: perdue au milieu de l’immensité cosmique, la beauté de notre planète s’était révélée dans sa fragilité et sa finitude, inspirant même les premiers mouvements écologistes.</p>



<p>Entamant la check-list des procédures, l’œil de Collins est attiré par un point lumineux furtif qui vient de disparaître derrière la face cachée de la Lune&nbsp;: «&nbsp;Houston, pourrait-il y avoir un autre objet en orbite lunaire en ce moment&nbsp;?&nbsp;». Gene Kranz est contrarié : « A priori non Mike, même si les Soviets ont sans doute lancé une N-1 quelques heures avant nous. On se renseigne. Vous restez focus sur la mission&nbsp;». Von Braun grimace en accueillant cette information. Son triomphe ne peut s’embarrasser d’une éventuelle diversion en provenance de Baïkonour.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Les trois journées de transit se sont déroulées au mieux. Seules deux pannes au registre&nbsp;: une poussée trans-lunaire faiblarde qui a contraint le rallumage pour quelques secondes du moteur du <em>Soyouz</em>, sans alerte sur la réserve de carburant. Plus inquiétant, une unité de recyclage du gaz carbonique a lâché mais deux autres restent parfaitement opérationnelles. Au pire, celle du module <em>Laïka</em> pourrait être rapatriée vers le <em>Soyouz</em>. La mission n’est donc pas compromise et, contre toute attente, Leandrov semble confiant. Elena reste tendue alors que rien ne semble pouvoir entamer l’optimisme de son coéquipier : «&nbsp;On va se faire les capitalistes.&nbsp;». Leonov n’est pas réputé pour sa subtilité mais il est fiable et joyeux. Il ne semble pas montrer de jalousie à l’égard de la jeune femme, Brejnev l’ayant assuré que si la mission réussissait, il serait le prochain sur la Lune.</p>



<p>Elena a mal au ventre. Le stress sans aucun doute, tout comme le dentifrice à avaler totalement indigeste et ce lavage intestinal d’avant décollage qui se fait encore ressentir. Uriner et déféquer dans l’espace sont des contraintes majeures et les médecins spatiaux ont mis en place ce protocole de vidange anticipée pour ralentir le transit, tout en l’associant à une nourriture lyophilisée protéinée qui réduit les quantités d’excréments produits. «&nbsp;Pantins inadaptés&nbsp;» se répète intérieurement Elena. Alexeï dispose d’un petit cathéter pour uriner. L’éjection dans l’espace sous la forme de petits cristaux stimule systématiquement son imagination&nbsp;quand il la décrit depuis le hublot : «&nbsp;admire cette nouvelle constellation de <em>leonovites</em>, c’est magnifique&nbsp;!&nbsp;». Même tendue, Elena ne se force pas pour rire franchement. Pour elle pas de constellation, elle se contentera du même système que pour la grosse commission&nbsp;: des sachets installés au fond de sa combinaison qui, une fois remplis, sont déposés dans un sac poubelle et analysés au retour sur Terre&nbsp;! Grandeurs et vicissitudes de la conquête spatiale&nbsp;! Son oncle Korolev avait raison de préférer les sondes télécommandées.</p>



<p><em><strong>20 juillet&nbsp;1969, Apollo 11&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>«&nbsp;11, le Pentagone confirme l’envoi d’une N-1 cinq heures plus tôt. Mike, le point lumineux que tu as aperçu est probablement la capsule de dépose d’une&nbsp;<em>marmite Lunokhod</em> version XXL. Risque zéro de collision, ils sont sur une orbite différente et leur vitesse doit être assez proche de la nôtre. C’est comme un jeu orbital du chat et de la souris. Quand on est face apparente, leur capsule est face cachée et vice et versa. Nixon a fait part de son agacement à Brejnev, qui lui a répondu qu’il n’avait pas besoin de l’autorisation de l’oncle Sam pour lancer une sonde spatiale, tout en souhaitant bonne chance à Apollo 11. On poursuit la mission comme prévu. Prochaine escale&nbsp;: <em>Mer de la Tranquillité</em>&nbsp;». Les trois astronautes ne sont pas dupes, l’état d’esprit de Kranz semble aux antipodes du nom du site d’alunissage choisi.</p>



<p>A la treizième révolution, Armstrong et Aldrin pénètrent dans le module lunaire. <em>Eagle</em> se sépare de <em>Columbia</em> et entame sa descente. «&nbsp;L&rsquo;aigle a des ailes&nbsp;!» s’exclame Armstrong, les commandes réagissant parfaitement. Une série de manœuvres plus tard, la surface de la Lune apparaît clairement dans le hublot. 1800 mètres, Armstrong fait pivoter le vaisseau pour un bon alignement… avant qu’une alarme ne retentisse&nbsp;! L’ordinateur de bord sature. Au bout d’interminables minutes d’analyse, Houston préconise à Armstrong d’ignorer l’alarme et de poursuivre. <em>Eagle</em> s’approche de sa cible et Aldrin déclenche la caméra de descente afin que le monde entier assiste à l’exploit. La surface se rapproche quand, stupéfaits, les deux astronautes repèrent au sol un petit cône de couleur or, partie supérieure d’un module déjà aluni, n’ayant pas vraiment l’apparence d’une «&nbsp;marmite&nbsp;».</p>



<p>«&nbsp;Houston, on a un problème&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Von Braun enrage, il est inenvisageable qu’un coucou soviétique ait pu piller le nid de l’aigle américain&nbsp;! Après l’injonction du centre de contrôle de tenter un autre site, <em>Eagle</em> navigue à vue sur 7 km avant qu’Armstrong n’identifie une zone d’alunissage valable. A quelques centimètres du sol, la poussière lunaire se soulève et la sonde de contact émet un bip informant le pilote de couper le moteur. Il est 20h17 UTC, il reste une minute de carburant&nbsp;! «&nbsp;Houston, ici <em>Mer de la Tranquillité</em>, L’aigle s’est posé&nbsp;». Sous les yeux du monde entier, explosion de joie dans le centre de contrôle.</p>



<p>Von Braun exulte… avant que les images télés basculent subitement d’ABC à TSTSSSR&nbsp;!</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>« Prête à entrer dans l’histoire <em>Séléna</em> ?&nbsp;». Une fois n’est pas coutume, la jeune femme apprécie ce trait d’esprit de son équipier faisant référence à la déesse grecque de la Lune. Alexeï vérifie que la combinaison lunaire d’Elena est opérationnelle. Une légère fuite d’oxygène est détectée. «&nbsp;Tout allait trop bien&nbsp;» soupire Leandrov. Le transfert vers le module de descente <em>Laïka</em> est plus rustique que chez les concurrents américains&nbsp;: ici pas de sas de liaison, Elena passera par l’extérieur, munie de sa combinaison de sortie extravéhiculaire qu’elle conservera sur la Lune. Elle a scratché dessus un insigne qu’elle a elle-même dessiné : une colombe bleue volant dans un ciel étoilé. Les autorités ont validé ce symbole de la paix, loin d’interpréter que les couleurs étaient celles de l’Ukraine, en hommage à son oncle Korolev.</p>



<p>Quatre heures et demi sont nécessaires aux ingénieurs au sol pour résoudre le problème de la fuite d’oxygène. La mission reprend, les cabines des deux vaisseaux sont dépressurisées, l’écoutille du <em>Soyouz</em> est ouverte et là c’est le choc&nbsp;: Elena est saisie par la surface criblée qui défile dans le vide sous elle. C’est vertigineux&nbsp;! Elle profite du spectacle encore quelques secondes avant que Leonov la propulse hors du vaisseau, agrippée à la barre de transfert sur laquelle elle s’est sanglée. Quelques minutes plus tard, elle déverrouille l’écoutille du <em>Laïka</em>, s’engonce dans le réduit et referme la porte blindée. Elle enclenche l’alimentation générale et, étonnamment, tous les voyants sont verts. Leonov orchestre la séparation d’avec le <em>Soyouz</em> puis, l’autorisation confirmée par la Cité des étoiles, Elena actionne la commande «спуск»<sup>2</sup> qui automatise la descente vers la <em>Mer de la Fécondité</em>. Au moment où le module lunaire <em>Laïka</em> se détache, elle entrevoit un minuscule reflet lumineux plus haut : Apollo 11&nbsp;?</p>



<p>Le moteur de descente s’allume avec une minute d’avance, une facétie de l’ordinateur de bord qui ne semble pas trop inquiéter le centre des opérations. Leandrov confirme la poursuite de la mission. A 25 km de la surface, l’ingénieur responsable de l’alunissage l’informe que cette mise à feu prématurée a modifié l’angle de navigation de <em>Laïka</em>. Pas de risque majeur pour le vaisseau mais plutôt que viser la <em>Mer de la Fécondité</em>, il file tout droit vers celle de la <em>Tranquillité</em>. Deux options sont envisagées : annuler ou alunir sur le site des Américains. Coup de fil à Brejnev, réponse cinglante&nbsp;: «&nbsp;Posez-le où vous voulez mais posez-le&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Ce 20 juillet 1969 à 20h08 UTC, le module lunaire soviétique alunit brutalement dans la <em>Mer de la Tranquillité</em>, à 100 km du site initialement prévu, en lieu et place de celui d’Apollo 11. Elena ne traîne pas. Elle dispose de 3 heures d’oxygène et doit récolter 20 kg de roches. Elle déclenche la caméra panoramique de suivi et déverrouille l’écoutille de sortie qui s’ouvre sur un paysage entremêlé de féerie et de désolation. Elle pivote péniblement et entame la descente de l’échelle d’accès. Parvenue au dernier barreau, elle teste un saut vers le sol tout en maintenant les mains sur les montants, s’assurant qu’elle pourra bien remonter. Second essai, cette fois elle lâche prise, scrutée par les télés du monde entier, sidérées par le sigle qui se dévoile sur son casque : CCCP&nbsp;! La main de Von Braun tremble en reposant le combiné. Excédé, Nixon n’a pas manqué de lui rappeler les cent-cinquante milliards de dollars injectés dans le programme lunaire US&nbsp;!</p>



<p>Devant six cent millions de téléspectateurs médusés, Elena risque quelques pas, subjuguée par les traces éternelles de ses semelles gravées dans la poussière lunaire. Inspirée par cette empreinte, elle déclare simplement, en russe puis en ukrainien&nbsp;: «&nbsp;C’est un petit pas pour une femme&#8230;&nbsp;».</p>



<p><sup>1</sup> 1<sup>ère</sup> strophe d’un poème de Jacques Prévert</p>



<p><sup>2</sup> Descente</p>



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		<title>Ebène</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Etienne VIGNAUX]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:54:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle d&#8217;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025. La frontière est à quelques</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle d&rsquo;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>La frontière est à quelques centaines de mètres, juste avant l’entrée du tunnel. En passant ce matin dans l’autre sens, elle pullulait de voitures françaises de la police aux frontières, pourtant du côté italien, hommes et femmes armés, couleur bleu nuit avec l’écusson PAF en haut du bras gauche.</p>



<p>Elle a tenu à conduire depuis Turin, trop stressée, besoin de s’occuper. La neige tombe sans interruption. Fin de journée, dans la nuit. La tension est au maximum. Boules aux ventres. Silence. Je leur ai demandé de positiver, de visualiser que tout se passerait bien, que nous franchirions sans encombre le poste de police. Je vois les nervures blanches de ses deux mains agrippées au volant. Un coup d’œil à notre passager assis sur le fauteuil arrière du milieu, je lui ai demandé de ne pas se coucher. Il a la tête encapuchonnée et penchée entre nos deux sièges, les yeux baissés. Je crois qu’il prie.</p>



<p>Nous arrivons au portique, un panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;» nous demande de nous arrêter. La voiture ralentit au pas.</p>



<p>Nous avançons sans nous regarder&#8230;</p>



<p>Première soirée de Noël sans les enfants. Soit très loin à l’étranger, soit dans la famille du conjoint. Fête chrétienne peut-être, mais surtout fête en famille. Joie des petits-enfants devant le sapin ou pour l’ouverture des cadeaux le lendemain matin. Repas animé face au poêle, neige dehors, dans la montagne, bien au-dessus de la vallée.</p>



<p>Nous n’étions que tous les deux. Un petit sapin en plastique vert avec quelques micro-boules, cela suffisait largement pour déposer à son pied nos cadeaux mutuels. Nous ne nous l’étions pas dit mais ces absences nous pesaient en ce matin de la veille de Noël. Alors, quand elle m’a proposé de passer la journée à Turin, de l’autre côté de la montagne, visite du Palazzo Reale et du Mercatino di Natale à l&rsquo;intérieur du Cortile del Maglio, j’ai trouvé que l’idée était excellente même si elle était un peu convenue.<br><br></p>



<p>Après le Palazzo Reale, nous avons rejoint le marché de Noël tout proche sous une pluie glaciale de neige fondue. Il faisait presque bon dans le Cortile. Lumières saturées des stands et des chalets, odeurs multiples de saucisses grillées, de crêpes, de vin chaud, d’épices, de chocolat, de fromages et pâtisseries traditionnelles. Musiques, groupes de danses folkloriques, jongleurs. Cris d’enfants devant les jeux ou dans les manèges tournants, cela me mettait un peu le blues, me rappelant la joie des nôtres. Nous essayions d’avancer dans une foule compacte, ralentie, nous parlant très fort pour surmonter le niveau sonore captif de l’édifice.</p>



<p>Quand, soudain, il nous a fait face. Grand, solide, engoncé dans une doudoune noire, pantalon de survêtement sombre et, détail incongru, les pieds en chaussettes dans des claquettes en plastique bleu. Jeune, très jeune, adolescent. Il essayait de nous sourire, se donnant du courage pour nous aborder, mais l’on sentait bien sa détresse, sa fatigue. Les yeux perdus, abattus, presque résignés..</p>



<p>Il nous a demandé, avec son accent africain, si nous étions Français.</p>



<p>Je ne sais pas si, en temps normal, nous lui aurions répondu, regards glissant ailleurs, passant notre chemin. Mais je crois que, face à son désarroi, ajouté à notre tristesse de veille de Noël, nous avons été, l’un et l’autre, poussés à nous arrêter.</p>



<p>Oui, nous étions Français. Et lui&nbsp;?</p>



<p>Malien. Il voulait savoir si nous rentrions en France et pouvions le prendre avec nous.</p>



<p>Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre sa situation, en regard de son état psychologique et physique, de ses vêtements, de sa jeunesse.</p>



<p>Nous lui avons demandé un moment de réflexion. Que faire&nbsp;? Nous savions qu’il ne pouvait tenter le passage de la frontière en bus. Il se serait fait immanquablement arrêter, nous avions nombre de témoignages sur des migrants sortis du car sous le contrôle de la PAF. Quant à passer par les cols enneigés et fermés, au risque d’être pris par les patrouilles s’ajoutait le danger de la haute-montagne.</p>



<p>C’était illégal de l’accepter dans notre voiture, bien sûr, mais bien des actes justes avaient été illégaux dans le passé, il suffisait de se rappeler l’époque de la Collaboration et ce qu’avaient fait nos parents. Et nous ne risquions pas la mort, juste une amende ou une condamnation de principe. Et puis nous portions dans nos gènes tous ces immigrés d’Italie, d’Espagne, d’Europe centrale qui avaient été accueillis en France. Il n’y avait donc que la peur de se faire prendre, de cette irruption de la justice dans nos vies confortables. Ne pouvions donc pas faire cet acte minuscule&nbsp;?</p>



<p>Nous nous sommes regardés. Il nous touchait profondément, nous regardant comme si nous étions son dernier espoir. Et tant de détresse. Un enfant perdu à sauver. Nous devions le prendre en charge si nous étions des humains.</p>



<p>Nous avons accepté.</p>



<p>–&nbsp;Tu n’as pas de bagages&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Non, depuis le début, dès le Sahara, on nous repère trop facilement si nous avons des sacs. J’ai tout laissé.</p>



<p>Restait à monter un mini-scénario pour mettre le maximum de chances de notre côté en cas d’arrestation. Et les scénarios, c’est mon job, la preuve avec cette histoire purement fictionnelle que je vous raconte…</p>



<p>Nous étions donc un vieux couple, CSP++, propre sur lui, dans une belle voiture, qui avait eu envie de passer la veille de Noël dans la capitale du Piémont. Et dans nos pérégrinations en ville, nous étions passé par le Cortile del Maglio où un jeune noir, sympathique, parlant français, nous avait demandé si nous pouvions l’amener en France. Il était en grande difficulté car, en voyage touristique en Europe, il s’était fait voler ses bagages et son argent à l’hôtel pendant qu’il allait fumer une cigarette dans la rue, d’où sa tenue décontractée. Il n’avait plus sur lui que son passeport et quelques euros. Il nous a demandé si nous pouvions l’amener en France d’où il rejoindrait Paris et des amis Maliens. Nous l’avons cru sur parole, pas du genre à demander ses papiers à tout stoppeur ou covoitureur que nous prenions à bord…</p>



<p>A ce propos, avait-il un passeport&nbsp;? Il nous l’ouvra sur la première page. Malien effectivement, Sékou. 17 ans.</p>



<p>Pendant les dix minutes du trajet jusqu’à la voiture, il répond brièvement à nos questions. Il avait quitté le pays en mars, en sachant pourtant que la moitié de celles et ceux de sa ville qui avaient tenté le voyage étaient morts ou avaient disparu en route. Sahara, blocage six mois en Tunisie en se cachant dans les oliveraies, il avait réussi à traverser dans un «&nbsp;bateau en fer&nbsp;» piloté par un migrant qui avait payé moins cher la traversée. Trois jours d’errance en Méditerranée, heureusement clémente, repérage par les gardes-côtes, fuite lumières éteintes dans la nuit, perte du cap pour Lampédusa pour finir en Calabre près de Crotone où ils avaient été recueillis et transférés dans un village perdu des Apennins au-dessus de Naples. Il avait tenté deux évasions mais s’était perdu sans carte. La troisième avait été la bonne grâce au GPS d’un smartphone qu’il s’était procuré. Trois heures dans la nuit et dans le froid avant de pouvoir prendre un bus pour la gare de Naples. Il était ensuite remonté en train pour Milan puis Turin où il se cachait près de la gare Porta Nuova, avant de se sauver devant la police et de se retrouver au Cortile del Maglio.</p>



<p>La nuit est tombée, la pluie incessante, la circulation dense. Sekou monte dans la voiture. Il sent le chien sale mouillé&nbsp;:</p>



<p>&#8211; Écoute, nous allons t’expliquer ce que tu dois raconter à la police si tu te fais arrêter.</p>



<p>Il répète notre alibi. Nous sourions car, s’il est fidèle, il se l’est déjà approprié avec ses propres mots et syntaxe&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Tu as de l’argent&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Oui, un peu.</p>



<p>–&nbsp;Combien&nbsp;?</p>



<p>Il hésite, puis&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;5 euros.</p>



<p>–&nbsp;Si tu te fais arrêter, tu ne vas pas pouvoir survivre. Voici cent euros, au cas où.</p>



<p>Nous avons une heure avant la frontière. Nous parlons peu. Trop tendus et quelques difficultés à comprendre le français de Sekou…</p>



<p>J’aime bien les scénarios mais j’ai voulu avoir toutes les chances de notre côté car si nous étions arrêtés, avec le grand bébé derrière, nous serions grillés. Nous portions des habits plutôt classe, je m’étais rasé de près, elle portait de belles boucles d’oreilles. La voiture était propre, break statutaire immatriculé local. Nous n’avions rien de passeurs. Mais j’aime bien aussi les scénarios avec une touche ésotérique. Pendant le trajet, j’ai téléphoné sur Signal à Philippe, le chamane du village. C’est un ami, je me suis risqué à lui expliquer la situation. Il s’est «&nbsp;branché&nbsp;» sur Sekou. Beaucoup de souffrances, de peurs. Un bon gars, avec une belle âme, il fallait l’aider à passer. Et Philippe a demandé à ses «&nbsp;guides&nbsp;» de mettre un «&nbsp;voile d’invisibilité&nbsp;» sur notre voiture. C’est tout simple. Tu commandes un voile, il se met autour de la voiture et tu deviens «&nbsp;invisible&nbsp;», on ne te voit pas. Elle est pas belle la vie&nbsp;?</p>



<p>Nous voilà donc devant le panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;», la voiture roule au pas. Je lui dis de ne pas s’arrêter. A gauche, des policiers nous tournent le dos et quittent le passage. A droite, un autre policier, adossé à la guérite, se plonge subitement dans son téléphone portable. Nous passons au ralenti. Personne ne nous arrête. Personne ne nous a vus&nbsp;? Nous augmentons progressivement la vitesse, frôlons une voiture de police au gyrophare allumé. Puis c’est le péage du tunnel. Je regarde derrière nous. Personne. Nous payons et c’est l’entrée. La sortie est à douze kilomètres. Nous sommes toujours silencieux, tendus, mais plein d’espoir. Le chemin est long à 70 km/h. Silence toujours. Enfin, au milieu, nous franchissons la frontière Italia/France. Explosion de cris&nbsp;! Nous sommes passés&nbsp;! Elle hurle sa joie, je me retourne vers Sekou et lui prend les mains, il rit, hésite encore à y croire, que son calvaire est en train de prendre fin.</p>



<p>A la sortie du tunnel, petite appréhension, mais la PAF est seulement du côté italien. Et c’est logique, les Italiens ne demandent qu’à ce que les migrants quittent leur territoire, ils leurs laissent le sale boulot. Ne prenons pas de risque, passons par les petites routes pour arriver au village. Et là, sur le parking, dans la neige fraîche, nous nous serrons tous les trois. Nous avons réussi, Sekou, tu y es arrivé, tu es enfin dans le pays dont tu rêvais, tu n’as pas souffert pour rien&nbsp;!</p>



<p>Nous arrivons dans le chalet. Je donne à Sekou des vêtements, lui demande de se laver. Il reste longuement sous l’eau chaude et remonte nous retrouver pour le repas de Noël, une assiette de plus que prévu. Des bougies allumées, la nappe des fêtes. Il est heureux, fatigué. Devant la table, il s’arrête, nous regarde et nous dit&nbsp;: «&nbsp;Merci Papa et Maman&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Il ne mange presque pas. Ni les huîtres, ni le foie gras, ni le rosbif aux crozets, ni le fromage. A peine le pain brioché qu’il roule en boule avant de l’avaler et un minuscule morceau de bûche glacée. Bien sûr, il refuse le champagne et le vin. A la fin du repas, il appelle sa famille sur WhatsApp et nous avons le défilé de sa mère que nous ne comprenons pas mais nous bénit au nom d’Allah, de son frère aîné, un homme solide, chauve en boubou, dans la nuit éclairée par son seul smartphone car il n’y a pas d’électricité, ses sœurs, ses autres frères, ses oncles. Puis Sekou va se coucher et longtemps la lumière restera éclairée, je le sais hanté par son voyage qui lui revient maintenant qu’il est sauvé.</p>



<p>Le lendemain, je l’emmène voir Philippe. Il se présente non comme un marabout mais comme un sage du village. Il le magnétise, lui remet son aura en place, lui, si petit face à cet enfant-homme. Il lui dit qu’il doit faire partir sa peur, qu’il n’a plus à être rongé par la honte de l’échec. Que maintenant une nouvelle vie s’ouvre à lui. Qu’il doit rester un homme bon, ouvert, souriant à la vie. Qu’il doit être fier de lui parce qu’ici, aucune personne n’aurait eu le courage d’accomplir ce qu’il a fait. Qu’il est une chance pour son nouveau pays parce qu’il a besoin de jeunes comme lui doué d’une telle énergie, d’une telle force capable de traverser des déserts, des mois cachés dans les oliveraies tunisienne avec le froid et la faim, puis la Méditerranée qui a noyé tant de migrants. Qu’il doit rester confiant envers l’autre, lui sourire, s’offrir et qu’ainsi la vie et la chance s’ouvriront à lui.</p>



<p>Puis le chamane monte à l’étage. Nous l’entendons longuement fourrager dans les pièces et il redescend avec un sac de vêtements et un bracelet d’obsidienne qu’il lui met autour du poignet gauche&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Hier, j’ai rangé mes affaires et je suis tombé sur ce bracelet que j’ai porté dans des moments difficiles de ma vie. Il est pour toi, il absorbe la tristesse, t’apporte la force et le courage. Quand tu iras mal, il te suffira de le toucher pour te sortir de tes faiblesses. Tu vas vivre dans un pays où les gens comme toi ne sont pas toujours acceptés. C’est un pays raciste, égoïste, mais il y a aussi des bonnes âmes. Aie confiance en toi, ne fais que le bien, accepte la vie et tu iras loin, très loin…</p>



<p>C’est l’heure du départ. Nous l’emmenons à Grenoble pour le TGV de Paris où il veut tenter sa chance. A la gare, une employée doit nous aider à prendre son billet nominatif. Il hésite à confier son passeport. Elle comprend tout de suite. Elle lui souhaite bonne chance. Je l’amène à sa voiture du TGV. Je lui explique les numéros de voiture, des places, l’enjoins de ne pas téléphoner de sa place. Puis, je m’adresse aux personnes du compartiment&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Il vient du Mali, il ne connaît pas le TGV, je compte sur vous pour l’aider jusqu’à Paris…</p>



<p>Le train va bientôt partir. Je le serre dans mes bras, il me dit «&nbsp;Merci Papa. Avec Maman, vous êtes ma famille de France.&nbsp;».</p>



<p>Je sors sur le quai. Les portes se ferment. A travers la vitre, je lui fais signe de sourire avec les mains tirant les commissures de la bouche. Il me renvoie un sourire éclairant de tout son visage et je lis «&nbsp;Papa&nbsp;» sur ses lèvres.</p>



<p>Le TGV démarre. Je lève la main.</p>



<p>Ce que nous avons fait était juste. Je me sens à ma place.</p>



<p>En ce jour de Noël, il nous a été donné un autre fils.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ebene/">Ebène</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Vermillon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:42:49 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Noir]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L&#8217;idée de cette nouvelle n&#8217;est pas de moi mais d&#8217;un covoitureur que j&#8217;ai pris en charge en 2012 dont je</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>L&rsquo;idée de cette nouvelle n&rsquo;est pas de moi mais d&rsquo;un covoitureur que j&rsquo;ai pris en charge en 2012 dont je n&rsquo;ai ni le nom ni le prénom. Quelques phrases que j&rsquo;ai longtemps gardées en moi jusqu&rsquo;à me décider à l&rsquo;écrire. Si par hasard il se reconnaît, je mettrai avec plaisir ses références et, s&rsquo;il en a écrit une nouvelle, je l&rsquo;ajouterai à la rubrique « <a href="https://bruno-perera.fr/amies-amis/" target="_blank" rel="noopener" title="">Amies et amis</a>« .</em></p>



<p>Monsieur, je ne sais si vous êtes un flic ou un psy, ou les deux à la fois, mais je vous demande seulement de m’écouter sans m’interrompre jusqu’à la fin de mon histoire.</p>



<p>La suite ne m’importe plus.</p>



<p>Je suis un peintre raté, comme d’autres sont des écrivains ratés. Peut-être un manque de chance pour être reconnu, une incapacité à me vendre, plus sûrement un manque de talent, ce quelque chose qui exploserait dans la tête de celle ou celui qui regarderait une de mes «&nbsp;œuvres&nbsp;». Pourtant, comme tous les grands, j’ai ma propre obsession qui ne me lâche pas depuis des décennies, face à laquelle je ne fais aucune concession. C’est là que réside mon malheur&nbsp;: je veux créer la vie dans mes peintures. Pas une simple illusion&nbsp;: je voudrais que mes toiles soient aussi vivantes, sinon plus vivantes, que leur modèle.</p>



<p>À rebours de beaucoup, de la tendance amorcée depuis le XIXème siècle, dès mes études aux Beaux-Arts jusqu’à ce jour, je suis passé graduellement de l’art abstrait au figuratif. Non pas celui d’un Delacroix, d’un Ingres ou d’un Courbet, mais un syncrétisme entre le réalisme et la peinture au couteau, parce que j’étais convaincu que, de la justesse des traits et de la perspective, associée à la rudesse, l’épaisseur, la sculpture de la matière colorée, aurait dû naître non un objet, mais un sujet vivant. Dans ma folie, je voulais recréer le Golem, sans la glaise, mais avec la toile de coton et l’acrylique.</p>



<p>Mon atelier déborde de mes tentatives, de toutes tailles, couleurs et styles. Des dizaines de modèles se sont succédés, que j’ai inscrits sur mes toiles, sans jamais arriver à atteindre les premières vibrations de la vie.</p>



<p>Alors, elle est arrivée. Dans la maturité de ses trente ans. Plus que par ses formes parfaites, j’ai été subjugué par son regard, ses yeux vairs, bleu et vert, couleurs pastel tellement claires que je ne pouvais savoir si elle regardait le peintre qui tentait de la fixer en deux dimensions ou son âme ou ses démons. Mais, dès que je l’ai accueillie, j’ai su que ce serait de ses lèvres, d’un vermillon translucide, aux reflets changeants, animés, qu’émergerait enfin ce que je recherchais.</p>



<p>J’ai tenté pendant des mois de le retranscrire sur mes toiles, qui s’empilaient inachevées dès que je sentais que j’avais laissé filer le trait ou la couleur qui me mèneraient à mon but.</p>



<p>Nous sommes devenus amants. Aura du peintre «&nbsp;maudit&nbsp;», mais je sais aussi qu’elle avait envie d’expérimenter cette folie qui m’animait, d’absorber cette force de vie, cette force de mort, qui me donnaient consistance, éprouver autre chose que la détresse triviale de ses rencontres précédentes.</p>



<p>Puis elle s’est lassée. Après avoir cerné ma monomanie, elle a gratté jusqu’à l’homme ordinaire. Elle n’a plus cru en moi. A quoi bon ces séances éprouvantes, nue dans le froid de l’atelier, devant cet homme quelconque sous son vernis d’artiste, qui n’était pas capable, se serait jamais capable, de créer sur ses toiles ce double d’elle-même&nbsp;?</p>



<p>Et plus elle s’éloignait, plus je m’accrochais à elle, me sentant devenir dépendant, éprouvant un attachement que je n’avais jamais ressenti auparavant. Parce-qu’elle avait son mystère, son étrangeté, son indépendance, la violence de sa jeunesse. Parce qu’égoïstement je savais qu’avec elle j’attendrai le but de ma vie.</p>



<p>Elle a rompu, voulu arrêter les séances de pauses. Mon dernier tableau, le meilleur, était quasi achevé. Je l’ai supplié, je l’ai imploré, jusque ce qu’enfin, elle accepte <em>du bout des lèvres</em> de venir une dernière fois à l’atelier.</p>



<p>La pression était immense. Je devais trouver la bonne couleur. Je travaillais au couteau ma palette, mélangeant fébrilement les pigments que je plaquais sur la bouche sans jamais que la toile ne s’anime, raclant, puis recommençant pendant des heures. Elle me regardait faire, amusée, puis l’agacement est monté et enfin le dédain. Elle me cracha&nbsp;: «&nbsp;Tu me fais perdre mon temps, tu n’arriveras jamais à rien avec tes croûtes, ce que tu recherches est hors de portée d’un minable peintre raté.&nbsp;».</p>



<p>Elle avait raison. Son regard était devenu triomphant. Je n’avais jamais éprouvé un tel mépris. Justifié.</p>



<p>Je ne supportai pas que ma quête s’achève ainsi. Je lâchai la palette qui se retourna avec un bruit mat contre le sol, je lui plantai mon couteau à peindre à la base du cou, déchirai la carotide. Le sang gicla sur moi, tout autour d’elle. Elle s’effondra, la stupeur dans son regard que je ne lâchais pas. Agonisante, elle eut encore la force de regarder le tableau et, à voir son effarement, je me retournai brusquement. Le sang avait délicatement giclé sur les lèvres, seulement circonscrit à elles, leur donnant la teinte vermillon exacte que je recherchais en vain.</p>



<p>Et, au moment où, dans un dernier soupir, elle mourut, le tableau s’anima soudainement, devenant vivant.</p>



<p>Je le regardai fixement. C’était elle, ses yeux, ses lèvres. Encore plus vivante. Le Golem. Enfin&nbsp;!</p>



<p>Mais, très vite, le sang se coagula, vira au brun. La toile redevint quelconque.</p>



<p>Morte. À côté d’un cadavre.</p>



<p>Ma quête était insensée. J’ai détruit la Vie pour créer la Vie.</p>



<p>Et elle m’a échappé.</p>



<p>Monsieur, je suis non seulement un peintre raté mais un fou criminel qui n’a pas eu le courage de se suicider.</p>



<p>Faîtes de moi ce que bon vous semble.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/vermillon/">Vermillon</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Bronze</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/bronze/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=bronze</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 09 Mar 2025 19:51:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bruno-perera.fr/?p=1161</guid>

					<description><![CDATA[<p>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&#160;Palette d’histoires&#160;» chez Chemin faisant – juin 2025. Nous n’avons pas pu attendre le</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><br><em>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&nbsp;Palette d’histoires&nbsp;» chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>Nous n’avons pas pu attendre le petit-déjeuner.</p>



<p>Nous sommes tendus dans la brume de ce petit matin d’été, pas franchement réveillés suite à notre longue soirée «&nbsp;comme avant&nbsp;» où, sous le frêne multi-centenaire, autour de la grande table dressée, nous avions repris, guidés par la guitare sèche, les chansons de nos adolescences.</p>



<p>Face à nous, appuyés contre un vieux poteau en béton armé effrité allongé à même le sol, juste à côté du foyer encore tiède des cendres de la veille, étaient alignés d’étranges objets informes en terre cuite rouge, mini-amphores dévoyées, ventrues aux bouches multiples à l’orée desquelles luisait un métal doré qui les avait remplies lors de la coulée.</p>



<p>Voilà, c’est le moment ultime, celui où nous allons les casser à la masse et dégager de la gangue ce que nous avions mis des jours à sculpter la cire puis à préparer les moules.</p>



<p>Moussa, les yeux rouges de la fatigue de la semaine à guider les apprentis, me tend le marteau d’un geste autoritaire. Je suis donc désigné pour inaugurer nos mises au monde.</p>



<p>Je m’approche de mon moule, le saisit, lève le marteau, hésite avant de l’abattre. </p>



<p>Comment va-t-elle être&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>Trois ans.</p>



<p>Il m’avait fallu trois ans pour accepter le deuil et commencer à sortir de ce vide où sa disparition m’avait plongé. Un amour fou, une entente au-delà de ce que j’avais connu jusqu’alors. Nous nous retrouvions dès que possible, chaque séparation me devenait de plus en plus insupportable, ne tenant que dans la perspective des retrouvailles suivantes. Pas de tensions, juste l’évidence que «&nbsp;nous étions faits l’un pour l’autre&nbsp;». Nous allions peu à peu vers l’idée de vivre ensemble, de lâcher nos appartements respectifs pour un endroit qui serait notre bulle pouvant contenir tout notre amour, ce besoin irrépressible de ma peau contre sa peau.</p>



<p>Et puis, un matin, à la porte de son logement où elle devait être revenue après une semaine dans sa famille, elle ne m’avait pas ouvert. Mes coups résonnaient dans la pièce vide derrière l’entrée. J’ai attendu longtemps, rongé par l’angoisse, avant de repartir. Pas de réponses au téléphone, à mes messages, à mes courriels. Ses frères silencieux. Ses amis aussi. J’ai surveillé en vain l’entrée de son immeuble avant qu’une voisine ne me dise qu’elle avait déménagé. Elle avait démissionné de son travail, effaçant toutes ses traces. Elle m’avait «&nbsp;ghosté&nbsp;». Sans explications. Me laissant face à ce mur contre lequel je ne cessais de me fracasser.</p>



<p>J’ai longtemps cherché une explication, puisque je la savais vivante. La peur de vivre ensemble, de se faire dévorer par notre passion. Peur de perdre son être essentiel, celui qui ne tenait que par sa solitude. Peur de se voir nue à travers mon regard. Peur de se dévoiler, de se révéler telle qu’elle était, bien moins séduisante que dans mon estime. Ou déçue par mon amour, par ce qui émanait de moi, simple homme ordinaire, alors qu’elle m’avait fantasmé si loin, si haut.</p>



<p>Je ne saurai jamais. J’ai abandonné mes interrogations. J’ai accepté sa fuite. J’ai accepté qu’elle soit différente de ce que j’avais cru ou plutôt projeté sur elle. J’ai accepté qu’elle soit « merdique », contradictoire, incohérente. J’ai compris qu’elle avait agi comme elle avait pu, la dérobade et le silence plutôt qu’une lente dégradation d’un amour impossible, au-delà que ce que nous, humains, pouvions vivre. J’ai cessé de la juger. Je lui ai pardonné.</p>



<p>Je crois&#8230;</p>



<p>Mais je n’ai encore jamais pu me faire à son absence, cherchant jusqu’à ce jour, dans les nuits blanches, son corps chaud, sa peau soyeuse, son souffle enfantin.</p>



<p>Elle ne m’avait rien laissé. Notre amour n’avait duré que quelques semaines. Pas de photos qu’elle refusait. Pas de mots, de dessins. Pas de cadeaux. Pas de vêtements. Pas de mèches de cheveux ni même de rognures d’ongles. Juste les souvenirs profondément inscrits en moi de son corps, de ses attitudes, de son regard, de ses sourires, de sa jouissance. De ses silences. De ses rares paroles.</p>



<p>Aussi quand un ami sculpteur m’avait proposé ce stage, je ne sais pourquoi j’ai accepté immédiatement, moi qui n’ai jamais su quoi faire de mes mains, à part caresser et écrire.</p>



<p>Je ne sais pourquoi non plus Moussa, descendant d’une longue lignée de fondeurs maliens, m’a pris sous sa protection, moi le novice, ou plutôt l’incompétent, au sein de stagiaires qui avaient des années de pratiques.</p>



<p>Je ne sais pourquoi enfin mes mains se sont mises immédiatement à compulser la cire noire des abeilles africaines, guidées par des forces qui m’étaient inconnues et qui ont créé au bout de quelques jours ce corps que, subitement, j’ai reconnu comme étant le sien. Je crois avoir été le plus assidu, premier arrivé, dernier parti, à lisser la peau, à ajuster la proportion des membres, du tronc, de la tête, à lui donner cette exacte position qu’elle avait eu ce premier jour sur la plage où elle m’avait séduit, posée sur le sable dans la crique fermée de rochers de granit rond, à genoux, les mains appuyées sur ses mollets à l’arrière, et son tronc et son torse arc-boutés, ses seins dressés, son ventre lisse sous la tension, sa chevelure coulant le long de son dos jusqu’aux fesses, sa tête inclinée et me regardant dans un demi-sourire, sûre de son emprise.</p>



<p>Moussa m’a guidé doigt à doigt, à tenir les outils dans leur exacte position, renforcer le galbe des muscles, abonder la chevelure, incliner le cou, forger le regard. Et quand nous avons jugé la statue de cire aboutie, il m’a aidé à l’emmailloter d’argile chamottée enrichie de crottin tamisé, placer les cheminées de remplissage et les évents, consolider au fil de fer, puis recouvrir le tout d’une argile de consolidation. Et quand le moule a fini de cuire dans le feu de bois au sol, que la cire a coulé récupérée fumante dans les seaux d’acier, il avait, comme moi, les yeux mouillés de larmes.</p>



<p>Mais il me manquait quelque chose, un geste, un ajout pour parfaire la création. C’est alors que j’ai retrouvé, au fond d’une poche de la vieille veste de travail que je portais comme je la portais ce jour-là où nous avions parcouru, elle et moi, le sentier côtier peu avant sa disparition, une alliance que je lui avais tressé avec trois brins d’oyat et que je lui avais passé à l’annulaire gauche avant qu’elle ne me la rende en riant. C’était donc la seule chose qui me restait d’elle. Aussi, à l’abri des regards, mais peut-être pas de celui de Moussa, je la glissais par une des cheminée de remplissage. Qu’elle brûle avec le métal coulé et qu’elle fusionne avec elle&nbsp;!</p>



<p>Et quand, après avoir fait fondre tout un amas de robinets, vieux boulons et écrous, tuyaux tordus de laiton et de cuivre dans un creuset taillé dans un chauffe-eau au rebus coupé et tapissé de briques réfractaires, posé au sol avec un soufflet électrique à pleine puissance rougeoyant le charbon de bois entourant le contenant, Moussa plongea une vielle louche rallongée d’un manche d’acier dans la soupe liquide aux vapeurs fluo vertes et me la tendit, je n’ai pu refuser d’accomplir, le premier, ce geste de la coulée en elle.</p>



<p>Il y eut comme une explosion, une bouffée de vapeurs et Moussa me tint fermement la main pour qu’elle ne s’arrête et ne crée une fissure dans la pièce à venir, jusqu’à ce que le liquide parvienne en haut du moule.</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>J’abats le marteau, le moule éclate d’un seul coup, d’un seul.</p>



<p>Et elle apparaît nue, dans toute sa splendeur, brillante et dorée comme l’or.</p>



<p>Et elle apparaît parfaite, exactement comme dans mon souvenir, dans toute sa séduction.</p>



<p>Et, quand je la prends entre mes mains, si pesante, si lisse, un frisson parcourt ma peau parce que je la sens vibrante, vivante, et que, soudainement, ce vide qui m’oppressait depuis trois ans disparaît.</p>



<p>Et quand je la lève vers le ciel pour l’éclairer dans les premiers rayons qui viennent d’apparaître, Moussa me sourit, fier de m’avoir mené jusque là, et me pointe du doigt la poitrine.</p>



<p>Sous le sein gauche, là où l’anneau d’oyat s’était bloqué dans le moule et avait brûlé, il reste un trou béant à la place du cœur.</p>



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		<title>La chevalière</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Nov 2024 11:43:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en arriver en quelques heures à un tel degré d’intimité&nbsp;? Alchimie des rencontres. Hasard ou non hasard&nbsp;? Je suis tombé sur deux barrées, nageant en plein ésotérisme. J’aime me plonger dans des univers radicalement différents du mien, magie du covoiturage. Mais cette fois-ci j’ai brisé ma carapace, nous nous sommes ouvertes toutes les trois, une sorte d’égrégore remplit l’habitacle, je suis devenu multiple, agrégeant les émotions de ces deux femmes qui m’étaient étrangères quelques heures plus tôt et qui sont devenues comme des sœurs.</p>



<p>Nous avons encore plus de six cent kilomètres avant la fin du voyage. Mes deux mains sont bien posées sur le volant. Normal&#8230;à 135 km/h. Je leur montre à mon annulaire gauche la chevalière en or et j’entreprends alors de la faire glisser, tout en contrôlant les écarts de la voiture sur l’autoroute. J’arrive à l’extirper enfin et je leur fait passer le bijou, qu’elles examinent et soupèsent tour à tour. Oriane l’enveloppe enfin dans sa grosse patte. Ses yeux se ferment, des larmes coulent&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Raconte-nous son histoire, elle a tellement de douleurs et de personnes en elle…</li>
</ul>



<p class="has-text-align-center">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>



<p>J’avais vingt-trois ans. Ma mère m’avait emmené chez le bijoutier en bas de la ville pour mesurer la taille de mon annulaire gauche. Une fois enfilé le doigt dans le bon anneau, elle sortit de sa poche une petite boite à bijou avec à l’intérieur une chevalière qu’elle me tendit. L’objet semblait curieusement léger pour sa taille&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Elle vient de ton grand-père. C’était sa bague de fiançailles en or. Il l’avait fait faire juste avant de partir à la guerre en 1917, quand il s’est engagé en tant qu’étranger. Il est parti au front après la cérémonie.</li>



<li style="font-size:14px">Elle ne pèse pas bien lourd.</li>



<li style="font-size:14px">C’est exact, le médaillon est creux. Il n’avait pas assez d’argent pour de l’or plein. Il faudra que tu fasses attention, elle est fragile et peut se déchirer si tu l’accroches. Tu vois, deux lettres sont gravées et entrelacées, G &amp; Z, les initiales de ton grand-père.</li>



<li style="font-size:14px">Pourquoi est-elle pour moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Quand mon père est mort des suites des gaz dans les tranchées, il était convenu qu’elle me revienne parce que j’étais l’aînée. Mais ma mère l’a gardée jusqu’à sa mort. Quand elle se couchait, elle mettait sur l’autre oreiller la photo de Gaston, sa chevalière et son anneau du mariage. A la succession, c’est ta tante qui l’a récupérée. Je n’ai pas voulu faire d’histoire. Mais maintenant qu’elle est morte, je l’ai retrouvée.</li>



<li style="font-size:14px">Oui, mais pourquoi moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Elle devait revenir à notre aîné. Mon frère étant mort tout jeune, elle était pour la plus grande des deux filles. Il est temps que je la transmette. Ton frère nous a trahi, il est n’existe plus pour moi et ton père. Tu es le deuxième des garçons et, même si tu as deux sœurs avant toi, je te la confie.</li>
</ul>



<p>Je ne me sentais pas légitime mais j’ai accepté. Par la volonté de ma mère. Pour mon grand-père que je n’avais jamais connu. Mais je gardais en moi comme un goût de trahison. Cette chevalière ne devait pas être pour moi.</p>



<p>Je l’ai gardée pendant plus de vingt ans. Toujours à mon doigt, je ne pouvais m’en séparer. Éraflée, usée et même déchirée comme me l’avait prédit ma mère, elle allait souvent en réparation chez le bijoutier. Elle intriguait. Armoiries nobiliaires&nbsp;? Bague de mariage, surtout quand le médaillon glissait sous le doigt&nbsp;? Un ami un peu devin l’avait prise dans ses mains. Les yeux fermés, il m’avait confié sa vision, un homme très grand, très maigre, avec des bandes molletières, tout de bleu vêtu, le bleu horizon de l’infanterie. Mon grand-père italien, un géant de près de deux mètres qui avait dû s’asseoir auprès de ma grand-mère pour la photo du mariage. Cette bague était habitée par son histoire. Elle me reliait à lui. Je ne pouvais m’en séparer malgré la trahison originelle.</p>



<p>Et puis ma mère est morte. Alzheimer. Je suis sûr qu’elle avait voulu oublier le chagrin irréparable de la perte de son fils aîné que son mari lui imposait. Mon père ne lui a pas survécu bien longtemps. Alors nous, une partie de la fratrie, nous avons décidé que les guerres de nos parents n’étaient pas les nôtres. Que nous n’avions pas à supporter cet héritage. Qu’il avait provoqué trop de douleurs. Que nous devions accueillir à nouveau notre frère aîné parmi nous. Pas le retour du fils prodigue, non. Pas le pardon, non plus. Simplement que l’amour et la vie étaient beaucoup plus forts que toutes ces rancœurs enkystées dans notre histoire familiale. Que l’on laisse ces dernières aux morts, pas aux vivants&nbsp;!</p>



<p>A la succession, j’héritais d’une commode en merisier qui avait occupé pendant des décennies la chambre de nos parents. Dans le tiroir du haut, un compartiment caché où je trouvais une boule noircie, pesante, dans un sac de toile. Du métal fondu, une goutte d’or surnuméraire restante d’un bijou que ma mère avait fait refaire, large bracelet tressé devenu anneau.</p>



<p>Et c’est alors que l’évidence m’a traversé.</p>



<p>Je suis allé voir le bijoutier. Un vrai, toujours dans son atelier, à fondre, ciseler, graver. Réparer. Je lui ai demandé de remettre à neuf la chevalière, qu’elle soit comme à sa création, quitte à utiliser l’or brut que je lui apportais. Puis je le priais s’il pouvait créer une chevalière à l’identique, avec un médaillon plein cette fois-ci, sur laquelle il pouvait graver non pas G &amp; Z mais S &amp; Z entrelacés, le «&nbsp;Simone&nbsp;» de ma mère, avec exactement le même style artistique. Il m’a répondu&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Vous portiez votre grand-père avec vous, maintenant vous voudriez que ce soit la mémoire perdue de votre mère avec l’or qu’elle a porté. Non seulement je peux le faire mais ce sera avec tout mon savoir-faire. Un bijou n’est jamais quelconque, il recèle toute l’histoire et tous les amours et déchirements d’une famille. C’est exactement pour cela que je fais ce métier.</li>
</ul>



<p>Quand je suis venu prendre possession de ma commande, la nouvelle chevalière était comme je l’avais imaginée. Plus lourde mais en tout point semblable à l’autre, le «&nbsp;S&nbsp;» ayant remplacé le « G&nbsp;»…</p>



<p>Il est maintenant devant moi, chez lui. C’est l’hiver, le poêle ronfle dans la nuit. Il ne sait pas pourquoi j’ai tellement tenu à le voir.</p>



<p>Je sors de ma poche la petite boîte que je lui tends.</p>



<p>Il l’ouvre.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Je te rends ce qui devait t’appartenir. Parce-que tu es l’aîné. Parce-que c’est toi qui doit porter notre grand-père. Parce-que je n’avais pas le droit de la garder, je n’étais pas légitime. Je fais ce que notre mère aurait voulu faire mais les conventions et la fidélité à notre père l’en ont empêché. Avec cette chevalière, tout se remet en place, tout est aligné. Nous effaçons ces douleurs, tu es à nouveau parmi nous. Et, si le Ciel existe, je suis sûr que, maintenant, nos parents en sont heureux. Bienvenue parmi nous, mon frère.</li>
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		<title>Un bouc émissaire</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 12 Apr 2024 20:03:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de Chemin faisant (Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de <a href="https://editions-actu.org/chemin-faisant-edition-associative/" target="_blank" rel="noopener" title="">Chemin faisant </a>(Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des expressions françaises qui font référence à des animaux.</em></p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-large is-resized"><a href="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="773" src="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg" alt="" class="wp-image-1147" style="width:550px" srcset="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg 1024w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-300x227.jpg 300w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-768x580.jpg 768w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg 1120w" sizes="(max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /></a></figure>



<p>Je n’aurais pas dû.</p>



<p>Je n’aurais jamais dû monter dans ce bus de «&nbsp;la mort qui tue&nbsp;».</p>



<p>Le voyage avait pourtant bien commencé entre Samaipata et Santa Cruz. A peine quatre heures de trajet dans un bus luxueux, un de ces longs courriers à deux étages, avec tout le confort : sièges inclinables « semi-cama », écrans de télé à intervalles réguliers passant des séries B ou C bruyantes avec plein de morts et de cascades, doublées en espagnol. Difficile de s’en affranchir, heureusement que mes voisins braillaient sur leurs smartphones en mode mains libres, sans oublier les bruits de mastication et les froissements d’emballages alimentaires. Bref, un voyage normal, avec la clim et les odeurs entêtantes du désinfectant et du désodorisant.</p>



<p>C’est à la nuit tombée que je suis arrivé au terminal de Santa-Cruz, j’avais très peu de temps pour trouver un bus de nuit en direction de La Paz, en gros treize heures de voyage. Quasi pas de trains en Amérique du Sud, les lignes de bus sont omniprésentes dans des terminaux démesurés, grouillants d’échoppes de compagnies, de boutiques, de vendeurs ambulants, de rabatteurs, tout cela dans des odeurs d’empanadas, d’échappements diésel et de toilettes crasseuses. L’agitation désordonnée de la foule compacte autour des quais qui peuvent atteindre jusqu’à soixante-dix places, les bagages en tas, la noria incessante des énormes courriers, grondements des moteurs, sirènes des marches arrières, les cris, les bousculades. Pour un Européen, le premier contact avec ces lieux est un choc désorientant…et puis on trouve les codes  pour se débrouiller.La nuit était sombre, ciel plombé, orage menaçant, chaleur humide étouffante. J’allais me diriger vers l’enfilade des bureaux des compagnies desservant La Paz quand un rabatteur me barra le chemin. Moment de faiblesse, flemme, fatigue, je cédai et lui achetai un billet sans faire le tour habituel des concurrents.</p>



<p>Quand j’ai rejoint mon quai et que je me suis retrouvé devant l’antiquité dans laquelle j’allais passer une nuit complète et une matinée, j’ai «&nbsp;pleuré ma mère&nbsp;». Découragement mais aussi le sentiment de m’être fait flouer. La machine devant moi avait bien quatre roues, deux étages, des rétroviseurs en antennes de guêpe, mais, avec son aspect décati, devait remonter au Paléolithique inférieur. Au moins. Un Mercedes, forcément, la seule marque capable d’aligner des millions de kilomètres sans faiblir. Rouillé, peinture écaillée, des inscriptions en allemand à moitié effacées, témoins d’une jeunesse teutonne avant que l’on ne refile la bête de réforme à une compagnie bolivienne. La transaction devait dater de ma prime jeunesse et pourtant j’ai pas mal d’heures de vol.</p>



<p>En montant dans la carlingue, mon abattement est monté d’un cran quand je découvris que j’avais un billet du «&nbsp;rez-de-chaussée&nbsp;», le «&nbsp;piso uno&nbsp;», alors que je suis un adepte du «&nbsp;piso dos&nbsp;». Loin de la porte et des toilettes, des allers-venues, vue plongeante sur la route et le paysage, un petit côté télécabine depuis la première rangée. Là, c’était raté, j’avais eu tout faux. A côté des WC, de la porte d’entrée, de la cabine du chauffeur. Le voyage s’annonçait mal.</p>



<p>Le bus était complet, logique, vu le tarif avantageux, avec seulement des occupants boliviens. Les touristes n’étaient pas si fous, ils avaient choisi meilleure monture. Au rez-de-chaussée, douze passagers, des enfants de tous âges, un chien multi-races, soumis et pelé. L’intérieur était graisseux de crasse, n’ayant pas connu une serpillère depuis des lustres. A ce propos, les fauteuils étaient lustrés de grosses tâches noires, il suffisait de ne pas les regarder, mais comme ça collait en s’asseyant dessus, il a bien fallu que j’intercale un vêtement de pluie. Chaleur démentielle, la clim devait être en panne.</p>



<p>Quand le bus s’est ébroué, dans les craquements de la boite de vitesse, le tangage des suspensions hors d’usage, la voix éraillée du moteur, je me suis dit que ce ne serait qu’un long et mauvais trajet à passer en ambiance locale. Le voyage, c’est aussi cela, cette somme de moments délicieux et plus rudes qui font sentir le temps s’écouler, s’imprégner dans la durée, vivre dans son corps le déplacement. Tout le contraire de l’avion.</p>



<p>Comme la porte d’entrée était restée ouverte malgré le départ, j’en ai déduit que la clim et la ventilation étaient effectivement en panne. Mais cela ne suffisait pas, tous les passagers suaient à grosses gouttes. Mon voisin, un gros homme dans la cinquantaine, dormait, le bienheureux. De l’autre côté de la rangée, une mère et son fils. Ce dernier devait avoir dans les dix ans. Le teint olivâtre, malingre alors que ses congénères, dopés aux sodas, sont plutôt en surpoids, il ne respirait pas la santé, les yeux mornes. Silence dans la cabine, ni air frais, ni écrans télés forcément hors d’usage, chacun économisant ses forces pour lutter contre la moiteur. Pas de révolte face aux conditions de survie imposées, c’était toujours surprenant comment ici les gens encaissaient, j’imaginais la situation dans un bus en France. Pas de la résignation mais une résilience face à l’adversité, inconnue en Occident avec nos modes de vie d’enfants gâtés. Je me levais fréquemment pour happer un peu d’air frais à la porte, sécher momentanément la sueur.</p>



<p>Puis l’orage a éclaté.</p>



<p>Pas grand-chose à faire, autant compter le laps de temps entre les éclairs et le tonnerre pour mesurer l’éloignement du cumulonimbus. Difficile parce qu&rsquo;il crépitait ferme, la perturbation étant suractive. Pour l’instant, le Monstre était loin. Et la pluie s’est mise de la partie. Tropicale, dense, brutale, bruyante, une vraie drache, elle rentrait par la porte, mais le chauffeur n’avait pas jugé utile de la fermer. Je sus rapidement pourquoi. Comme un très vieux monsieur, le bus n’était plus du tout étanche, l’eau passant par les joints manquants des fenêtres des deux niveaux, s’infiltrant par le plancher du dessus, coulant sur nos têtes, ruisselant dans les deux allées et par l’escalier pour finir en ruisseau par l’entrée béante. Avec le recul, je bénissais les dieux de ne pas être en haut au premier rang face au pare-brise, ce devait être ambiance aquarium. L’orage se rapprochait, la nuit disparaissait sous une lumière stroboscopique, brûlant la route étroite et sinueuse, la selve dense qui nous entourait. Bientôt, il n’y eu plus d’écart entre les éclairs et le tonnerre, le Géant était au-dessus de nous, l’obscurité avait disparu. Le bus avançait au pas dans un torrent, plus rien n’était sec, ni dehors ni dedans. Une tension perceptible montait, un début de peur. Et si un éclair tombait sur l’habitacle&nbsp;? J’avais appris qu’un véhicule ne craignait rien, la foudre passant par l’extérieur pour s’enfoncer dans le sol en suivant les pneus, mais, dans notre cas, avec les méga-fuites d’étanchéité, avec l’eau conductrice, ne viendrait-elle pas à l’intérieur&nbsp;? N’y tenant plus, j’allai voir le chauffeur, il devait bien savoir, au moins me rassurer. En ouvrant la porte de sa cabine, je le vis arcbouté à son volant, tout de noir vêtu, et, je le jure sur la tête de mon premier amour, portant des lunettes de soleil&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Hola, buenas, amigo, tout va bien&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Buenas, j’ai connu de meilleurs moments.</li>



<li style="font-size:14px">Rassure-moi, on ne craint pas la foudre, le bus fait bien une cage de Faraday&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Je ne connais pas cette cage ni ce Faraday, mais je peux t’assurer qu’en ce moment, c’est dangereux, très dangereux, on peut tous y passer.</li>



<li style="font-size:14px">Qu’est-ce qu’on fait alors, on s’arrête à l’abri&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Tu vois un abri quelque part, en pleine forêt&nbsp;? Sous les arbres&nbsp;?&nbsp; On ne peut qu’avancer au ralenti en serrant les fesses. Et si tu es croyant, tu pries. Retourne à ton siège, tu me déconcentres.</li>
</ul>



<p>Je revins vers ma place. Une violente odeur acide de vomi me fouetta en sortant du cockpit. Un liquide jaune coulait dans l’allée centrale pour le plus grand bonheur du chien qui lapait à la hâte avant que les ruissellements n’emportent le tout au-dehors. Cela venait du gamin qui en était maculé. Sa mère essuyait ce qu’elle pouvait.</p>



<p>Que faire&nbsp;? Quand on est totalement impuissant, il ne reste plus qu’à rentrer dans sa coquille en comptant sur ses guides dans l’autre monde. Je mis les écouteurs, lançai Mercedes Sosa et, aussi incroyable que cela puisse paraître, je me suis endormi «&nbsp;au milieu des éléments déchainés&nbsp;».</p>



<p>A mon réveil, l’orage était toujours au-dessus de nous, nous étions donc vivants, mais le bus s’était arrêté. Mon voisin me dit que la route était bloquée par des chutes de rochers et que l’on attendait qu’on vienne les enlever, ce qui allait prendre des heures, probablement jusqu’au jour.</p>



<p>A ce moment-là, le pauvre enfant sortit du WC suivi d’épouvantables remugles persistants de diarrhée. Le verdict était sans appel&nbsp;: les toilettes étaient bouchées. La tension monta encore d’un cran.</p>



<p>A cet instant du récit, chère lectrice et cher lecteur, il m’est nécessaire de faire une pause. Non seulement pour faire redescendre la pression dramatique mais aussi parce qu’une explication scatologique est nécessaire pour celleux qui ne connaissent pas l’Amérique latine. Probablement pour des raisons historiques, obscures pour moi, les WC ne sont pas conçus, par construction, pour accepter le papier toilette. Canalisations trop étroites, cuvette sous-dimensionnée, le papier ne passe pas et obstrue les conduits. C’est pour cela, qu’à destination des touristes, TOUTES les toilettes ont des panneaux d’affichage en espagnol et souvent en anglais, avec la mention «&nbsp;No tirar el papel en el inodoro&nbsp;» (ne pas jeter le papier dans la cuvette) ou «&nbsp;Tirar el papel en el cesto&nbsp;» (Jeter le papier dans le panier). C’est l’occasion de compléter son vocabulaire car le mot «&nbsp;cesto&nbsp;» peut être remplacé par «&nbsp;tacho&nbsp;» ou encore «&nbsp;basurero&nbsp;». Bref, il faut se gendarmer pour réprimer ses habitudes et viser le panier qui souvent déborde. Un vrai choc culturel que certains ne peuvent surmonter. Conséquence&nbsp;: la problématique des toilettes hors d’usage est une constante qui sous-tend le vivre-ensemble sud-américain. Et l’on imagine les suites dramatiques de toilettes inopérantes pendant les dix à vingt-cinq heures d’un voyage en bus, sans oublier les odeurs. C’est pour cela que, par précaution, TOUTES les toilettes des bus ont, en plus, la mention «&nbsp;Solo orinar&nbsp;» ou «&nbsp;Solo liquido&nbsp;» ou encore «&nbsp;Solo uno&nbsp;» parce-que, pour ce dernier cas, le «&nbsp;uno&nbsp;» est une ellipse bien pratique en société pour le «&nbsp;liquido&nbsp;», comme le «&nbsp;segundo&nbsp;» l’est pour le «&nbsp;solido&nbsp;». Les toilettes de bus bouchées, c’est la terreur de l’équipage et tout spécialement de la personne qui s’occupe du ménage, à tel point que les passagers ont souvent une mise au point insistante («&nbsp;Solo uno&nbsp;! ») au début du voyage.</p>



<p>Retour au drame.</p>



<p>Dans notre bus cacochyme, l’équipage est réduit à sa plus simple expression au mépris de la sécurité&nbsp;liée à la fatigue de la conduite&nbsp;: le chauffeur, seule personne omnipotente. Et, en l’occurrence, à cran, à bout de nerf, à fleur de peau, avec l’exaspération liée à l’orage, la route bloquée, le retard d’une dizaine d’heure avant qu’il ne puisse rentrer chez lui se reposer. A prendre avec des pincettes. Quand l’odeur des toilettes parvint à s’infiltrer jusque dans son cockpit, ce fut, si j’ose dire, la goutte qui mit le feu aux poudres.</p>



<p>La porte de la cabine claqua violemment, il jaillit de l’habitacle en criant «&nbsp;Qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Silence épais parmi les passagers, personne ne voulant dénoncer le gosse. Il posa encore sa question, puis, probablement pour ne pas casser quelque chose, il sortit sous la pluie battante et revint ruisselant avec une branche dont il arrachait les feuilles. Silence total. On l’entendit fourrager rageusement dans le mal nommé «&nbsp;inodoro&nbsp;», nous faisant profiter en prime du fumet sans le filtre de la cloison, tirer plusieurs fois la chasse. Peine perdue, le bouchon était coriace et un jus brunâtre commença à s’écouler, heureusement en direction de la porte d’entrée, merci la pente. Il ressortit en pataugeant et hurla «&nbsp;Quel est l’imbécile qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Et je sentis bien que le seul gringo parmi les passagers était logiquement le fautif tout désigné.</p>



<p>Silence toujours…</p>



<p>Il était là, devant nous à crier hors de lui et, avec son long corps maigre attifé de noir,  la bouche tordue, les yeux exorbités, le regard fou, la main tenant son bâton merdeux, il me fit penser à l’Ankou des chapelles bretonnes. Puis il passa aux menaces&nbsp;: «&nbsp;S’il ne se dénonce pas, le bus ne repart pas&nbsp;!&nbsp;». Là, je sentis nettement que le front du silence allait se fissurer. Plutôt désigner le coupable que de rester ici, près de Villa Tunari, au milieu de nulle part.</p>



<p>L’enfant et sa mère me regardèrent d’un regard implorant car il était certain qu’ils allaient se faire jeter dehors, dans la nuit, sous l’orage rageur, s’ils se dénonçaient.</p>



<p>Voilà. Me revint en mémoire ce que m’avait raconté une voyante médium. Qu’au XVIème siècle, un de mes ancêtres avait été un soudard puant de la petite armée de Francisco Pizarro qui avait conquis et détruit l’empire Inca, réduisant en esclavage ou tuant ou léguant les maladies mortelles européennes à la population indigène, puis mêlant leurs gènes avec ceux des survivantes. Il n’était pas mort au combat, mais rentré en Espagne avec ses deux fils arrachés à leur mère amérindienne dont l’âme depuis pleurait leur perte. Malgré près de deux-cents générations, malgré ma peau claire et mon look de Blanc, j’avais peut-être encore en moi un peu de cette femme, de ce peuple, et, pour toutes ces douleurs, pour tous ces crimes, je pouvais faire cet acte insignifiant, non pour réparer, mais juste par empathie et par reconnaissance de ce lien à travers les siècles.</p>



<p>Je me levai et je dis&nbsp;: «&nbsp;C’est moi.&nbsp;».</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/">Un bouc émissaire</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Sens dessus dessous</title>
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		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 13 May 2023 20:53:15 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle parue en juin 2023 dans l&#8217;ouvrage collectif de l&#8217;éditeur Chemin faisant « Jamais en panne des sens » qui aborde les</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle parue en juin 2023 dans l&rsquo;ouvrage collectif de l&rsquo;éditeur <a rel="noreferrer noopener" href="https://editions-actu.org/chemin-faisant-edition-associative/" target="_blank">Chemin faisant</a> « <strong>Jamais en panne des sens</strong> » qui aborde les cinq sens.</em></p>



<p>Je ne sais pas où tu es.</p>



<p>Je ne sais pas si tu existes encore.</p>



<p>Je sais seulement que tu as détruit tous les chemins qui pouvaient me mener à toi.</p>



<p>Je ne sais pas si tu liras ces mots. Je les ai postés là pour les extirper de ma mémoire, de ma tristesse, pour qu’ils cessent d’entraver mes pas, puisqu’il est écrit que je vais continuer d’avancer.</p>



<p>Sans toi.</p>



<p>Je les ai murmurés à ce petit trou dans le tronc torturé du châtaignier multi-centenaire en bordure du sentier côtier, les lèvres collées à l’écorce rugueuse. Puis j’ai bouché le tout avec un mélange de laisse de mer et de vase du Golfe. Ils y resteront des années.</p>



<p>L’autre, même le plus intime, reste un étranger. Tu me seras à jamais étrangère. Mais je voudrais que, si tu décides de découvrir mes mots, tu saches ce que j’ai réellement éprouvé.</p>



<p>Pendant ces quelques mois où nous avons été intimes, je me rends compte que tu m’as très peu parlé. Tu m’as écouté, tu t’es remplie de moi, tu m’as dit ce que j’avais envie que tu me dises. Mais tu ne t’es pas dévoilée. Je ne saurais jamais si, derrière ton mystère silencieux, tu étais pleine de toutes tes expériences… ou vide de ton enfermement. Peu m’importe, parce que c’est ta peau qui m’a parlé.</p>



<p>C’est pour cela que je t’ai aimée.</p>



<p>Je devais avoir l’air de rien quand tu m’as vu la première fois. Je me souviens du glissement de la baie vitrée derrière moi, d’un léger souffle et d’une soudaine présence pleine. De la voix de Gwenaël qui t’accueillait. Et de ton silence. Puis probablement de ta stupeur quand tu as découvert, en contournant cet homme immobile, assis, dont le dos faisait face à l’entrée, les deux compresses qui couvraient mes orbites.</p>



<p>Une occupation comme une autre à la Coloc, avec la claustration du confinement. Dans la remise, j’ajustais à la disqueuse des pièces de cuivre pour l’accastillage du vieux voilier en teck que nous avions décidé de retaper pour le mettre à flot dès qu’on nous libérerait. Quel meilleur symbole qu’une étrave fendant les eaux pour fêter notre délivrance&nbsp;? Le disque a explosé et des éclats se sont fichés dans mes yeux. Urgences ophtalmologiques. Opération réussie mais trois mois dans le noir. Avec en prime le variant Delta chopé au bloc. J’ai tout ramassé. Fièvre, toux, courbatures, mal de tête, mal de gorge, fatigue. Moral à zéro, avec le coup de grâce quand j’ai perdu l’odorat et le goût. Gwenaël s’est occupé de moi comme une infirmière, tentant de me faire rire, m’obligeant à sortir de mon lit, de mon noir, de mon isolement. Sait-on le cataclysme que l’on subit quand l’on perd trois de ses cinq sens&nbsp;? Sait-on l’enfermement&nbsp;? Sans sa présence continue et rassurante, je ne sais pas jusqu’où j’aurais chuté.</p>



<p>Perte de sens.</p>



<p>J’ai vite trouvé mes repères dans la maison, malgré la raideur des escaliers. Je m’entraînais à sentir sur mon visage la présence des objets et des êtres dont je m’approchais. Un son différent, une chaleur autre. Mais je ne me suis jamais fait à l’absence de goût et d’odorat. La bière était comme de l’eau avec des fines bulles. Le vin, un simple liquide qui se rappelait à moi quand montait l’ivresse. La nourriture&nbsp;: une matière qui emplissait ma bouche et mon estomac dont seule la consistance pouvait m’éclairer sur sa composition.</p>



<p>Tu t’es assise en face de moi. Puis tu as parlé. De rien. Un peu. J’ai aimé ta voix chaude, rauque, avec tout plein de fêlures dedans. Je sentais que tu me fixais. Face à un aveugle, le regard peut être direct, soutenu, rien à voir avec les chassés-croisés habituels, les évitements, les coups d’œil à la dérobée, pour ne pas gêner et se gêner, éviter de plonger tout de suite dans ces fenêtres de l’âme. Je devais avoir l’air de rien, mais je sentais que je te captais. Alors, pour la première fois depuis ma chute, un gros poids a quitté ma poitrine, l’air m’est paru plus léger, je sentais les rais de lumière de cette fin d’après-midi qui me chauffaient la nuque à travers la vitre. Pour la première fois, j’ai joué, j’ai parlé, j’ai questionné, j’ai ri. Pas de séduction, non, je n’en avais vraiment pas les moyens, et puis je n’avais pas envie d’un rapport de pouvoir. Mais je voulais que tu m’aimes, pas pour ma piteuse apparence, mais pour ce qui était en moi, dans tout ce fatras de scories de ma vie fracassée.</p>



<p>Alors je me suis ouvert.</p>



<p>Et tu t’es ouverte.</p>



<p>Oubliée l’heure de fermeture des magasins justifiant la sortie covidienne. Tu es restée à manger, préparant avec Gwenaël notre repas à trois. Et j’ai parlé, parlé, joué, nous avons même chanté en sourdine à deux voix. Quand mon infirmière attentionnée est partie se coucher, nous sommes restés tous les deux. Le silence s’est installé mais j’étais bien dedans. Il était très tard quand je t’ai proposé de dormir dans la chambre d’ami. Tu m’as raccompagné jusqu’à la mienne. Je t’ai invitée à rentrer. Nous nous sommes assis sur le lit et je t’ai dit que je voulais voir ton visage avec mes mains. Tu les as prises, posées sur ton cou et, tout doucement, explorant chaque ride naissante, chaque pli et repli, je suis remonté jusqu’à la naissance de tes cheveux implantés très haut sur ton front. J’ai aimé ta bouche gourmande avec ses deux ridules à la commissure de tes lèvres dont le vermillon était légèrement humide et inégal. J’ai aimé tes pommettes hautes et saillantes, ton visage en triangle, ton nez rectiligne, ta peau très lisse. J’ai aimé tes toutes petites oreilles fichées de plusieurs boucles. J’ai aimé la masse foisonnante de tes cheveux mi-longs. J’ai aimé ta langue quand j’ai posé ma bouche contre la tienne. J’ai aimé la douceur de tes seins qui s’inscrivaient parfaitement dans mes mains. J’ai aimé le chatouillis de ta toison pubienne. J’ai aimé l’extrême délicatesse de l’intérieur de tes cuisses, comme une peau enfantine que je ne me lassais pas de parcourir. J’ai aimé ces deux petites pliures entre cuisse et fesse. Et quand nos corps ont fini de vibrer, j’ai aimé que le tien s’enchâsse contre le mien. J’ai veillé longtemps ton sommeil au souffle léger, plaquant ma peau contre la tienne, caressant ton corps sans te réveiller, inondé de cette joie soudaine qui me faisait rêver de me glisser sous ta peau.</p>



<p>Bien plus qu’à ta voix, je suis devenu fou de ta peau, de ton contact, comme une addiction à cette douceur. Quand on perd la vue, l’ouïe et le toucher se surdéveloppent. Alors quand l’odeur et le goût ont disparu aussi…. Dès que tu passais, il fallait que je te touche, que je te serre, que je te colle, que je te déshabille pour plaquer le maximum de surface de contact. Je n’ai jamais osé te demander comment tu étais. La couleur de ta peau, de tes yeux, de tes cheveux. Ou plutôt je voulais en garder la surprise quand je reverrai. Et Gwenaël a gardé le secret pendant cette période de cécité.</p>



<p>C’est peu après que tu sois partie rejoindre les tiens, à la fin du confinement, que j’ai recouvré la vue. Le goût et l’odorat ont mis beaucoup plus de temps à revenir mais sous une forme pervertie, modification étrange et désagréable, hallucinations olfactives. Le jambon blanc sentait les œufs pourris, avec un goût écœurant. Des parfums m’insupportaient, d’autres m’attiraient. Je fuyais certaines personnes dont l’odeur me révulsait, me tenant à distance. D’autres répandaient des effluves dont j’adorais la fragrance.</p>



<p>Et puis, tu es revenue. Je t’ai reconnue immédiatement quand tu as traversé la cour de la Coloc.&nbsp; J’avais tellement intégré ton corps que ta démarche sautillante m’a semblé évidente. J’ai pris en pleine face la rousseur de tes cheveux, la blancheur translucide de ta peau. Et j’ai été subjugué par tes yeux verts, brillants, qui plongeaient dans les miens depuis les deux mètres qui nous séparaient, de part et d’autres de la vitre. Je me suis dit que c’était toi, que tu étais vraiment celle que j’attendais, que nous surmonterions tous les obstacles pour nous retrouver définitivement, quitte à déplacer les océans.</p>



<p>Tu as fait glisser la baie. Je t’ai tendu les bras, tu t’es précipitée, j’ai respiré un grand coup pour m’emplir de toute cette joie à venir et… la puanteur m’a terrassé. Hallucination ou pas, j’ai immédiatement fermé les bras, plié le torse et tu t’es fracassée contre moi. Horrifiée, tu as lu dans mes yeux le dégoût atroce que tu m’inspirais. Je me suis reculé de plusieurs mètres.</p>



<p>Tu m’as fixé longuement, tes yeux se sont éclaboussés de larmes.</p>



<p>Puis tu t’es retournée brusquement et tu m’as fui.</p>



<p>Depuis des mois, je cherche à te contacter. Je n’ai que ton absence. Mon odorat et mon goût sont revenus, je suis sûr que tu ne me répugneras plus. Ton corps, tes silences, ta douceur, ta peau me manquent. Atrocement.</p>



<p>Je t’ai dans la peau.</p>



<p>Je ne t’ai plus dans le nez.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/sens-dessus-dessous/">Sens dessus dessous</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Dans les tourbières de Bubry</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Jean-Pierre FERRAND]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 16 Dec 2022 16:20:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Autres]]></category>
		<category><![CDATA[Humour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Pastiche à la Sylvain Tesson Jean-Pierre excelle dans les pastiches. Il nous fait cadeau de celui-ci, aventure trépidante en Bretagne&#8230;et</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/">Dans les tourbières de Bubry</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Pastiche à la Sylvain Tesson</strong></p>



<p><strong><em>Jean-Pierre excelle dans les pastiches. Il nous fait cadeau de celui-ci, aventure trépidante en Breta</em></strong><em><strong>gne&#8230;et ailleurs, Tesson oblige !</strong></em></p>



<p>Le voyageur doit frapper à toutes les portes avant de parvenir à la sienne.</p>



<p>C’est ainsi que, pour tenter de me remettre d’une séparation difficile, j’avais entrepris de rejoindre l’île Wrangel en kayak pour y vivre aux côtés des Tchouktches éleveurs de rennes. Mais, en mauvaise posture dans une mer démontée, je n’avais dû mon salut qu’à l’équipage d’un cargo russe qui m’avait sorti de mon état semi comateux par une administration massive de vodka frelatée, et avait soigné mes engelures par des onctions d’huile de vidange. Les Russes trouvent toujours une solution à vos ennuis de voyage, même sur un rafiot rouillé au milieu des glaçons.</p>



<p>Puis j’avais prospecté l’or à la batée dans la touffeur des arroyos de Madre de Dios, au Pérou, et fait le coup de poing contre des desperados dans des bordels sordides. Cette fois, c’était Europ’Assistance qui m’avait sorti de là. Certains jours, la civilisation moderne a du bon, quoi qu’on en dise.</p>



<p>Je m’étais essayé au ferraillage dans le bidonville de Burail, à Chandigarh, dont les habitants m’avaient enseigné la valeur du dénuement et le prix de l’essentiel.</p>



<p>Avec les Ouïgours du lac Lob Nor, dans le désert du Taklamakan, je m’étais adonné à la pêche en pirogue et à des méditations pascaliennes sous un ciel étoilé comme il n’en est nul autre. Sous l’infiniment grand me revint cette phrase de Flaubert&nbsp;: «&nbsp;Voyager rend modeste. On voit mieux la place minuscule que l’on occupe dans le monde&nbsp;». Mais La Rochefoucauld disait&nbsp;: «&nbsp;La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie&nbsp;». Ce misanthrope parlait d’or, je me reconnus dans son propos.</p>



<p>J’avais assisté en Islande à la chasse au globicéphale et vu l’eau du Reyðarfjörður se teinter de sang au pied de falaises de lave sorties d’un tableau de Soulages. Ce n’était pas pour moi&nbsp;: je ne vivrais pas ma vie en rouge et noir. Mais je pouvais toujours relire Stendhal.</p>



<p>J’avais joué aux dés à Yaoundé et fait la vie à Varsovie, et on m’avait même vu dans le Vercors sauter à l’élastique.</p>



<p>David Mitchell&nbsp;: «&nbsp;Voyagez assez loin, vous pourriez vous rencontrer&nbsp;». Les années passaient, mais je ne m’étais toujours pas trouvé et je sentais qu’il me fallait autre chose. Une nuit que j’étais à me morfondre dans quelque pub anglais, au cœur de Londres, parcourant Lao Tseu, je tombai en arrêt sur cette phrase&nbsp;: «&nbsp;On va parfois chercher bien loin ce qu’on a près de chez soi&nbsp;». C’est alors que je me souvins de Ferrand.</p>



<p>Je l’avais rencontré en 1978 en Norvège du nord, sur le quai de l’Hurtigruten dans l’île de Skjervøy. Il cherchait le pygargue à queue blanche, je faisais route vers l’Hyperborée. Nous devisâmes longuement sous l’embrasement du soleil de minuit, sur fond de montagnes violines, dans la lumière envoûtante de l’<em>Abendlandschaft</em> de Friedrich, qu’on peut voir à l’Ermitage. Cet amateur de solitudes arctiques mettait un point d’honneur à ne s’intéresser qu’à des sujets inutiles dans le monde moderne&nbsp;: le chant de l’hypolaïs polyglotte, les lieder de Fanny Hensel, les chroniques de jardinage de Vialatte. Cela me plut. Nous étions faits du même bois, nous pouvions nous comprendre. «&nbsp;Qui se ressemble s’assemble&nbsp;», dit Tagore.</p>



<p>Il m’invita à le rejoindre à son campement qu’il avait installé de l’autre côté de l’île, loin de la vaine agitation des hommes, au bord d’une grève déserte où gisait un crâne de baleine blanchi par les ans et érodé par les embruns&nbsp;; de là, il guettait les pygargues et les guillemots à miroir. Nous y restâmes quelques jours, face aux sombres parois de l’île Kvaløy dominant une mer couleur de plomb fondu. Ferrand partait dans ses quêtes ornithologiques, d’où il rentrait avec de nouvelles coches dans son Peterson. De mon côté, je cherchais des grenats dans les micaschistes affleurant dans les falaises. Je voyais apparaître, dans la pâte métamorphique, le dodécaèdre rhomboïdal aux arêtes nettes et aux faces losangiques luisantes, comme sorties de chez le diamantaire. Miracle de la forme parfaite surgissant du désordre de la matière brute.</p>



<p>Le soir, autour d’un maigre feu de bois d’épave, nous parlions d’histoires de Vikings (j’ai toujours eu un faible pour Harald à la dent bleue, que j’imagine comme Barbe Rouge, le pirate d’Astérix), de la marche du monde, des mérites comparés de l’aquavit Aalborg et de la vodka Stolichnaya – ma compagne de toujours –, et de l’inconstance des femmes, dont lui comme moi étions venus tenter de nous guérir dans ces solitudes. Je regrettais que nous n’eussions pas alors sous la main un trio à cordes pour nous interpréter l’andante de l’opus 100 de Schubert, inspiré de la vieille ballade nordique <em>Se solen sjunker</em> qui célèbre le soleil couchant. Aujourd’hui, nous aurions un smartphone pour l’écouter, mais Schubert serait devenu «&nbsp;la musique de Barry Lyndon&nbsp;». Pourquoi fallait-il que la déliquescence de la culture suive le progrès de la technique&nbsp;?</p>



<p>Quand la soirée avançait, face au soleil de minuit, nous écoutions le silence, que soulignait par moments l’appel plaintif d’un pluvier doré surveillant sa nichée. À un moment, pris d’un accès d’inspiration lyrique, je crus bon de commenter le spectacle, mais Ferrand me fit signe de me taire. Il avait raison. «&nbsp;Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence&nbsp;», disait Euripide. Thor et Baldr, dont je sentais la présence en ces lieux, avaient dû froncer les sourcils eux aussi. Peut-être étaient-ce eux qui s’exprimaient par la voix de Ferrand&nbsp;?</p>



<p>Nous partagions fraternellement des copeaux de morue séchée et un bloc de fromage du Gudbrandsdal, qui avait l’aspect et la texture d’un savon de Marseille oublié dans un grenier depuis l’exode de 1940. C’était sûrement grâce à ce concentré d’énergie, facile à conserver et à stocker, que les Vikings avaient pu rallier Terre-Neuve, me dis-je. Pour le dessert, je suivais les conseils de Ferrand, qui pratiquait la mûre arcti que, appelée ici <em>multer</em>, et les jours de disette se rabattait sur la camarine noire, au goût ingrat mais riche en anthocyanes. Le naturaliste ne peut mourir de faim dans les terres les plus hostiles, c’est ce qui le rapproche du Pithécanthrope et l’éloigne de l’énarque.</p>



<p>Un jour, un vieux pêcheur qui habitait dans une cahute en bois à l’autre bout de la grève de galets nous invita à prendre le café. Il parlait sans cesse – c’est curieux, chez les marins, ce besoin de faire des phrases – mais nous n’y comprenions rien. Avait-il été chassé le phoque au Svalbard, traqué le rorqual à Jan Mayen ou pêché la morue devant les Vesterålen&nbsp;? Son café était une vraie lavasse, car les rustiques Norvégiens n’ont pas, en ce domaine comme en bien d’autres, le raffinement des Italiens. Mais la radio passait de la musique dodécaphonique – du Schönberg, me semblait-il, ou peut-être du Stockhausen. Même France-Culture devait renâcler à diffuser ce genre de choses, pensai-je. Il fallait que je vinsse dans la cabane d’un pêcheur au-delà du cercle polaire pour en entendre. Le pêcheur norvégien ne sait pas faire le café, mais il n’est pas rebuté par l’avant-garde.</p>



<p>Ces journées ascétiques au milieu des galets ne me déplaisaient pas, cependant mon instinct migratoire me fouaillait. Un matin, je décidai de larguer les amarres et de faire voile vent arrière vers le cap Nord, avant que les profs retraités à camping-car n’envahissent les lieux – c’était bien la dernière espèce de personnes que j’avais envie de trouver là-bas. Nous nous séparâmes sans effusions. Les paroles étaient superflues : le silence est un ami qui ne trahit jamais. «&nbsp;We’ll meet again, don’t know when, don’t know where&nbsp;», pensai-je : nous serions amenés à nous revoir.</p>



<p>Dans ce pub anglais, donc, où je tentais de noyer mon ennui dans le gin et la pensée de Lao Tseu, il me vint l’idée d’appeler Ferrand.</p>



<p>– Ferrand, lui dis-je, la chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres. J’ai bu avidement à la coupe des sagesses orientales, mais il ne m’en est rien resté. De plus, je suis tombé d’une échelle pour avoir voulu accrocher un père Noël gonflable à mon balcon, ce dont j’ai été justement puni par des vertèbres cassées. Je m’en suis tiré, car il pourrait bien y avoir un bon Dieu pour les imbéciles, mais mon corps est en peine et mon âme est meurtrie, à moins que ce ne soit l’inverse. J’ai besoin de nouveaux horizons, mais pas trop loin si possible, car je n’oublie pas l’enseignement de Lao Tseu. Qu’as-tu à me proposer&nbsp;?</p>



<p>– Bubry, répondit-il.</p>



<p>Il ne m’en dit pas davantage, mais ma curiosité était piquée. Ferrand m’avait ferré.</p>



<p>J’allai le voir dans son nid d’aigle hennebontais, d’où il surplombait la ville et, en sentinelle de la vallée du Blavet, surveillait chaque jour les déplacements des oiseaux. Il avait ses jumelles à portée de main. Car, depuis la Norvège, il avait gardé sa passion intacte. Il me présenta un de ses livres les plus rares, acquis à prix d’or&nbsp;; relié en cuir, bien qu’imprimé sur un mauvais papier jaunâtre d’après-guerre, c’était la thèse d’André Guilcher, «&nbsp;Le relief de la Bretagne méridionale&nbsp;», soutenue en 1948. Guilcher, élève du grand De Martonne, était de ces géographes formés à l’école littéraire, et qui savaient écrire. Ferrand me fit lire quelques pages sur la géomorphologie des massifs leucogranitiques du Morbihan intérieur. Il y était question de croupes et de mamelons, les failles y avaient des lèvres, les sources y jaillissaient d’entre les buissons en des replis secrets. Je repensai à ce profil féminin, tout en ondulations voluptueuses de basses collines, qui sortait des flots sur la côte ouest de Lewis, dans les Hébrides extérieures du côté de Callanish. Une Vénus écossaise, horizontale et granitique, qui avait de la gueule à côté de celle de Botticelli, trop éthérée et marmoréenne à mon goût. Je n’ai jamais su résister à l’érotisme de la géographie. Bubry, avec ses rondeurs suggestives, me tentait déjà. Mais il y avait autre chose.</p>



<p>Ferrand m’apprit en effet que ces contrées reculées étaient un des derniers bastions du rare campagnol amphibie (Arvicola sapidus), que peu de naturalistes ont vu. On a la panthère des neiges qu’on peut&nbsp;: le campagnol ne fait pas rêver les masses, on ne l’a pas vu à la télé, mais l’idée de partir à sa recherche me tentait car, comme je l’écrivis, « traquer la bête, c’est finalement se chercher soi-même ». Il me faudrait pour cela me faufiler dans les labyrinthes bocagers, pénétrer les tourbières spongieuses, tailler ma route à la machette le long des ripisylves, me méfier des fondrières aux eaux noires où la raison s’égare et où guette la vipère péliade, enfin il me faudrait attendre. «&nbsp;La patience adoucit tout mal sans remède&nbsp;», nous dit Horace dans ses <em>Odes</em> ; c’était ce qu’il me fallait. Ferrand se proposa aussi de m’arranger là-bas un rendez-vous avec Blanchard, un des meilleurs naturalistes de l’Ouest, dont il me dit qu’en matière de nature, «&nbsp;il sait tout sur tout, et même plus encore&nbsp;». Nul terrain ne le rebutait, et à partir d’un poil de campagnol accroché à une herbe, il saurait remonter la piste et me conduire jusqu’à la bête. J’acquiesçai. Il ne me restait plus qu’à monter l’expédition.</p>



<p>Quelques mois plus tard, je mis sac à terre à Lorient. Dans les bistrots du port, à coups de ballons de rouge car je savais les faiblesses des Bretons, je recrutai quelques solides dockers et lamaneurs, désœuvrés entre deux cargos à vider. Avec un tel équipage, une mutinerie était toujours à craindre, mais j’avais besoin d’eux pour transporter mes impédiments, car mes livres pesaient lourd. On verrait bien.</p>



<p>Au jour fixé pour le départ, la météo diffusait un avis de grand frais et annonçait des grains. Je jugeai plus prudent de mettre à la cape et, en attendant l’éclaircie, d’aller m’abriter chez Ferrand, qui se trouvait sur ma route. J’y disposais d’un havre sûr, et ses délectables châteauneuf-du-pape m’aideraient à prendre mon mal en patience. «&nbsp;La patience est une vertu de petit bourgeois&nbsp;», selon ce gauchiste d’Arne Garborg. Ce n’était pas que j’appréciasse particulièrement le mode de vie petit-bourgeois, je l’avais même en horreur, mais les vertus émollientes du châteauneuf opéraient et auraient chassé de mon esprit les tourbières, le campagnol et les croupes leucogranitiques si je ne m’étais ressaisi à temps.</p>



<p>Mes dockers m’ayant rejoint, je finis par lever l’ancre et mis le cap vers le nord-est. Le premier jour, par des pistes commodes longeant le fleuve sur sa rive gauche, nous abattîmes seize kilomètres, et installâmes notre camp à la nuit tombante près du moulin de Tallené, dernier lieu habité avant la sauvage vallée du Sébrevet. Je dormis peu, car mes compagnons avinés beuglaient des chansons d’ivrognes sous leur tente. Mais, comme le dit Péréra dans sa <em>Correspondance</em>, il est des insomnies plus riches que d’autres, et celle-ci me permit de me plonger dans le Barzaz Breiz, qui m’introduisit aux mystères de l’âme bretonne tandis que les prolétaires cégétistes dégueulaient leur vinasse.</p>



<p>Le lendemain, après dissipation des brumes matinales, nous entrevîmes ce qui nous attendait. Les sombres versants couverts de forêts se resserraient vers le nord, les chênes creux des talus dressaient vers le ciel leurs formes tourmentées, les ronciers partaient à l’assaut des prairies et il allait falloir emprunter des chemins noirs et fangeux, qui peut-être ne menaient nulle part. Plus habitués aux horizons lumineux de la rade de Lorient qu’aux ténèbres des ravins d’Argoat, et peu sensibles aux charmes nervaliens des vallées embrumées, mes porteurs refusèrent d’aller plus loin. Il me fallut ne garder de mes bagages que l’essentiel, mais la frugalité est la mère de nos vertus, nous dit Cicéron, et la pensée de Socrate sur le marché d’Athènes («&nbsp;Que de choses dont je n’ai pas besoin&nbsp;!&nbsp;») me soutint le moral durant l’épreuve du tri.</p>



<p>Voici un aperçu de ce que contenait désormais mon sac à dos :</p>



<p>______________________________________________</p>



<p>– Un sextant de marine Vogler de 1876, chiné sur les quais de Valparaiso et qui, m’avait-on dit, aurait appartenu au capitaine de l’Entre-Côtes. Cet appareil peut être utile pour relever sa position dans les campagnes bretonnes quand le GPS déclare forfait, mais je préférais ne pas en avoir besoin car une rafale traîtresse du côté de l’île Tristan da Cunha m’avait privé de son mode d’emploi.</p>



<p>– Prêtée par Ferrand, une paire de jumelles Zeiss Jenoptem fabriquée en RDA. Une sorte de Trabant de l’optique, rustique mais efficace, qui avait dû équiper les VoPos en faction le long du Mur. Les campagnols n’auraient qu’à bien se tenir, je les verrais avant qu’ils ne me voient.</p>



<p>– Les Annales des Printemps et Automnes, de Zhu Xi, dans l’édition commentée par Zuo Qiuming qui est à mon avis la meilleure.</p>



<p>– Les Chansons de Bilitis, de Pierre Louÿs, édition de 1894. Ce genre de littérature érotique pour pères de famille respectables n’était pas pour moi, il m’en fallait plus pour me fouetter le sang, mais cette édition rare était reliée dans un fin cuir de veau pleine fleur dont le toucher me procurait des sensations troublantes. J’appréciais de l’avoir sur moi les soirs de solitude en terrain hostile.</p>



<p>– Pastiches et mélanges, de Proust. J’aimais sa façon de se faire apparaître comme personnage dans son pastiche du Journal des Goncourt. Se pourrait-il que je sois pastiché un jour, et par qui&nbsp;? Je me méfiais de genre d’honneur&nbsp;: l’hommage rendu au style tombe vite dans le persiflage.</p>



<p>– Cinq bouteilles de whisky Laphroaig Quarter Cask Islay Single Malt. Ce n’était pas mon préféré, mais je saurais m’en contenter. Et pourquoi pas de vodka&nbsp;? En ces terres celtiques, où je visais les tourbières, le whisky me semblait plus en accord avec l’esprit des lieux.</p>



<p>– Trois livres de tabac de pipe Latakia Shek-al-Bint syrien, que j’avais acheté chez Chonowitsch à Copenhague, ainsi qu’une pipe Rattray’s. On connaît mon penchant pour le cigare, mais la Faculté me l’avait interdit. L’hygiénisme dictait ses lois, et je m’étais incliné. Tout compte fait, la pipe pouvait convenir&nbsp;: quand le Breton se fait marin, il fume la bouffarde&nbsp;; et, mieux que le cigare, la pipe pouvait m’aider à entrer en contact avec les autochtones. Elle me serait aussi de bonne compagnie durant les longs affûts, la lecture de Zhu Xi et les méditations sous les chênes séculaires. J’avais la caution du raisonnable Bach, qui l’avait célébrée dans sa cantate BWV 155 «&nbsp;So oft ich meine Tabakpfeife&nbsp;». Entre Bach et la médecine, j’avais choisi mon camp.</p>



<p>– Quelques boîtes de pâté Hénaff, que je m’étais procurées à Pouldreuzic car, comme le kouign amann et le kig-ha-farz, il est meilleur quand on va le chercher à la source. Pour le reste, je comptais sur l’écorce de bouleau, que je trouverais en abondance. Les Sames de Kautokeino m’avaient appris qu’en en disposant des lambeaux au fond de mes bottes, ceux-ci devenaient mangeables au bout de quelques jours de macération. C’était moins riche que le kouign amann, mais excellent pour le transit. Va donc pour l’écorce, et j’avais du whisky pour faire passer.</p>



<p>– Une andouille de chez Quidu dans sa version momifiée à l’aspect charbonneux, bourrée de gras et de sel, la seule nourriture de survie capable de vous tuer par infarctus. J’y étais prêt&nbsp;: qui ne prend pas de risque risque encore davantage, et d’ailleurs j’avais survécu au haggis lors de ma traversée des Cairngorms en raquettes.</p>



<p>– Un canif 102 Girodias de 1896 à manche de corne, ayant appartenu à mon arrière grand-père. Mais, de peur de le perdre, j’utiliserais un Laguiole made in China. Il devait pouvoir venir à bout du pâté Hénaff, mais peut-être pas de l’andouille.</p>



<p>_____________________________________________</p>



<p>Mon GPS indiquait 47°89 N et 3°19 O, l’altitude était de 21 mètres, la température de douze degrés, le vent soufflait de 240° à huit nœuds, les conditions me semblaient favorables pour me lancer.</p>



<p>Quelle direction prendre&nbsp;? En tirant au droit, en hors-piste, je n’étais qu’à 4,5 km de l’objectif, mais il me fallait m’extraire de cette vallée en traversant le ruisseau à gué puis en attaquant la pente de face avant d’émerger à l’air libre sur les plateaux. Par cette voie, je devrais affronter les ronciers, les fourrés de prunellier sur les pentes raides, les chablis où l’on risque l’entorse à chaque pas, et je m’imaginais en pitoyable loque, rampant jusqu’à la ferme la plus proche pour implorer l’asile en attendant les secours, si les chiens ne m’avaient pas mis en pièces avant.</p>



<p>En remontant les vallées, le trajet était plus long, Google m’indiquait sept kilomètres et je devrais envisager un bivouac à mi-parcours. D’après Ferrand, si la pente était faible, les obstacles étaient rudes. Je le devais aux eurocrates&nbsp;: depuis les quotas laitiers, puis la PAC, la broussaille avalait les prés, les saulaies partaient à l’assaut des bas-fonds, les talus s’effondraient et les arbres s’abattaient dans les ruisseaux entre les moulins en ruines. Les vallées tombaient en catalepsie, tandis que John Deere et Mc Cormick régnaient sur les plateaux. Il me faudrait donc escalader des troncs pourris, me tailler un gourdin mahousse pour battre les ronciers, patauger dans la vase et traverser les ruisseaux à gué – en Islande, on m’avait conseillé de le faire plutôt vers les trois heures du matin. Cela ralentirait la marche.</p>



<p>Je me pris à douter de mon projet et me remémorai la phrase de Lao Tseu&nbsp;: «&nbsp;Le bon voyageur n’a pas d’itinéraire et n’a pas l’intention d’arriver.&nbsp;» Et d’ailleurs, s’il est vrai qu’il n’est point de vent favorable pour qui ne sait où il va, celui qui n’a pas de but trouvera toujours un chemin pour l’y conduire.</p>



<p>Cependant, j’optai pour la directissime.</p>



<p>J’en vins à bout sans encombre, et fis surface dans les maïs. Pas de bergère rosissante pour m’accueillir à l’orée des bois, cela n’arrivait qu’à Lamartine, mais un tracteur de 300 CV. Cette rude machine était peu engageante, et les temps n’étaient plus à ces frivolités.</p>



<p>Vers le soir, j’arrivai en vue de mon objectif. Il me fallait traverser le hameau de K., posé à 137 mètres avant la descente vers les tourbières. Il s’annonça à mes narines par une forte odeur de lisier de porc, à laquelle se mêlaient des notes d’étable et d’ensilage. Je dus allumer ma pipe pour contrer ces effluves, par lesquelles l’agro-business entendait se rappeler à mon bon souvenir. Au milieu de hangars en tôle et de ferrailles agricoles abandonnées aux orties, je discernai les restes d’une ancienne ferme, aux moellons de granite bien équarris et aux linteaux en accolade finement ouvragés. Cette vieille civilisation rurale était pauvre, mais elle avait le sens du Beau, me dis-je en considérant la maison des agriculteurs, terne bâtisse en parpaings où il y avait l’eau courante et la télé. Le paysan d’autrefois vivait les pieds dans la boue et la tête dans les étoiles, et même il leur parlait les soirs de cuite&nbsp;: Orion et Bételgeuse veillaient sur lui lorsqu’il cuvait dans les fossés. Celui d’aujourd’hui vit toujours dans la fange, mais il boit du Coca et rêve d’un plus gros tracteur. La pauvreté des biens est facile à guérir, mais pas celle de l’âme.</p>



<p>Je bivouaquai à l’écart, en veillant à être au vent de la porcherie. Le lendemain matin, promptement réchauffé par un quart de Laphroaig, je considérai le paysage. L’horizon était fermé par quelques molles ondulations allant chercher dans les 150 mètres – c’étaient là les croupes promises par Guilcher, elles n’avaient rien de très affriolant – et j’apercevais au-delà un sommet de 177 mètres, qui n’avait pas encore été nommé sur les cartes. Paradoxe de notre époque mondialisée&nbsp;: tout le monde connaît le Shishapangma ou le Gyachung Kang, mais nul ne sait où se trouve et comment se nomme le sommet du pays de Lorient, qui attend encore son découvreur. En contrebas étaient les tourbières, cernées par des colluvions de bas de pentes et cachées à mon regard par des rideaux de saules et de bouleaux. Là devaient se terrer les campagnols et s’ébattre les loutres en leurs refuges secrets, là était mon nouveau séjour, où une fois de plus j’allais me trouver loin du monde des hommes, enveloppé des bruissements de la vie sauvage et réduit à l’essentiel pour ma subsistance. Un vol de martinets au plumage fuligineux passa à tire d’aile, une buse variable me salua gaîment en décrivant des orbes dans le ciel clair&nbsp;: je pouvais maintenant partir.</p>



<p>Un paysan en bleu de travail maculé de boue remontait le chemin d’un pas lourd.</p>



<p>– Holà, lui dis-je, est-ce bien le chemin des tourbières&nbsp;?</p>



<p>– Ben ça, j’sais pas trop, mais si c’est des trous d’boue qu’tu cherches, y’en a plein là-bas, mon gars. C’est tout droit, t’as qu’à descendre.</p>



<p>Les subtilités de la pédologie et de la phytosociologie n’étaient pas parvenues jusqu’ici, mais le propos, dru comme un grain porté par le noroît, allait à l’essentiel&nbsp;: j’étais sur la bonne voie.</p>



<p>J’eus du mal à trouver un coin pour planter ma tente, entre les fruticées épineuses et les sphaignes gorgées d’eau. A l’aide de mon Girodias, et faisant fuir des lézards vivipares qui n’avaient jamais croisé d’être humain, je parvins tout de même à défricher un emplacement acceptable&nbsp;: si le sol était trempé, au moins était-il moelleux. Mais l’endroit était infesté de moustiques, de tiques et de cette sorte de moucheron que les Britanniques nomment <em>midges</em> – à mes yeux une preuve irréfutable de la non-existence de Dieu, car s’Il existait, Il n’aurait jamais inventé une telle engeance. Je pensai à Malraux, pour qui «&nbsp;la pire souffrance est dans la solitude qui l’accompagne&nbsp;». Mais Gandhi nous enseigne que «&nbsp;nul ne s’est élevé sans s’être purifié au feu de la souffrance&nbsp;»&nbsp;: cette parole consolatrice m’aida à tenir.</p>



<p>L’affût est un mode opératoire, il me fallait en faire un style de vie. Ainsi mes journées se passaient en attente le long du ruisseau, dissimulé sous un sac à pommes de terres en toile de jute. J’appréciais dans les rais de lumière filtrant entre les feuillages le ballet des agrions aux ailes hyalines, j’avais plaisir à voir passer une truite de temps à autre, mais le campagnol n’apparaissait pas et je commençais à redouter l’ennui, dans lequel Blanchot voit «&nbsp;le pourrissemement de l’attente&nbsp;».</p>



<p>Un matin, j’aperçus émergeant de la brume et des fourrés de callunes une haute silhouette bardée de matériels d’observation – appareil photo, jumelles, filet à papillons, troubleau, loupe, et j’en passe. J’allai à sa rencontre, progressant laborieusement entre les carex aux feuilles tranchantes comme des lames de rasoir.</p>



<p>– Blanchard, je présume&nbsp;? lui dis-je d’un air dégagé, quoique je lui trouvasse des ressemblances avec Sean Connery.</p>



<p>– Bien vu, me répondit-il. Sur quels critères m’avez-vous déterminé&nbsp;?</p>



<p>– Si l’habit ne fait pas le moine, le filet à papillons fait toujours le naturaliste, dis-je.</p>



<p>– Votre perspicacité m’éblouit. Depuis le temps que vous êtes là, vous avez dû voir des campagnols amphibies&nbsp;?</p>



<p>Je dus reconnaître qu’il n’en était rien. Là dessus, mon interlocuteur s’enfonça dans la ripisylve, les narines frémissantes et tous sens en éveil. L’homme de science cherchait, il savait, il allait trouver. Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence, à peine troublé par quelques craquements de branches.</p>



<p>– Là, me lança Blanchard. Un campagnol.</p>



<p>Je me hâtai tant bien que mal, pataugeant dans les sphaignes, faisant surgir des tréfonds bourbeux des bulles de méthane aux exhalaisons méphitiques. Arrivant en vue du ruisseau, je me juchai sur un touradon de carex qui bascula, me précipitant dans l’eau froide sous le regard amusé de Blanchard. Mon Pierre Louÿs partit au fil de l’eau et les Zeiss DDR étaient hors d’usage. C’était assez, et on ne m’y reprendrait plus&nbsp;: je sautai dans le premier avion en partance pour Paris.</p>



<p>Quelques jours plus tard, j’appelai Ferrand.</p>



<p>– Ma quête du campagnol a échoué, lui dis-je, j’ai baissé depuis les temps où je courais le Chang Tang. Quant à l’érotisme des formes leucogranitiques, c’était surfait, ne t’en déplaise. Cabrel avait raison&nbsp;: je retourne en arrière, car je n’ai pas trouvé ce que je veux. Qu’aurais-tu à me proposer&nbsp;?</p>



<p>– Si les biotopes bretons ne te vont pas, essaie les sociotopes parisiens, me dit-il. Tu n’as qu’à te caler à la terrasse du Flore ou des Deux Magots, et observer la faune de Saint-Germain-des-Prés, éventuellement avec un carnet de notes comme le faisait Perec. C’est instructif, tu verras, tu pourras en tirer de la matière pour de futurs récits&nbsp;; et pour ce qui est des croupes, sache que l’amour, c’est comme la grippe&nbsp;: c’est dans la rue que ça s’attrape, et ça finit au lit. Tout espoir n’est donc pas perdu&nbsp;: tu verras des croupes, et sans doute des mamelons aussi. Tout vient à point à qui sait attendre&nbsp;: tu sais les vertus de la patience.</p>



<p>– Voilà qui pourrait me convenir, répondis-je. Quand on n’a rien à faire, regarder ce qui se passe dans la rue est le dernier espoir, ajoutai-je en citant William Sutcliffe. Et toi, quels sont tes projets, à part compter les piafs&nbsp;?</p>



<p>– Je pense me lancer dans le pastiche, et il se pourrait que je me fasse les dents sur un écrivain à la mode, me dit-il sur un ton légèrement ironique. Je commence justement à avoir quelques idées sur la question.</p>



<p></p>



<p><strong><em>Jean-Pierre FERRAND, décembre 2022</em></strong></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/">Dans les tourbières de Bubry</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Tototte</title>
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		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 19 Nov 2022 13:56:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p></p>



<p>Je m’en suis rendu compte au premier arrêt du TGV, long trajet de huit heures entre Golfe et Méditerranée.</p>



<p>J’avais oublié ce manque depuis plus de trente ans et il m’était revenu récemment. Quelques crapotages en fin de soirée, deux taffes, pas plus, sinon la gerbe salutaire, qui m’avait évité de rechuter toutes ces années, reprenait ses droits, mains fébriles, cerveau embrumé, le cœur au bord des lèvres, sueurs froides, tout un rejet du corps de composer à nouveau avec ces toxines potentialisées par l’alcool, l’amertume de la fumée, l’odeur crasse du tabac froid sur les doigts. Mais mes médecins avaient été formels, une addiction à la nicotine ne s’oublie jamais, elle reste tapie, prête à resurgir lors des accidents de la vie. Et il faut croire que celui-là était violent parce que je me suis entêté. J’ai passé le cap des deux, puis trois, puis quatre, jusqu’à la neuvième et dernière avant d’écraser le mégot réduit à sa plus simple expression, tu peux vérifier, le décompte est exact si, comme moi, tu aspires longuement et goulûment à chaque bouffée, cela faisait rire mes donneuses, cette dévoration infantile et accélérée du cylindre blanc avant sa disparition en cendres.</p>



<p>Puis le passage à l’achat des vingt «&nbsp;nuitgraves&nbsp;», acte symbolique guidé par la culpabilité de taper les autres pour une drogue de luxe, justifiant de m’adonner sans limite à ce marqueur de ma propre chute. Nous ne sommes pas tous égaux. La tempérance n’est pas mon credo, doublée d’une certaine joie malsaine à contempler mon effondrement. Et puis la dimension du plaisir ne pouvait s’écarter. «&nbsp;A tout prendre plutôt que moitié&nbsp;». Ou «&nbsp;C’est jamais trop quand c’est bien&nbsp;» comme disait Blaise le poussin masqué. J’ai passé des mois à me retenir puis à toujours céder à la tentation, me surprenant pendant mes insomnies à fumer à la fenêtre entrouverte, nu dans le froid de la nuit et le bourdonnement des frigos des commerces de bouche.</p>



<p>Elle m’a alors offert, comme cadeau de bienvenue, cette première borne d’une vie à reconstruire. Dans la boutique, elle a choisi la plus belle, du même bleu métallique qu’une tatoueuse, cylindre fuselé et lourd dans la main, autre chose que l’insignifiance d’une cigarette. J’ai tout de suite aimé son contact, son poids, toutes ces technicité et électronique pour un succédané de fumée. Un apprentissage nécessaire, les premiers démontages-remontages avec des pièces en trop, comme les boulons et écrous orphelins en fin de réparation d’un moteur thermique. La puissance des résistances, le couplage avec la proportion de propylène-glycol et de glycérine végétale. Cette science des dosages entre base, nicotine et arômes, équations chimiques oubliées depuis la prépa. Le goût du brûlé signant la fin de la pièce d’usure. Le clignotement de la charge pendant la nuit. Des gestes techniques, un rituel bien plus complexe. Mais que l’on ne s’y trompe pas, une vapoteuse n’apprend pas à s’arrêter de fumer, du moins dans mon cas. Bien au contraire, la dose est immédiatement disponible à tout instant, la réserve sous la main, plus de panique à l’idée de la fermeture des derniers bars à tabac. Une addiction sans contrainte, plus jamais rythmée par les neuf taffes de la clope. Et l’excuse qu’en l’absence de recul de la science, les risques médicaux sont moins élevés…</p>



<p>Bref, à ce régime, huit heures de TGV sont longues sans tétouiller, sans cette petite récompense à intervalles plus ou moins réguliers. L’annonce d’un arrêt en gare sonne comme une libération. Attendre que le train ralentisse pour se lever, se diriger vers la porte extérieure en appuyant les cinq fois rapprochées sur l’interrupteur afin de lancer l’appareil. Patienter jusqu’à l’arrêt total, ouvrir la porte, se précipiter sur le quai en surveillant qu’un contrôleur vindicatif ne soit pas dans les parages, et tirer voluptueusement sur la tototte à toute allure, guettant le signal du départ, puis se précipiter sur le seuil, expirer une dernière bouffée face au vide avant «&nbsp;la fermeture automatique des portes&nbsp;» et remonter s’installer jusqu’à la prochaine.</p>



<p>C’est alors que j’ai réalisé que je n’étais pas le seul. Nous sommes tout un peuple de l’ombre à pomper dans l’urgence devant les portes, émaillant à intervalles réguliers la rame, surveillant le quai se vidant et les contrôleurs au loin avant qu’ils ne remontent, donnant le signal du départ. Dans le silence, chacun occupé à tirer sa volupté, pas le temps de bavarder, emmuré dans son plaisir, avec peut-être une petite pointe de culpabilité. Les femmes de mon âge sont plus nombreuses que les hommes, ces derniers devant déjà être morts de leurs excès, ou contraints à l’abstinence face au tableau clinique apocalyptique que leurs a dressé leurs cancérologue ou cardiologue, vengeance du genre. Nous ne sommes pas tous égaux. Les quelques rares vieux et vrais fumeurs ont les yeux rivés au sol et tirent compulsivement à toute allure sur leur cigarette, j’étais un petit joueur quand j’étais des leurs, je sens bien qu’ils souffrent de leur addiction mortelle. Quelques rares jeunes jouent les impudents décontractés avec de vraies clopes, le cancer est loin, vingt ou trente ans, rien à battre, d’ici là on aura tous collapsé. C’est finalement cela qui me gêne, cet enfermement. Nous sommes loin des excès festifs, de l’alcool désinhibant, des partages et des échanges, de la musique et de la danse, de la convivialité humaine des soirées à n’en plus finir. Plaisir triste et solitaire. Ça me fout le blues.</p>



<p>A cet arrêt est descendue une jeune métis. Baskets claires dentelées de motifs dorés, camaïeu de verts, ongles longs céladon avec des brillants incrustés, cheveux décrêpés, elle tire sur une vraie. Pas un sourire ni un regard, dureté face à ce vieux barbon bavassant sur sa vapoteuse, nous ne sommes plus du même monde, je suis transparent. Qu’est devenue notre altérité ?</p>



<p>A l’arrivée, le plaisir de marcher, la vapoteuse grésille sur le quai, je surveille l’arrivée dans le hall de la gare où je devrai l’éteindre puis plonger dans le métro. Petite pause avant le bus qui va longer la Corniche. Je m’installe au fond. De biais, dos à la route, une toute jeune femme est courbée sur un tout jeune bébé, quinze jours, pas plus. Elle a la main sur son visage, me le cache, il dort, totalement immobile, terrassé par sa naissance toute proche. Je ne cesse de le regarder. Que va-t-il devenir&nbsp;? Comment sera notre monde quand il aura mon âge, s’il y arrive&nbsp;? Plus violent, plus tragique, plus désespéré&nbsp;? Je pense à mes petits-enfants actuels et à ceux à venir. Ils ont le droit d’exister, j’ai le devoir de les aider, de leur offrir toute la résilience dont je suis capable, même si je ne me sens vraiment pas un modèle. «&nbsp;Fais ce que je te dis, pas ce que j’ai fait.&nbsp;». On a tout salopé et c’est elleux qui devront nettoyer, pas de quoi pavoiser…</p>



<p>Nous arrivons au terminus. La mère se prépare, serre encore plus fort son petit Léo ou Tiago ou Ilan ou Liam. Puis elle lève la main qui me cachait son visage et découvre… une tototte. Je serre la mienne dans la poche. Fulgurant raccourci.</p>



<p>Tu vois, Léo, ta tototte te rassure, t’apaise. Tu viens de vivre un putain de traumatisme. Je crois que moi aussi. Je te comprends jusqu’au fond de mes tripes. Ce que tu as cru être un cocon infini n’a été que transitoire, un pseudo-Eden, une illusion avant ta naissance dans ce monde insensé, agressif, d’une lumière crue, bruyant… mais tristement réel. Tu vas en sortir grandi, plus fort, il n’y avait pas d’avenir dans le ventre de ta mère, tu n’y étais que pour t’armer. Toi, tu as eu la chance de ne pas avoir de mauvaise fée, juste la bonne qui se penche sur toi et te protège de toute sa force. Mais il te reste ce souvenir d’un rêve perdu. Dépasse-le. Je suis sûr que toi, et celleux de ta génération, à partir de cet immense chaos, «&nbsp;vous accoucherez d’une étoile qui danse&nbsp;».</p>



<p>Je te promets, croix de bois, croix de fer, que, lorsque tu abandonneras ta tototte, je lancerai la mienne face à l’adversité, parce que, quels que soient l’âge ou l’époque, nous avons toujours la nécessité d’une renaissance.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/tototte/">Tototte</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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