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	<title>Bruno PERERA</title>
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	<title>Bruno PERERA</title>
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		<title>Moniteur de ski</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 11 Jan 2026 10:08:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Autres]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf Rouge. A côté de toutes les autres tenues depuis quarante ans. Au fil des années, elles sont devenues plus larges et un peu plus courtes, tassement des vertèbres.</p>



<p>Le métier a une aura, mais, vu de l’intérieur, il en est autrement. Certes, nous sommes des indépendants et un peu considérés comme les dieux ou les déesses de la piste, mais quasi six mois au soleil ou dans les intempéries, le froid, la neige, cela épuise le corps et la peau. Mal de dos, douleurs aux articulations, capsulites des épaules, tendinites multiples, le corps se casse. Sans oublier les coups de soleil, les taches, les rides précoces, les démangeaisons, les carcinomes et même les mélanomes.</p>



<p>Bref, je suis usé physiquement, et il est temps que je m’arrête.</p>



<p>Je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier. En fait, je ne sais pas si j’ai vraiment eu le choix. Venant du village sous la station, les métiers possibles n’étaient pas légion en dehors de pisteur, perchiste, secouriste ou moniteur. Ou alors il fallait s’expatrier. Mais quand on est dans la neige depuis que l’on sait à peine marcher, cela semble tout naturel de vivre avec le ski. Les jeudis après-midi sur les pistes quel que soit le temps, les samedis avec le ski-club, les dimanches et vacances avec les parents, difficile d’en réchapper. Et si on se débrouille pas trop mal, on est vite repéré pour la compétition. Bref, j’ai bouffé de la neige et des pistes toute ma vie. Avec l’été pour me reposer ou plutôt faire un autre métier saisonnier. Moi, c’était moniteur de voile. J’en remettais donc une couche pour l’usure du corps et de la peau.</p>



<p>Nous sommes des indépendants, mais nous dépendons du client. Qu’il faut satisfaire. À qui il faut plaire pour qu’il revienne. Au début de mon travail, même dans une grande station comme la nôtre, les clients étaient supportables. Mais, avec le standing crescendo, ils sont devenus de plus en plus friqués, de plus en plus imbuvables, nous prenant de plus en plus pour des larbins. Quand j’en ai eu marre de leur condescendance au cours des repas 3 étoiles, des à-côtés tels que les skis à porter pour ces dames, les chaussures à leur régler et même à leur mettre, des soirées imposées où je n’en avais rien à faire de leurs conversations hors-sol tout en faisant semblant d’être intéressé, me forçant pour y participer, je me suis réorienté vers les cours collectifs d’enfants. Moins rémunérateurs mais avec plus de sens. Les monitrices étaient surreprésentées&nbsp;: plus besoin de se pousser du col entre hommes. J’ai bien aimé finir comme ça.</p>



<p>Je suis aussi content de quitter l’ambiance de la station. En bossant tous les jours en saison, sauf le samedi, t’es forcé d’avoir un pied à terre là-haut, tu redescends peu au village. On vit en vase clos, toujours avec les mêmes personnes que l’on rencontre dans les bars, les restaurants ou chez les uns et les autres, une fois la journée terminée. C’est un petit monde, décalé par rapport à la réalité de la vallée, rythmes différents et argent plus facile, dont la vacuité a fini par me peser. Finalement la seule chose en commun avec le village, c’est que l’on se connaît tous et que tout se sait. Sauf qu’en station, c’est plus trash. Coucheries, rapports de fric, sales coups immobiliers, cancans, meublent notre quotidien. Je suis content de retourner au «&nbsp;cul des Tarines&nbsp;», même si mon père a tout vendu, étable et grange comprises, à des prix faramineux.</p>



<p>Hier, la correspondante locale du Dauphiné libéré est passée me voir à l’ESF, moi le futur ex-doyen de l’équipe des moniteurs et le bientôt jeune retraité. Elle voulait du vécu, des anecdotes. Je lui ai servi des banalités. J’ai gardé pour moi l’histoire de Michel.</p>



<p>Michel était du village, avec trois années de plus que moi. Parfois, je me demande comment des personnes peuvent hériter de tant de qualités. Beau mec, solide, puissant, beau parleur, serviable, boute-en-train sans jamais casser personne, respectueux. Toutes les filles en étaient folles. J’en étais forcément jaloux avec mes pauvres moyens, mais il était difficile de le haïr.</p>



<p>Et surtout il était le meilleur skieur que je n’ai jamais connu. Bien sûr, il est devenu moniteur à la station. Quand je disais que je n’avais pas eu le choix de mon métier, c’est parce que je voulais l’imiter, faire partie de son entourage immédiat. Il a très vite été le responsable de l’école de ski. Et quand nous avions des jours de congés, nous les passions en montagne. Je pense que j’ai fait tous les hors-pistes avec lui, autour de la station jusqu’aux plus lointains, comme Valthorens, Val d’Isère ou Tignes. A l’époque, j’avais des Lacroix de 2,20 m, ce n’était pas de la tarte pour aller sur toutes les neiges. Michel passait devant à fond, puis me disait «&nbsp;Viens, c’est facile&nbsp;!&nbsp;» et je galérais pour le suivre. Pourtant, à le voir, cela semblait simple, son style était toujours le même quelle que soit la neige, gelée, soupe ou variée. Un vrai pro. Je me suis amélioré depuis avec les années de métier, mais je n’ai jamais atteint son aisance, sa facilité, son style… sa grâce. Je suis sûr qu’il aurait pu être champion de ski, à l’égal d’un Killy, mais il n’en avait pas la fibre. La compétition, être le meilleur, écraser les autres, ce n’était pas son trip.</p>



<p>Michel est devenu mon meilleur ami. J’avais une totale confiance en lui pour nos sorties en ski de randonnée. Dès qu’il le pouvait, il parcourait la montagne. Il la «&nbsp;sentait&nbsp;». Dans le choix des itinéraires, dans l’évaluation des risques d’avalanches, de plaques à vent, des versants plus sûrs, des bons horaires. Pas une tête brûlée. Il jaugeait les dangers et faisait à coup sûr les bons choix, les bons arbitrages. A tous mes amis, mes amies, à ma femme, je disais&nbsp;«&nbsp;Si tu fais du hors piste, tu le fais avec Michel.&nbsp;».</p>



<p>Contrairement à moi, il n’a pas fait plus de dix ans dans le monitorat. Il l’a quitté pour les mêmes raisons que j’évoquais plus haut. Il est devenu «&nbsp;énergéticien&nbsp;», un truc de barrés. Mais c’est vrai qu’il était vraiment bon dans le soin. Il sentait les femmes, il sentait les hommes, il sentait les animaux, comme il sentait la montagne. J’ai pris sa place à la direction de l’ESF.</p>



<p>Michel a continué à parcourir la montagne, été comme en hiver. Et puis, lors d&rsquo;une course d’hiver en solitaire, il est tombé d&rsquo;une corniche de neige qui s&rsquo;est effondrée sous son poids. Une chute de 400 m. Il a réussi à contacter les secours qui l’ont hélitreuillé. Il s&rsquo;en est sorti. Avec de multiples fractures et une jambe plus courte que l&rsquo;autre de 4 cm. Depuis, il me disait qu&rsquo;il ne craignait plus rien, que la montagne n&rsquo;avait pas voulu de lui, qu’elle l’aimait, qu&rsquo;il ne risquait plus de mourir dans une course.</p>



<p>Pourtant, en 2000, pour ses 43 ans, c’est arrivé. Il grimpait avec une amie le glacier de la Belle Place sur l&rsquo;ubac de la Dent Parrachée en randonnée à ski. Avec les crampons à glace. On ne saura jamais ce qu&rsquo;il s&rsquo;est passé mais ils ont dévissé et fait une chute de 200 m. Qui a glissé ? L&rsquo;autre n&rsquo;a t&rsquo;il pas pu retenir celui ou celle qui dérapait ? Les secours ont mis du temps à les retrouver, morts au pied de l’à pic, tout enlacés, tout emmêlés dans leur corde. Les sauveteurs les ont redescendus dans la vallée comme cela, impossible de desserrer l’étreinte de leurs corps gelés.</p>



<p>Le village, la station, les amies et amis, toutes ses connaissances, étaient à l’enterrement. Leurs deux cercueils dans la petite église qui ne pouvait contenir cette foule silencieuse s’étalant sur la place.</p>



<p>La femme de Michel était là, bien sûr, ainsi que le mari de l’amie de Michel. Ils se voyaient pour la première fois et pourtant, ils se serraient l’un contre l’autre, unis avec nous dans la même peine.</p>



<p>Je pense qu’ils ont compris.</p>



<p>Nous, nous savions. Cela durait depuis quatre ans. Pour une fois, personne n’a rien dit, les langues de vipères se sont tues.</p>



<p>Parce que nous le respections.</p>



<p>Parce que nous l’aimions.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Astronaute</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Fabrice JAULIN]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 10 Jan 2026 10:17:40 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif « Jusqu&#8217;au bout ». Astronaute De deux choses, lune…1 16 juillet 1969, 13h17 UTC,</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/astronaute/">Astronaute</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif <a href="https://bruno-perera.fr/jusquau-bout-cadavres-exquis-steppenwolfe/" target="_blank" rel="noopener" title="">« Jusqu&rsquo;au bout »</a>.</em></p>



<p><strong>Astronaute</strong></p>



<p><em>De deux choses, lune…</em><sup><em>1</em></sup></p>



<p><em><strong>16 juillet 1969, 13h17 UTC, Cap Kennedy, Floride, Apollo 11&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 15 minutes. Se remémorant son parcours depuis les V2 conçus à Peenemünde en 1944, Von Braun sourit. Cette fois on y est, il va offrir la Lune à l’Amérique. Il est confiant, dix missions ont précédé ce lancement. La fusée est prête, tout comme le sont les équipes au sol. Les trois astronautes Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins sont les meilleurs. Neil a toujours fait preuve d’une maîtrise hors du commun, particulièrement dans les situations d’urgence. Aldrin et lui se poseront sur la lune avec le module lunaire (LEM) <em>Eagle</em> tandis que Collins restera en orbite à bord du module de commande <em>Columbia</em> &#8211; référence au canon qui propulsa les héros de Jules Verne de la Terre à la Lune &#8211; pour les récupérer et ramener l’équipage sur Terre.</p>



<p>Les services de renseignements ont bien évoqué une ultime provocation soviétique avec le lancement d’une fusée géante N-1 quelques heures plus tôt mais rien d’alarmant à ce stade. Même s’ils ont été les premiers à envoyer des humains dans l’espace, ils ont systématiquement préféré pour la Lune les modules automatiques. Son concurrent Korolev a fait alunir deux <em>Lunokhod</em>, sortes de marmites télécommandées munies de huit roues, juste aptes à prendre quelques photos et effectuer des analyses de roches. Une question contrarie cependant Von Braun&nbsp;: pourquoi une fusée N-1 quand une bonne vieille R-7 Semiorka aurait fait le job&nbsp;? Peut-être la marmite s’est-elle transformée en un énorme chaudron ! (Il rit intérieurement).</p>



<p>H moins 5 minutes. Au centre de contrôle de Houston, le directeur de vol Gene Kranz vérifie les ultimes «&nbsp;go &#8211; no go&nbsp;» avec les ingénieurs&nbsp;: propulseurs, trajectoire, guidage, contrôle altitude, systèmes électriques et communication, télémétrie, manœuvre de retour, communication équipage, chirurgien, communication publique, météo, récupération.</p>



<p>Rassuré, il informe l’équipage d’Apollo&nbsp;: «&nbsp;11 on est go pour le décollage. La Lune est à vous les gars&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>H moins 15 secondes&nbsp;: guidage interne ok.</p>



<p>0 seconde, 13h32 UTC, devant un million de spectateurs et les télés du monde entier, les cinq moteurs géants F1 s’allument, avalant chacun trois tonnes de carburant par seconde et arrachant les trois mille tonnes de la gigantesque Saturn 5 de son pas de tir. Cent mètres plus haut, les astronautes sont littéralement aplatis.</p>



<p>H plus 13 secondes, la fusée pivote et prend son azimut de vol. Tout est nominal.</p>



<p>H plus 2 minutes 42 secondes : fin de la propulsion du premier étage, allumage du second étage. La poussée stoppe 9 minutes et 8 secondes plus tard, jusqu’à la séparation et l’allumage du troisième étage.</p>



<p>12 minutes après le décollage, Apollo 11 est placé en orbite terrestre à 25&nbsp;000 km/h. 2h30 et une série de vérifications plus tard, l’équipage rallume le moteur du troisième étage pendant 6 minutes et entame sa manœuvre d’injection trans-lunaire. Collins déclenche la séparation du vaisseau <em>Columbia</em> du reste du train spatial, pivote de cent quatre-vingts degrés, arrime le LEM <em>Eagle</em> puis retourne l‘ensemble une nouvelle fois pour reprendre sa trajectoire. Prochaine étape, après trois jours et 400&nbsp;000 km parcourus : l’orbite lunaire.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Baïkonour, Kazakhstan, Luna 6&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 4 heures. Leandrov est sombre. Celui qui a succédé à Korolev, après sa mort en 1966, est tendu devant le pas de tir sur lequel la fusée N-1.6 est érigée.</p>



<p>Les quatre premiers lancements se sont soldés par des échecs, le cinquième par un semi-échec. Les étages ont bien fonctionné et la propulsion des moteurs NK s’est avérée fiable. En revanche le module lunaire LK &#8211; rebaptisé <em>Laïka</em> en hommage à la chienne satellisée en 1957 &#8211; testé avec la N-1.5 s’est crashé sur la Lune dans la <em>Mer des Pluies</em>. Un nom prédestiné au regard des nuées de remontrances encaissées par l’ingénieur suite à cet échec. Heureusement que le passager n’était qu’un mannequin en silicone. Envoyer deux astronautes vers la Lune dans ce sixième modèle est une aberration assumée par le Kremlin. Un nouveau plan a été élaboré pour coiffer les Américains sur la ligne d’arrivée. Mieux, le Comité central a décidé de faire débarquer une femme sur la Lune, marquant définitivement la modernité de l’URSS face à l’Occident. Pour illustrer les idées généreuses et fertiles du collectivisme, la <em>Mer de la Fécondité</em> s’est imposée comme site d’alunissage. Cosmonaute expérimenté, Alexeï Leonov a fait l’unanimité. Pour sa coéquipière, plusieurs volontaires ont été mises à l’épreuve par les responsables de la Cité des étoiles, dont Valentina Tcherekova, première cosmonaute mise en orbite en 1963. Leandrov a tout fait pour dissuader l’ingénieure physicienne Elena Dreanova, nièce de Korolev, de candidater à cette folie. L’Ukrainienne s’est évidement montrée intraitable. Elle a résisté à la centrifugeuse, maîtrisé les sorties extravéhiculaires simulées et géré les pannes virtuelles. Mieux, bien que cette manœuvre reviendra à Leonov, elle a obtenu 100% de réussite au simulateur de rendez-vous entre le vaisseau <em>Soyouz</em>, qui restera en orbite lunaire et <em>Laïka</em>, le module d’alunissage. Une parfaite condition physique, un mental sans faille, sa parenté avec Korolev et le sourire de la jolie brune ont dissipé les réticences résiduelles du comité &#8211; masculin &#8211; de sélection.</p>



<p>H moins 3 heures. Elena et Alexeï savourent leur repas avant de se rendre sur le pas de tir. Au moment de monter dans le bus de transfert, Leonov demande à son équipière de détourner le regard, abaisse la fermeture éclair basse de sa combinaison et urine sur le pneu arrière droit. Un rituel obligé depuis qu’en 1961, Gagarine, pris d’un besoin urgent avant son périple orbital, s’était soulagé sur cette même roue. Elena respecte à sa manière la tradition en déversant le contenu d’un flacon médical rempli préalablement.</p>



<p>H moins 1 heure, la bénédiction du prêtre orthodoxe terminée, Alexeï et Elena sont installés et sanglés à bord de la fusée N-1.6&nbsp;<em>Herkules</em> puis l’équipe au sol verrouille les écoutilles. Le compte à rebours s&rsquo;automatise 3 minutes avant le lancement.</p>



<p>0 seconde. Contredisant l’humeur de Leandrov, tous les voyants sont au vert et, ce 16 juillet 1969 à 8h30 UTC, les trente moteurs du premier étage de la fusée géante propulsent la mission lunaire soviétique vers ce qui pourrait être le plus gros holdup de l’histoire spatiale.</p>



<p>À chaque extinction et allumage successif des moteurs des cinq étages d’<em>Herkules</em>, la tête des astronautes effectue un mouvement de va-et-vient extrêmement violent, le tout dans un vacarme assourdissant et des vibrations de fin du monde. Les astronautes ne sont que des «&nbsp;pantins inadaptés&nbsp;» à de telles conditions, pense Elena. Vivement l’apesanteur et son flottement libérateur.</p>



<p>15 minutes d’enfer plus tard, la mise en orbite est confirmée. Tout est nominal à bord, Elena et Alexeï remontent leur visière et se serrent la main. Tout comme le feront les Américains quelques heures plus tard, la poussée vers la Lune est impulsée, avant que <em>Laïka</em> soit arrimé à <em>Soyouz</em> pour leur voyage couplé de 400&nbsp;000 km. Ces assemblage de modules s’apparentent à la construction de gros Lego, à la seule différence qu’ils s’exécutent à des milliers de km/h&nbsp;!</p>



<p><em><strong>19 juillet 1969, Apollo 11&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Après trois jours de transit, la Lune envahit les hublots de <em>Columbia</em>. Sa rotation apparente est une illusion. Le module de commande et le LEM <em>Eagle</em> qui lui est arrimé tournent lentement sur eux-mêmes pour réguler la température extérieure. Ces journées de navigation spatiale ont été mises à profit pour vérifier les équipements, s’amuser de l’apesanteur, réaliser des interviews et rassurer les familles. Sur Terre, Janet Armstrong, Joan Aldrin et Pat Collins se montrent nécessairement confiantes lors des interviews orchestrées par le service communication de la NASA.</p>



<p>J moins 1 avant alunissage&nbsp;: Collins actionne le moteur de <em>Columbia</em> pour se placer en orbite lunaire. Les révolutions à venir vont permettre de préparer le transfert d’Armstrong et Aldrin dans <em>Eagle</em> et peaufiner avec les équipes au sol leur descente vers la <em>Mer de la Tranquillité</em>. Les astronautes sont subjugués par les levers de Terre, semblables à ceux photographiés en 1968 par Apollo 8&nbsp;: perdue au milieu de l’immensité cosmique, la beauté de notre planète s’était révélée dans sa fragilité et sa finitude, inspirant même les premiers mouvements écologistes.</p>



<p>Entamant la check-list des procédures, l’œil de Collins est attiré par un point lumineux furtif qui vient de disparaître derrière la face cachée de la Lune&nbsp;: «&nbsp;Houston, pourrait-il y avoir un autre objet en orbite lunaire en ce moment&nbsp;?&nbsp;». Gene Kranz est contrarié : « A priori non Mike, même si les Soviets ont sans doute lancé une N-1 quelques heures avant nous. On se renseigne. Vous restez focus sur la mission&nbsp;». Von Braun grimace en accueillant cette information. Son triomphe ne peut s’embarrasser d’une éventuelle diversion en provenance de Baïkonour.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Les trois journées de transit se sont déroulées au mieux. Seules deux pannes au registre&nbsp;: une poussée trans-lunaire faiblarde qui a contraint le rallumage pour quelques secondes du moteur du <em>Soyouz</em>, sans alerte sur la réserve de carburant. Plus inquiétant, une unité de recyclage du gaz carbonique a lâché mais deux autres restent parfaitement opérationnelles. Au pire, celle du module <em>Laïka</em> pourrait être rapatriée vers le <em>Soyouz</em>. La mission n’est donc pas compromise et, contre toute attente, Leandrov semble confiant. Elena reste tendue alors que rien ne semble pouvoir entamer l’optimisme de son coéquipier : «&nbsp;On va se faire les capitalistes.&nbsp;». Leonov n’est pas réputé pour sa subtilité mais il est fiable et joyeux. Il ne semble pas montrer de jalousie à l’égard de la jeune femme, Brejnev l’ayant assuré que si la mission réussissait, il serait le prochain sur la Lune.</p>



<p>Elena a mal au ventre. Le stress sans aucun doute, tout comme le dentifrice à avaler totalement indigeste et ce lavage intestinal d’avant décollage qui se fait encore ressentir. Uriner et déféquer dans l’espace sont des contraintes majeures et les médecins spatiaux ont mis en place ce protocole de vidange anticipée pour ralentir le transit, tout en l’associant à une nourriture lyophilisée protéinée qui réduit les quantités d’excréments produits. «&nbsp;Pantins inadaptés&nbsp;» se répète intérieurement Elena. Alexeï dispose d’un petit cathéter pour uriner. L’éjection dans l’espace sous la forme de petits cristaux stimule systématiquement son imagination&nbsp;quand il la décrit depuis le hublot : «&nbsp;admire cette nouvelle constellation de <em>leonovites</em>, c’est magnifique&nbsp;!&nbsp;». Même tendue, Elena ne se force pas pour rire franchement. Pour elle pas de constellation, elle se contentera du même système que pour la grosse commission&nbsp;: des sachets installés au fond de sa combinaison qui, une fois remplis, sont déposés dans un sac poubelle et analysés au retour sur Terre&nbsp;! Grandeurs et vicissitudes de la conquête spatiale&nbsp;! Son oncle Korolev avait raison de préférer les sondes télécommandées.</p>



<p><em><strong>20 juillet&nbsp;1969, Apollo 11&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>«&nbsp;11, le Pentagone confirme l’envoi d’une N-1 cinq heures plus tôt. Mike, le point lumineux que tu as aperçu est probablement la capsule de dépose d’une&nbsp;<em>marmite Lunokhod</em> version XXL. Risque zéro de collision, ils sont sur une orbite différente et leur vitesse doit être assez proche de la nôtre. C’est comme un jeu orbital du chat et de la souris. Quand on est face apparente, leur capsule est face cachée et vice et versa. Nixon a fait part de son agacement à Brejnev, qui lui a répondu qu’il n’avait pas besoin de l’autorisation de l’oncle Sam pour lancer une sonde spatiale, tout en souhaitant bonne chance à Apollo 11. On poursuit la mission comme prévu. Prochaine escale&nbsp;: <em>Mer de la Tranquillité</em>&nbsp;». Les trois astronautes ne sont pas dupes, l’état d’esprit de Kranz semble aux antipodes du nom du site d’alunissage choisi.</p>



<p>A la treizième révolution, Armstrong et Aldrin pénètrent dans le module lunaire. <em>Eagle</em> se sépare de <em>Columbia</em> et entame sa descente. «&nbsp;L&rsquo;aigle a des ailes&nbsp;!» s’exclame Armstrong, les commandes réagissant parfaitement. Une série de manœuvres plus tard, la surface de la Lune apparaît clairement dans le hublot. 1800 mètres, Armstrong fait pivoter le vaisseau pour un bon alignement… avant qu’une alarme ne retentisse&nbsp;! L’ordinateur de bord sature. Au bout d’interminables minutes d’analyse, Houston préconise à Armstrong d’ignorer l’alarme et de poursuivre. <em>Eagle</em> s’approche de sa cible et Aldrin déclenche la caméra de descente afin que le monde entier assiste à l’exploit. La surface se rapproche quand, stupéfaits, les deux astronautes repèrent au sol un petit cône de couleur or, partie supérieure d’un module déjà aluni, n’ayant pas vraiment l’apparence d’une «&nbsp;marmite&nbsp;».</p>



<p>«&nbsp;Houston, on a un problème&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Von Braun enrage, il est inenvisageable qu’un coucou soviétique ait pu piller le nid de l’aigle américain&nbsp;! Après l’injonction du centre de contrôle de tenter un autre site, <em>Eagle</em> navigue à vue sur 7 km avant qu’Armstrong n’identifie une zone d’alunissage valable. A quelques centimètres du sol, la poussière lunaire se soulève et la sonde de contact émet un bip informant le pilote de couper le moteur. Il est 20h17 UTC, il reste une minute de carburant&nbsp;! «&nbsp;Houston, ici <em>Mer de la Tranquillité</em>, L’aigle s’est posé&nbsp;». Sous les yeux du monde entier, explosion de joie dans le centre de contrôle.</p>



<p>Von Braun exulte… avant que les images télés basculent subitement d’ABC à TSTSSSR&nbsp;!</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>« Prête à entrer dans l’histoire <em>Séléna</em> ?&nbsp;». Une fois n’est pas coutume, la jeune femme apprécie ce trait d’esprit de son équipier faisant référence à la déesse grecque de la Lune. Alexeï vérifie que la combinaison lunaire d’Elena est opérationnelle. Une légère fuite d’oxygène est détectée. «&nbsp;Tout allait trop bien&nbsp;» soupire Leandrov. Le transfert vers le module de descente <em>Laïka</em> est plus rustique que chez les concurrents américains&nbsp;: ici pas de sas de liaison, Elena passera par l’extérieur, munie de sa combinaison de sortie extravéhiculaire qu’elle conservera sur la Lune. Elle a scratché dessus un insigne qu’elle a elle-même dessiné : une colombe bleue volant dans un ciel étoilé. Les autorités ont validé ce symbole de la paix, loin d’interpréter que les couleurs étaient celles de l’Ukraine, en hommage à son oncle Korolev.</p>



<p>Quatre heures et demi sont nécessaires aux ingénieurs au sol pour résoudre le problème de la fuite d’oxygène. La mission reprend, les cabines des deux vaisseaux sont dépressurisées, l’écoutille du <em>Soyouz</em> est ouverte et là c’est le choc&nbsp;: Elena est saisie par la surface criblée qui défile dans le vide sous elle. C’est vertigineux&nbsp;! Elle profite du spectacle encore quelques secondes avant que Leonov la propulse hors du vaisseau, agrippée à la barre de transfert sur laquelle elle s’est sanglée. Quelques minutes plus tard, elle déverrouille l’écoutille du <em>Laïka</em>, s’engonce dans le réduit et referme la porte blindée. Elle enclenche l’alimentation générale et, étonnamment, tous les voyants sont verts. Leonov orchestre la séparation d’avec le <em>Soyouz</em> puis, l’autorisation confirmée par la Cité des étoiles, Elena actionne la commande «спуск»<sup>2</sup> qui automatise la descente vers la <em>Mer de la Fécondité</em>. Au moment où le module lunaire <em>Laïka</em> se détache, elle entrevoit un minuscule reflet lumineux plus haut : Apollo 11&nbsp;?</p>



<p>Le moteur de descente s’allume avec une minute d’avance, une facétie de l’ordinateur de bord qui ne semble pas trop inquiéter le centre des opérations. Leandrov confirme la poursuite de la mission. A 25 km de la surface, l’ingénieur responsable de l’alunissage l’informe que cette mise à feu prématurée a modifié l’angle de navigation de <em>Laïka</em>. Pas de risque majeur pour le vaisseau mais plutôt que viser la <em>Mer de la Fécondité</em>, il file tout droit vers celle de la <em>Tranquillité</em>. Deux options sont envisagées : annuler ou alunir sur le site des Américains. Coup de fil à Brejnev, réponse cinglante&nbsp;: «&nbsp;Posez-le où vous voulez mais posez-le&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Ce 20 juillet 1969 à 20h08 UTC, le module lunaire soviétique alunit brutalement dans la <em>Mer de la Tranquillité</em>, à 100 km du site initialement prévu, en lieu et place de celui d’Apollo 11. Elena ne traîne pas. Elle dispose de 3 heures d’oxygène et doit récolter 20 kg de roches. Elle déclenche la caméra panoramique de suivi et déverrouille l’écoutille de sortie qui s’ouvre sur un paysage entremêlé de féerie et de désolation. Elle pivote péniblement et entame la descente de l’échelle d’accès. Parvenue au dernier barreau, elle teste un saut vers le sol tout en maintenant les mains sur les montants, s’assurant qu’elle pourra bien remonter. Second essai, cette fois elle lâche prise, scrutée par les télés du monde entier, sidérées par le sigle qui se dévoile sur son casque : CCCP&nbsp;! La main de Von Braun tremble en reposant le combiné. Excédé, Nixon n’a pas manqué de lui rappeler les cent-cinquante milliards de dollars injectés dans le programme lunaire US&nbsp;!</p>



<p>Devant six cent millions de téléspectateurs médusés, Elena risque quelques pas, subjuguée par les traces éternelles de ses semelles gravées dans la poussière lunaire. Inspirée par cette empreinte, elle déclare simplement, en russe puis en ukrainien&nbsp;: «&nbsp;C’est un petit pas pour une femme&#8230;&nbsp;».</p>



<p><sup>1</sup> 1<sup>ère</sup> strophe d’un poème de Jacques Prévert</p>



<p><sup>2</sup> Descente</p>



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		<title>Ebène</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Etienne VIGNAUX]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:54:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle d&#8217;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025. La frontière est à quelques</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle d&rsquo;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>La frontière est à quelques centaines de mètres, juste avant l’entrée du tunnel. En passant ce matin dans l’autre sens, elle pullulait de voitures françaises de la police aux frontières, pourtant du côté italien, hommes et femmes armés, couleur bleu nuit avec l’écusson PAF en haut du bras gauche.</p>



<p>Elle a tenu à conduire depuis Turin, trop stressée, besoin de s’occuper. La neige tombe sans interruption. Fin de journée, dans la nuit. La tension est au maximum. Boules aux ventres. Silence. Je leur ai demandé de positiver, de visualiser que tout se passerait bien, que nous franchirions sans encombre le poste de police. Je vois les nervures blanches de ses deux mains agrippées au volant. Un coup d’œil à notre passager assis sur le fauteuil arrière du milieu, je lui ai demandé de ne pas se coucher. Il a la tête encapuchonnée et penchée entre nos deux sièges, les yeux baissés. Je crois qu’il prie.</p>



<p>Nous arrivons au portique, un panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;» nous demande de nous arrêter. La voiture ralentit au pas.</p>



<p>Nous avançons sans nous regarder&#8230;</p>



<p>Première soirée de Noël sans les enfants. Soit très loin à l’étranger, soit dans la famille du conjoint. Fête chrétienne peut-être, mais surtout fête en famille. Joie des petits-enfants devant le sapin ou pour l’ouverture des cadeaux le lendemain matin. Repas animé face au poêle, neige dehors, dans la montagne, bien au-dessus de la vallée.</p>



<p>Nous n’étions que tous les deux. Un petit sapin en plastique vert avec quelques micro-boules, cela suffisait largement pour déposer à son pied nos cadeaux mutuels. Nous ne nous l’étions pas dit mais ces absences nous pesaient en ce matin de la veille de Noël. Alors, quand elle m’a proposé de passer la journée à Turin, de l’autre côté de la montagne, visite du Palazzo Reale et du Mercatino di Natale à l&rsquo;intérieur du Cortile del Maglio, j’ai trouvé que l’idée était excellente même si elle était un peu convenue.<br><br></p>



<p>Après le Palazzo Reale, nous avons rejoint le marché de Noël tout proche sous une pluie glaciale de neige fondue. Il faisait presque bon dans le Cortile. Lumières saturées des stands et des chalets, odeurs multiples de saucisses grillées, de crêpes, de vin chaud, d’épices, de chocolat, de fromages et pâtisseries traditionnelles. Musiques, groupes de danses folkloriques, jongleurs. Cris d’enfants devant les jeux ou dans les manèges tournants, cela me mettait un peu le blues, me rappelant la joie des nôtres. Nous essayions d’avancer dans une foule compacte, ralentie, nous parlant très fort pour surmonter le niveau sonore captif de l’édifice.</p>



<p>Quand, soudain, il nous a fait face. Grand, solide, engoncé dans une doudoune noire, pantalon de survêtement sombre et, détail incongru, les pieds en chaussettes dans des claquettes en plastique bleu. Jeune, très jeune, adolescent. Il essayait de nous sourire, se donnant du courage pour nous aborder, mais l’on sentait bien sa détresse, sa fatigue. Les yeux perdus, abattus, presque résignés..</p>



<p>Il nous a demandé, avec son accent africain, si nous étions Français.</p>



<p>Je ne sais pas si, en temps normal, nous lui aurions répondu, regards glissant ailleurs, passant notre chemin. Mais je crois que, face à son désarroi, ajouté à notre tristesse de veille de Noël, nous avons été, l’un et l’autre, poussés à nous arrêter.</p>



<p>Oui, nous étions Français. Et lui&nbsp;?</p>



<p>Malien. Il voulait savoir si nous rentrions en France et pouvions le prendre avec nous.</p>



<p>Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre sa situation, en regard de son état psychologique et physique, de ses vêtements, de sa jeunesse.</p>



<p>Nous lui avons demandé un moment de réflexion. Que faire&nbsp;? Nous savions qu’il ne pouvait tenter le passage de la frontière en bus. Il se serait fait immanquablement arrêter, nous avions nombre de témoignages sur des migrants sortis du car sous le contrôle de la PAF. Quant à passer par les cols enneigés et fermés, au risque d’être pris par les patrouilles s’ajoutait le danger de la haute-montagne.</p>



<p>C’était illégal de l’accepter dans notre voiture, bien sûr, mais bien des actes justes avaient été illégaux dans le passé, il suffisait de se rappeler l’époque de la Collaboration et ce qu’avaient fait nos parents. Et nous ne risquions pas la mort, juste une amende ou une condamnation de principe. Et puis nous portions dans nos gènes tous ces immigrés d’Italie, d’Espagne, d’Europe centrale qui avaient été accueillis en France. Il n’y avait donc que la peur de se faire prendre, de cette irruption de la justice dans nos vies confortables. Ne pouvions donc pas faire cet acte minuscule&nbsp;?</p>



<p>Nous nous sommes regardés. Il nous touchait profondément, nous regardant comme si nous étions son dernier espoir. Et tant de détresse. Un enfant perdu à sauver. Nous devions le prendre en charge si nous étions des humains.</p>



<p>Nous avons accepté.</p>



<p>–&nbsp;Tu n’as pas de bagages&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Non, depuis le début, dès le Sahara, on nous repère trop facilement si nous avons des sacs. J’ai tout laissé.</p>



<p>Restait à monter un mini-scénario pour mettre le maximum de chances de notre côté en cas d’arrestation. Et les scénarios, c’est mon job, la preuve avec cette histoire purement fictionnelle que je vous raconte…</p>



<p>Nous étions donc un vieux couple, CSP++, propre sur lui, dans une belle voiture, qui avait eu envie de passer la veille de Noël dans la capitale du Piémont. Et dans nos pérégrinations en ville, nous étions passé par le Cortile del Maglio où un jeune noir, sympathique, parlant français, nous avait demandé si nous pouvions l’amener en France. Il était en grande difficulté car, en voyage touristique en Europe, il s’était fait voler ses bagages et son argent à l’hôtel pendant qu’il allait fumer une cigarette dans la rue, d’où sa tenue décontractée. Il n’avait plus sur lui que son passeport et quelques euros. Il nous a demandé si nous pouvions l’amener en France d’où il rejoindrait Paris et des amis Maliens. Nous l’avons cru sur parole, pas du genre à demander ses papiers à tout stoppeur ou covoitureur que nous prenions à bord…</p>



<p>A ce propos, avait-il un passeport&nbsp;? Il nous l’ouvra sur la première page. Malien effectivement, Sékou. 17 ans.</p>



<p>Pendant les dix minutes du trajet jusqu’à la voiture, il répond brièvement à nos questions. Il avait quitté le pays en mars, en sachant pourtant que la moitié de celles et ceux de sa ville qui avaient tenté le voyage étaient morts ou avaient disparu en route. Sahara, blocage six mois en Tunisie en se cachant dans les oliveraies, il avait réussi à traverser dans un «&nbsp;bateau en fer&nbsp;» piloté par un migrant qui avait payé moins cher la traversée. Trois jours d’errance en Méditerranée, heureusement clémente, repérage par les gardes-côtes, fuite lumières éteintes dans la nuit, perte du cap pour Lampédusa pour finir en Calabre près de Crotone où ils avaient été recueillis et transférés dans un village perdu des Apennins au-dessus de Naples. Il avait tenté deux évasions mais s’était perdu sans carte. La troisième avait été la bonne grâce au GPS d’un smartphone qu’il s’était procuré. Trois heures dans la nuit et dans le froid avant de pouvoir prendre un bus pour la gare de Naples. Il était ensuite remonté en train pour Milan puis Turin où il se cachait près de la gare Porta Nuova, avant de se sauver devant la police et de se retrouver au Cortile del Maglio.</p>



<p>La nuit est tombée, la pluie incessante, la circulation dense. Sekou monte dans la voiture. Il sent le chien sale mouillé&nbsp;:</p>



<p>&#8211; Écoute, nous allons t’expliquer ce que tu dois raconter à la police si tu te fais arrêter.</p>



<p>Il répète notre alibi. Nous sourions car, s’il est fidèle, il se l’est déjà approprié avec ses propres mots et syntaxe&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Tu as de l’argent&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Oui, un peu.</p>



<p>–&nbsp;Combien&nbsp;?</p>



<p>Il hésite, puis&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;5 euros.</p>



<p>–&nbsp;Si tu te fais arrêter, tu ne vas pas pouvoir survivre. Voici cent euros, au cas où.</p>



<p>Nous avons une heure avant la frontière. Nous parlons peu. Trop tendus et quelques difficultés à comprendre le français de Sekou…</p>



<p>J’aime bien les scénarios mais j’ai voulu avoir toutes les chances de notre côté car si nous étions arrêtés, avec le grand bébé derrière, nous serions grillés. Nous portions des habits plutôt classe, je m’étais rasé de près, elle portait de belles boucles d’oreilles. La voiture était propre, break statutaire immatriculé local. Nous n’avions rien de passeurs. Mais j’aime bien aussi les scénarios avec une touche ésotérique. Pendant le trajet, j’ai téléphoné sur Signal à Philippe, le chamane du village. C’est un ami, je me suis risqué à lui expliquer la situation. Il s’est «&nbsp;branché&nbsp;» sur Sekou. Beaucoup de souffrances, de peurs. Un bon gars, avec une belle âme, il fallait l’aider à passer. Et Philippe a demandé à ses «&nbsp;guides&nbsp;» de mettre un «&nbsp;voile d’invisibilité&nbsp;» sur notre voiture. C’est tout simple. Tu commandes un voile, il se met autour de la voiture et tu deviens «&nbsp;invisible&nbsp;», on ne te voit pas. Elle est pas belle la vie&nbsp;?</p>



<p>Nous voilà donc devant le panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;», la voiture roule au pas. Je lui dis de ne pas s’arrêter. A gauche, des policiers nous tournent le dos et quittent le passage. A droite, un autre policier, adossé à la guérite, se plonge subitement dans son téléphone portable. Nous passons au ralenti. Personne ne nous arrête. Personne ne nous a vus&nbsp;? Nous augmentons progressivement la vitesse, frôlons une voiture de police au gyrophare allumé. Puis c’est le péage du tunnel. Je regarde derrière nous. Personne. Nous payons et c’est l’entrée. La sortie est à douze kilomètres. Nous sommes toujours silencieux, tendus, mais plein d’espoir. Le chemin est long à 70 km/h. Silence toujours. Enfin, au milieu, nous franchissons la frontière Italia/France. Explosion de cris&nbsp;! Nous sommes passés&nbsp;! Elle hurle sa joie, je me retourne vers Sekou et lui prend les mains, il rit, hésite encore à y croire, que son calvaire est en train de prendre fin.</p>



<p>A la sortie du tunnel, petite appréhension, mais la PAF est seulement du côté italien. Et c’est logique, les Italiens ne demandent qu’à ce que les migrants quittent leur territoire, ils leurs laissent le sale boulot. Ne prenons pas de risque, passons par les petites routes pour arriver au village. Et là, sur le parking, dans la neige fraîche, nous nous serrons tous les trois. Nous avons réussi, Sekou, tu y es arrivé, tu es enfin dans le pays dont tu rêvais, tu n’as pas souffert pour rien&nbsp;!</p>



<p>Nous arrivons dans le chalet. Je donne à Sekou des vêtements, lui demande de se laver. Il reste longuement sous l’eau chaude et remonte nous retrouver pour le repas de Noël, une assiette de plus que prévu. Des bougies allumées, la nappe des fêtes. Il est heureux, fatigué. Devant la table, il s’arrête, nous regarde et nous dit&nbsp;: «&nbsp;Merci Papa et Maman&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Il ne mange presque pas. Ni les huîtres, ni le foie gras, ni le rosbif aux crozets, ni le fromage. A peine le pain brioché qu’il roule en boule avant de l’avaler et un minuscule morceau de bûche glacée. Bien sûr, il refuse le champagne et le vin. A la fin du repas, il appelle sa famille sur WhatsApp et nous avons le défilé de sa mère que nous ne comprenons pas mais nous bénit au nom d’Allah, de son frère aîné, un homme solide, chauve en boubou, dans la nuit éclairée par son seul smartphone car il n’y a pas d’électricité, ses sœurs, ses autres frères, ses oncles. Puis Sekou va se coucher et longtemps la lumière restera éclairée, je le sais hanté par son voyage qui lui revient maintenant qu’il est sauvé.</p>



<p>Le lendemain, je l’emmène voir Philippe. Il se présente non comme un marabout mais comme un sage du village. Il le magnétise, lui remet son aura en place, lui, si petit face à cet enfant-homme. Il lui dit qu’il doit faire partir sa peur, qu’il n’a plus à être rongé par la honte de l’échec. Que maintenant une nouvelle vie s’ouvre à lui. Qu’il doit rester un homme bon, ouvert, souriant à la vie. Qu’il doit être fier de lui parce qu’ici, aucune personne n’aurait eu le courage d’accomplir ce qu’il a fait. Qu’il est une chance pour son nouveau pays parce qu’il a besoin de jeunes comme lui doué d’une telle énergie, d’une telle force capable de traverser des déserts, des mois cachés dans les oliveraies tunisienne avec le froid et la faim, puis la Méditerranée qui a noyé tant de migrants. Qu’il doit rester confiant envers l’autre, lui sourire, s’offrir et qu’ainsi la vie et la chance s’ouvriront à lui.</p>



<p>Puis le chamane monte à l’étage. Nous l’entendons longuement fourrager dans les pièces et il redescend avec un sac de vêtements et un bracelet d’obsidienne qu’il lui met autour du poignet gauche&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Hier, j’ai rangé mes affaires et je suis tombé sur ce bracelet que j’ai porté dans des moments difficiles de ma vie. Il est pour toi, il absorbe la tristesse, t’apporte la force et le courage. Quand tu iras mal, il te suffira de le toucher pour te sortir de tes faiblesses. Tu vas vivre dans un pays où les gens comme toi ne sont pas toujours acceptés. C’est un pays raciste, égoïste, mais il y a aussi des bonnes âmes. Aie confiance en toi, ne fais que le bien, accepte la vie et tu iras loin, très loin…</p>



<p>C’est l’heure du départ. Nous l’emmenons à Grenoble pour le TGV de Paris où il veut tenter sa chance. A la gare, une employée doit nous aider à prendre son billet nominatif. Il hésite à confier son passeport. Elle comprend tout de suite. Elle lui souhaite bonne chance. Je l’amène à sa voiture du TGV. Je lui explique les numéros de voiture, des places, l’enjoins de ne pas téléphoner de sa place. Puis, je m’adresse aux personnes du compartiment&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Il vient du Mali, il ne connaît pas le TGV, je compte sur vous pour l’aider jusqu’à Paris…</p>



<p>Le train va bientôt partir. Je le serre dans mes bras, il me dit «&nbsp;Merci Papa. Avec Maman, vous êtes ma famille de France.&nbsp;».</p>



<p>Je sors sur le quai. Les portes se ferment. A travers la vitre, je lui fais signe de sourire avec les mains tirant les commissures de la bouche. Il me renvoie un sourire éclairant de tout son visage et je lis «&nbsp;Papa&nbsp;» sur ses lèvres.</p>



<p>Le TGV démarre. Je lève la main.</p>



<p>Ce que nous avons fait était juste. Je me sens à ma place.</p>



<p>En ce jour de Noël, il nous a été donné un autre fils.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ebene/">Ebène</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Vermillon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:42:49 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Noir]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L&#8217;idée de cette nouvelle n&#8217;est pas de moi mais d&#8217;un covoitureur que j&#8217;ai pris en charge en 2012 dont je</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>L&rsquo;idée de cette nouvelle n&rsquo;est pas de moi mais d&rsquo;un covoitureur que j&rsquo;ai pris en charge en 2012 dont je n&rsquo;ai ni le nom ni le prénom. Quelques phrases que j&rsquo;ai longtemps gardées en moi jusqu&rsquo;à me décider à l&rsquo;écrire. Si par hasard il se reconnaît, je mettrai avec plaisir ses références et, s&rsquo;il en a écrit une nouvelle, je l&rsquo;ajouterai à la rubrique « <a href="https://bruno-perera.fr/amies-amis/" target="_blank" rel="noopener" title="">Amies et amis</a>« .</em></p>



<p>Monsieur, je ne sais si vous êtes un flic ou un psy, ou les deux à la fois, mais je vous demande seulement de m’écouter sans m’interrompre jusqu’à la fin de mon histoire.</p>



<p>La suite ne m’importe plus.</p>



<p>Je suis un peintre raté, comme d’autres sont des écrivains ratés. Peut-être un manque de chance pour être reconnu, une incapacité à me vendre, plus sûrement un manque de talent, ce quelque chose qui exploserait dans la tête de celle ou celui qui regarderait une de mes «&nbsp;œuvres&nbsp;». Pourtant, comme tous les grands, j’ai ma propre obsession qui ne me lâche pas depuis des décennies, face à laquelle je ne fais aucune concession. C’est là que réside mon malheur&nbsp;: je veux créer la vie dans mes peintures. Pas une simple illusion&nbsp;: je voudrais que mes toiles soient aussi vivantes, sinon plus vivantes, que leur modèle.</p>



<p>À rebours de beaucoup, de la tendance amorcée depuis le XIXème siècle, dès mes études aux Beaux-Arts jusqu’à ce jour, je suis passé graduellement de l’art abstrait au figuratif. Non pas celui d’un Delacroix, d’un Ingres ou d’un Courbet, mais un syncrétisme entre le réalisme et la peinture au couteau, parce que j’étais convaincu que, de la justesse des traits et de la perspective, associée à la rudesse, l’épaisseur, la sculpture de la matière colorée, aurait dû naître non un objet, mais un sujet vivant. Dans ma folie, je voulais recréer le Golem, sans la glaise, mais avec la toile de coton et l’acrylique.</p>



<p>Mon atelier déborde de mes tentatives, de toutes tailles, couleurs et styles. Des dizaines de modèles se sont succédés, que j’ai inscrits sur mes toiles, sans jamais arriver à atteindre les premières vibrations de la vie.</p>



<p>Alors, elle est arrivée. Dans la maturité de ses trente ans. Plus que par ses formes parfaites, j’ai été subjugué par son regard, ses yeux vairs, bleu et vert, couleurs pastel tellement claires que je ne pouvais savoir si elle regardait le peintre qui tentait de la fixer en deux dimensions ou son âme ou ses démons. Mais, dès que je l’ai accueillie, j’ai su que ce serait de ses lèvres, d’un vermillon translucide, aux reflets changeants, animés, qu’émergerait enfin ce que je recherchais.</p>



<p>J’ai tenté pendant des mois de le retranscrire sur mes toiles, qui s’empilaient inachevées dès que je sentais que j’avais laissé filer le trait ou la couleur qui me mèneraient à mon but.</p>



<p>Nous sommes devenus amants. Aura du peintre «&nbsp;maudit&nbsp;», mais je sais aussi qu’elle avait envie d’expérimenter cette folie qui m’animait, d’absorber cette force de vie, cette force de mort, qui me donnaient consistance, éprouver autre chose que la détresse triviale de ses rencontres précédentes.</p>



<p>Puis elle s’est lassée. Après avoir cerné ma monomanie, elle a gratté jusqu’à l’homme ordinaire. Elle n’a plus cru en moi. A quoi bon ces séances éprouvantes, nue dans le froid de l’atelier, devant cet homme quelconque sous son vernis d’artiste, qui n’était pas capable, se serait jamais capable, de créer sur ses toiles ce double d’elle-même&nbsp;?</p>



<p>Et plus elle s’éloignait, plus je m’accrochais à elle, me sentant devenir dépendant, éprouvant un attachement que je n’avais jamais ressenti auparavant. Parce-qu’elle avait son mystère, son étrangeté, son indépendance, la violence de sa jeunesse. Parce qu’égoïstement je savais qu’avec elle j’attendrai le but de ma vie.</p>



<p>Elle a rompu, voulu arrêter les séances de pauses. Mon dernier tableau, le meilleur, était quasi achevé. Je l’ai supplié, je l’ai imploré, jusque ce qu’enfin, elle accepte <em>du bout des lèvres</em> de venir une dernière fois à l’atelier.</p>



<p>La pression était immense. Je devais trouver la bonne couleur. Je travaillais au couteau ma palette, mélangeant fébrilement les pigments que je plaquais sur la bouche sans jamais que la toile ne s’anime, raclant, puis recommençant pendant des heures. Elle me regardait faire, amusée, puis l’agacement est monté et enfin le dédain. Elle me cracha&nbsp;: «&nbsp;Tu me fais perdre mon temps, tu n’arriveras jamais à rien avec tes croûtes, ce que tu recherches est hors de portée d’un minable peintre raté.&nbsp;».</p>



<p>Elle avait raison. Son regard était devenu triomphant. Je n’avais jamais éprouvé un tel mépris. Justifié.</p>



<p>Je ne supportai pas que ma quête s’achève ainsi. Je lâchai la palette qui se retourna avec un bruit mat contre le sol, je lui plantai mon couteau à peindre à la base du cou, déchirai la carotide. Le sang gicla sur moi, tout autour d’elle. Elle s’effondra, la stupeur dans son regard que je ne lâchais pas. Agonisante, elle eut encore la force de regarder le tableau et, à voir son effarement, je me retournai brusquement. Le sang avait délicatement giclé sur les lèvres, seulement circonscrit à elles, leur donnant la teinte vermillon exacte que je recherchais en vain.</p>



<p>Et, au moment où, dans un dernier soupir, elle mourut, le tableau s’anima soudainement, devenant vivant.</p>



<p>Je le regardai fixement. C’était elle, ses yeux, ses lèvres. Encore plus vivante. Le Golem. Enfin&nbsp;!</p>



<p>Mais, très vite, le sang se coagula, vira au brun. La toile redevint quelconque.</p>



<p>Morte. À côté d’un cadavre.</p>



<p>Ma quête était insensée. J’ai détruit la Vie pour créer la Vie.</p>



<p>Et elle m’a échappé.</p>



<p>Monsieur, je suis non seulement un peintre raté mais un fou criminel qui n’a pas eu le courage de se suicider.</p>



<p>Faîtes de moi ce que bon vous semble.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/vermillon/">Vermillon</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Bronze</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/bronze/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=bronze</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 09 Mar 2025 19:51:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bruno-perera.fr/?p=1161</guid>

					<description><![CDATA[<p>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&#160;Palette d’histoires&#160;» chez Chemin faisant – juin 2025. Nous n’avons pas pu attendre le</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><br><em>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&nbsp;Palette d’histoires&nbsp;» chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>Nous n’avons pas pu attendre le petit-déjeuner.</p>



<p>Nous sommes tendus dans la brume de ce petit matin d’été, pas franchement réveillés suite à notre longue soirée «&nbsp;comme avant&nbsp;» où, sous le frêne multi-centenaire, autour de la grande table dressée, nous avions repris, guidés par la guitare sèche, les chansons de nos adolescences.</p>



<p>Face à nous, appuyés contre un vieux poteau en béton armé effrité allongé à même le sol, juste à côté du foyer encore tiède des cendres de la veille, étaient alignés d’étranges objets informes en terre cuite rouge, mini-amphores dévoyées, ventrues aux bouches multiples à l’orée desquelles luisait un métal doré qui les avait remplies lors de la coulée.</p>



<p>Voilà, c’est le moment ultime, celui où nous allons les casser à la masse et dégager de la gangue ce que nous avions mis des jours à sculpter la cire puis à préparer les moules.</p>



<p>Moussa, les yeux rouges de la fatigue de la semaine à guider les apprentis, me tend le marteau d’un geste autoritaire. Je suis donc désigné pour inaugurer nos mises au monde.</p>



<p>Je m’approche de mon moule, le saisit, lève le marteau, hésite avant de l’abattre. </p>



<p>Comment va-t-elle être&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>Trois ans.</p>



<p>Il m’avait fallu trois ans pour accepter le deuil et commencer à sortir de ce vide où sa disparition m’avait plongé. Un amour fou, une entente au-delà de ce que j’avais connu jusqu’alors. Nous nous retrouvions dès que possible, chaque séparation me devenait de plus en plus insupportable, ne tenant que dans la perspective des retrouvailles suivantes. Pas de tensions, juste l’évidence que «&nbsp;nous étions faits l’un pour l’autre&nbsp;». Nous allions peu à peu vers l’idée de vivre ensemble, de lâcher nos appartements respectifs pour un endroit qui serait notre bulle pouvant contenir tout notre amour, ce besoin irrépressible de ma peau contre sa peau.</p>



<p>Et puis, un matin, à la porte de son logement où elle devait être revenue après une semaine dans sa famille, elle ne m’avait pas ouvert. Mes coups résonnaient dans la pièce vide derrière l’entrée. J’ai attendu longtemps, rongé par l’angoisse, avant de repartir. Pas de réponses au téléphone, à mes messages, à mes courriels. Ses frères silencieux. Ses amis aussi. J’ai surveillé en vain l’entrée de son immeuble avant qu’une voisine ne me dise qu’elle avait déménagé. Elle avait démissionné de son travail, effaçant toutes ses traces. Elle m’avait «&nbsp;ghosté&nbsp;». Sans explications. Me laissant face à ce mur contre lequel je ne cessais de me fracasser.</p>



<p>J’ai longtemps cherché une explication, puisque je la savais vivante. La peur de vivre ensemble, de se faire dévorer par notre passion. Peur de perdre son être essentiel, celui qui ne tenait que par sa solitude. Peur de se voir nue à travers mon regard. Peur de se dévoiler, de se révéler telle qu’elle était, bien moins séduisante que dans mon estime. Ou déçue par mon amour, par ce qui émanait de moi, simple homme ordinaire, alors qu’elle m’avait fantasmé si loin, si haut.</p>



<p>Je ne saurai jamais. J’ai abandonné mes interrogations. J’ai accepté sa fuite. J’ai accepté qu’elle soit différente de ce que j’avais cru ou plutôt projeté sur elle. J’ai accepté qu’elle soit « merdique », contradictoire, incohérente. J’ai compris qu’elle avait agi comme elle avait pu, la dérobade et le silence plutôt qu’une lente dégradation d’un amour impossible, au-delà que ce que nous, humains, pouvions vivre. J’ai cessé de la juger. Je lui ai pardonné.</p>



<p>Je crois&#8230;</p>



<p>Mais je n’ai encore jamais pu me faire à son absence, cherchant jusqu’à ce jour, dans les nuits blanches, son corps chaud, sa peau soyeuse, son souffle enfantin.</p>



<p>Elle ne m’avait rien laissé. Notre amour n’avait duré que quelques semaines. Pas de photos qu’elle refusait. Pas de mots, de dessins. Pas de cadeaux. Pas de vêtements. Pas de mèches de cheveux ni même de rognures d’ongles. Juste les souvenirs profondément inscrits en moi de son corps, de ses attitudes, de son regard, de ses sourires, de sa jouissance. De ses silences. De ses rares paroles.</p>



<p>Aussi quand un ami sculpteur m’avait proposé ce stage, je ne sais pourquoi j’ai accepté immédiatement, moi qui n’ai jamais su quoi faire de mes mains, à part caresser et écrire.</p>



<p>Je ne sais pourquoi non plus Moussa, descendant d’une longue lignée de fondeurs maliens, m’a pris sous sa protection, moi le novice, ou plutôt l’incompétent, au sein de stagiaires qui avaient des années de pratiques.</p>



<p>Je ne sais pourquoi enfin mes mains se sont mises immédiatement à compulser la cire noire des abeilles africaines, guidées par des forces qui m’étaient inconnues et qui ont créé au bout de quelques jours ce corps que, subitement, j’ai reconnu comme étant le sien. Je crois avoir été le plus assidu, premier arrivé, dernier parti, à lisser la peau, à ajuster la proportion des membres, du tronc, de la tête, à lui donner cette exacte position qu’elle avait eu ce premier jour sur la plage où elle m’avait séduit, posée sur le sable dans la crique fermée de rochers de granit rond, à genoux, les mains appuyées sur ses mollets à l’arrière, et son tronc et son torse arc-boutés, ses seins dressés, son ventre lisse sous la tension, sa chevelure coulant le long de son dos jusqu’aux fesses, sa tête inclinée et me regardant dans un demi-sourire, sûre de son emprise.</p>



<p>Moussa m’a guidé doigt à doigt, à tenir les outils dans leur exacte position, renforcer le galbe des muscles, abonder la chevelure, incliner le cou, forger le regard. Et quand nous avons jugé la statue de cire aboutie, il m’a aidé à l’emmailloter d’argile chamottée enrichie de crottin tamisé, placer les cheminées de remplissage et les évents, consolider au fil de fer, puis recouvrir le tout d’une argile de consolidation. Et quand le moule a fini de cuire dans le feu de bois au sol, que la cire a coulé récupérée fumante dans les seaux d’acier, il avait, comme moi, les yeux mouillés de larmes.</p>



<p>Mais il me manquait quelque chose, un geste, un ajout pour parfaire la création. C’est alors que j’ai retrouvé, au fond d’une poche de la vieille veste de travail que je portais comme je la portais ce jour-là où nous avions parcouru, elle et moi, le sentier côtier peu avant sa disparition, une alliance que je lui avais tressé avec trois brins d’oyat et que je lui avais passé à l’annulaire gauche avant qu’elle ne me la rende en riant. C’était donc la seule chose qui me restait d’elle. Aussi, à l’abri des regards, mais peut-être pas de celui de Moussa, je la glissais par une des cheminée de remplissage. Qu’elle brûle avec le métal coulé et qu’elle fusionne avec elle&nbsp;!</p>



<p>Et quand, après avoir fait fondre tout un amas de robinets, vieux boulons et écrous, tuyaux tordus de laiton et de cuivre dans un creuset taillé dans un chauffe-eau au rebus coupé et tapissé de briques réfractaires, posé au sol avec un soufflet électrique à pleine puissance rougeoyant le charbon de bois entourant le contenant, Moussa plongea une vielle louche rallongée d’un manche d’acier dans la soupe liquide aux vapeurs fluo vertes et me la tendit, je n’ai pu refuser d’accomplir, le premier, ce geste de la coulée en elle.</p>



<p>Il y eut comme une explosion, une bouffée de vapeurs et Moussa me tint fermement la main pour qu’elle ne s’arrête et ne crée une fissure dans la pièce à venir, jusqu’à ce que le liquide parvienne en haut du moule.</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>J’abats le marteau, le moule éclate d’un seul coup, d’un seul.</p>



<p>Et elle apparaît nue, dans toute sa splendeur, brillante et dorée comme l’or.</p>



<p>Et elle apparaît parfaite, exactement comme dans mon souvenir, dans toute sa séduction.</p>



<p>Et, quand je la prends entre mes mains, si pesante, si lisse, un frisson parcourt ma peau parce que je la sens vibrante, vivante, et que, soudainement, ce vide qui m’oppressait depuis trois ans disparaît.</p>



<p>Et quand je la lève vers le ciel pour l’éclairer dans les premiers rayons qui viennent d’apparaître, Moussa me sourit, fier de m’avoir mené jusque là, et me pointe du doigt la poitrine.</p>



<p>Sous le sein gauche, là où l’anneau d’oyat s’était bloqué dans le moule et avait brûlé, il reste un trou béant à la place du cœur.</p>



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		<title>Effondrement</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/chute/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=chute</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 Mar 2025 20:59:27 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Glissade vers la perte,Paradis disparu,Mes mains ne ramènent que poussière,La vie est moribonde sous les scories,Goût de cendres,Tout se délite,Chute.Fin</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">Glissade vers la perte,<br>Paradis disparu,<br>Mes mains ne ramènent que poussière,<br>La vie est moribonde sous les scories,<br>Goût de cendres,<br>Tout se délite,<br>Chute.<br>Fin de partie.<br>Où va le sens ?<br>Déchirures des promesses reniées,<br>Brouillard devant moi,<br>Qu&rsquo;est devenue cette plénitude ?<br>Vies juxtaposées et bientôt étrangères,<br>Brûlures de cette intensité passée,<br>Sarment desséché.</td></tr></tbody></table></figure><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/chute/">Effondrement</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Sans espoir</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=ultime-tentative</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 03 Mar 2025 20:53:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L&#8217;avenir n&#8217;existe plus, le passé est si lourd,Ne choisissons que l&#8217;instant,À nouveau amants,À stopper le temps.Plus de reproches, plus de</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">L&rsquo;avenir n&rsquo;existe plus, le passé est si lourd,<br>Ne choisissons que l&rsquo;instant,<br>À nouveau amants,<br>À stopper le temps.<br>Plus de reproches, plus de projections,<br>Plus d&rsquo;interrogations,<br>Seulement nos corps, nos regards,<br>Nos mains unies, <br>Nos bouches assoiffées,<br>Cette soif de l&rsquo;urgence,<br>Peau contre peau.<br>Peu importe l&rsquo;endroit,<br>Lit profond, haie cachée, <br>Voiture face à l&rsquo;océan,<br>Sentier côtier, route enlacée,<br>Cocon de la tente,<br>Oublier notre attente,<br>Rester secrets,<br>Vivre à côté.<br>N&rsquo;imaginer que la caresse suivante,<br>Déposer nos blessures,<br>Les mots trop durs,<br><br>Les douleurs enkystées,<br>Les rêves avortés,<br>Les chaînes du passé.<br>Baisers et joies volées<br>À la fatalité.<br>Sans retour,<br>Sans demande.<br><br>Sans espoir.</td></tr></tbody></table></figure><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/">Sans espoir</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Magnétique</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/magnetique/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=magnetique</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Mar 2025 20:35:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Madame, je vous attendais.Nous étions ensemble à deviser,J&#8217;aimais entendre et participerÁ leur légèreté profonde,Mais une partie de moi vous recherchait.Et</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/magnetique/">Magnétique</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">Madame, je vous attendais.<br>Nous étions ensemble à deviser,<br>J&rsquo;aimais entendre et participer<br>Á leur légèreté profonde,<br>Mais une partie de moi vous recherchait.<br>Et j&rsquo;ai cru vous voir, à la fois vous et une autre.<br>Vous m&rsquo;avez regardé,<br>Sans sourire il me semble,<br>Et vous nous avez rejoints.<br>Vous vous êtes assise entre eux et moi,<br>Sous le soleil rasant de cette fin d&rsquo;après-midi,<br>Mêlant aux nôtres votre présence.<br><br>Vos cheveux ramassés en chignon-sauvageon,<br>Très haut sur la tête, avait changé votre être,<br>Comme si, cessant de cacher votre visage, ils le révélaient.<br>Vous étiez magnétique.<br>Vous étiez magnifique.<br>Vous étiez magique.<br>Vos yeux brillants rendus encore plus clairs sous la lumière,<br>Votre léger maquillage,<br>La finesse de votre visage,<br>Votre bouche dessinée,<br>Votre chaud sourire&#8230;.<br><em>«&nbsp;C’est un cliché de l’écrire, mais c’était exactement ce que je ressentais : je restais sans voix.&nbsp;»</em><br>Ébloui par ce qui émanait de vous.<br>Votre nouvelle coiffure actait ce que vous étiez devenue,<br>Soulignait votre mue.<br>Vous étiez sortie chatoyante de votre chrysalide,<br>En plénitude, en confiance, en maturité.<br>J&rsquo;ai pensé que je ne méritais pas la chance que vous m&rsquo;aimiez.<br><br>J&rsquo;ai tenté de dissiper ma gêne,<br>Aiguiller les conversations,<br>C&rsquo;était aisé, ils s&rsquo;y prêtaient sans peine.<br>Et tout au long de ces échanges, j&rsquo;essayais de ne pas trop vous regarder,<br>Mais votre attirance m&rsquo;était si forte que j&rsquo;ai osé,<br>De mon genou, légèrement le vôtre, toucher.<br>Nous avons beaucoup parlé, un peu ri, l&rsquo;heure avançait,<br>J&rsquo;étais sur mes gardes et j&rsquo;enviais votre naturel.<br>Et quand il a fallu se séparer, je me suis dit qu&rsquo;il était impossible<br>Qu’ils ne ressentent pas que nous nous aimions.<br>D&rsquo;un amour passion.<br><br>Les heures ont passé,<br>Au plus profond de la nuit je vous veille,<br>Votre présence m&rsquo;est encore si forte,<br>Qu&rsquo;à étendre le bras, je pourrais vous toucher,<br>Mais je ne voudrais point troubler votre sommeil.<br>Madame, je vous le dis encore,<br>Je vous aime.</td></tr><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left"></td></tr></tbody></table></figure>



<p></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/magnetique/">Magnétique</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<item>
		<title>La chevalière</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/la-chevaliere/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-chevaliere</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Nov 2024 11:43:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en arriver en quelques heures à un tel degré d’intimité&nbsp;? Alchimie des rencontres. Hasard ou non hasard&nbsp;? Je suis tombé sur deux barrées, nageant en plein ésotérisme. J’aime me plonger dans des univers radicalement différents du mien, magie du covoiturage. Mais cette fois-ci j’ai brisé ma carapace, nous nous sommes ouvertes toutes les trois, une sorte d’égrégore remplit l’habitacle, je suis devenu multiple, agrégeant les émotions de ces deux femmes qui m’étaient étrangères quelques heures plus tôt et qui sont devenues comme des sœurs.</p>



<p>Nous avons encore plus de six cent kilomètres avant la fin du voyage. Mes deux mains sont bien posées sur le volant. Normal&#8230;à 135 km/h. Je leur montre à mon annulaire gauche la chevalière en or et j’entreprends alors de la faire glisser, tout en contrôlant les écarts de la voiture sur l’autoroute. J’arrive à l’extirper enfin et je leur fait passer le bijou, qu’elles examinent et soupèsent tour à tour. Oriane l’enveloppe enfin dans sa grosse patte. Ses yeux se ferment, des larmes coulent&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Raconte-nous son histoire, elle a tellement de douleurs et de personnes en elle…</li>
</ul>



<p class="has-text-align-center">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>



<p>J’avais vingt-trois ans. Ma mère m’avait emmené chez le bijoutier en bas de la ville pour mesurer la taille de mon annulaire gauche. Une fois enfilé le doigt dans le bon anneau, elle sortit de sa poche une petite boite à bijou avec à l’intérieur une chevalière qu’elle me tendit. L’objet semblait curieusement léger pour sa taille&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Elle vient de ton grand-père. C’était sa bague de fiançailles en or. Il l’avait fait faire juste avant de partir à la guerre en 1917, quand il s’est engagé en tant qu’étranger. Il est parti au front après la cérémonie.</li>



<li style="font-size:14px">Elle ne pèse pas bien lourd.</li>



<li style="font-size:14px">C’est exact, le médaillon est creux. Il n’avait pas assez d’argent pour de l’or plein. Il faudra que tu fasses attention, elle est fragile et peut se déchirer si tu l’accroches. Tu vois, deux lettres sont gravées et entrelacées, G &amp; Z, les initiales de ton grand-père.</li>



<li style="font-size:14px">Pourquoi est-elle pour moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Quand mon père est mort des suites des gaz dans les tranchées, il était convenu qu’elle me revienne parce que j’étais l’aînée. Mais ma mère l’a gardée jusqu’à sa mort. Quand elle se couchait, elle mettait sur l’autre oreiller la photo de Gaston, sa chevalière et son anneau du mariage. A la succession, c’est ta tante qui l’a récupérée. Je n’ai pas voulu faire d’histoire. Mais maintenant qu’elle est morte, je l’ai retrouvée.</li>



<li style="font-size:14px">Oui, mais pourquoi moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Elle devait revenir à notre aîné. Mon frère étant mort tout jeune, elle était pour la plus grande des deux filles. Il est temps que je la transmette. Ton frère nous a trahi, il est n’existe plus pour moi et ton père. Tu es le deuxième des garçons et, même si tu as deux sœurs avant toi, je te la confie.</li>
</ul>



<p>Je ne me sentais pas légitime mais j’ai accepté. Par la volonté de ma mère. Pour mon grand-père que je n’avais jamais connu. Mais je gardais en moi comme un goût de trahison. Cette chevalière ne devait pas être pour moi.</p>



<p>Je l’ai gardée pendant plus de vingt ans. Toujours à mon doigt, je ne pouvais m’en séparer. Éraflée, usée et même déchirée comme me l’avait prédit ma mère, elle allait souvent en réparation chez le bijoutier. Elle intriguait. Armoiries nobiliaires&nbsp;? Bague de mariage, surtout quand le médaillon glissait sous le doigt&nbsp;? Un ami un peu devin l’avait prise dans ses mains. Les yeux fermés, il m’avait confié sa vision, un homme très grand, très maigre, avec des bandes molletières, tout de bleu vêtu, le bleu horizon de l’infanterie. Mon grand-père italien, un géant de près de deux mètres qui avait dû s’asseoir auprès de ma grand-mère pour la photo du mariage. Cette bague était habitée par son histoire. Elle me reliait à lui. Je ne pouvais m’en séparer malgré la trahison originelle.</p>



<p>Et puis ma mère est morte. Alzheimer. Je suis sûr qu’elle avait voulu oublier le chagrin irréparable de la perte de son fils aîné que son mari lui imposait. Mon père ne lui a pas survécu bien longtemps. Alors nous, une partie de la fratrie, nous avons décidé que les guerres de nos parents n’étaient pas les nôtres. Que nous n’avions pas à supporter cet héritage. Qu’il avait provoqué trop de douleurs. Que nous devions accueillir à nouveau notre frère aîné parmi nous. Pas le retour du fils prodigue, non. Pas le pardon, non plus. Simplement que l’amour et la vie étaient beaucoup plus forts que toutes ces rancœurs enkystées dans notre histoire familiale. Que l’on laisse ces dernières aux morts, pas aux vivants&nbsp;!</p>



<p>A la succession, j’héritais d’une commode en merisier qui avait occupé pendant des décennies la chambre de nos parents. Dans le tiroir du haut, un compartiment caché où je trouvais une boule noircie, pesante, dans un sac de toile. Du métal fondu, une goutte d’or surnuméraire restante d’un bijou que ma mère avait fait refaire, large bracelet tressé devenu anneau.</p>



<p>Et c’est alors que l’évidence m’a traversé.</p>



<p>Je suis allé voir le bijoutier. Un vrai, toujours dans son atelier, à fondre, ciseler, graver. Réparer. Je lui ai demandé de remettre à neuf la chevalière, qu’elle soit comme à sa création, quitte à utiliser l’or brut que je lui apportais. Puis je le priais s’il pouvait créer une chevalière à l’identique, avec un médaillon plein cette fois-ci, sur laquelle il pouvait graver non pas G &amp; Z mais S &amp; Z entrelacés, le «&nbsp;Simone&nbsp;» de ma mère, avec exactement le même style artistique. Il m’a répondu&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Vous portiez votre grand-père avec vous, maintenant vous voudriez que ce soit la mémoire perdue de votre mère avec l’or qu’elle a porté. Non seulement je peux le faire mais ce sera avec tout mon savoir-faire. Un bijou n’est jamais quelconque, il recèle toute l’histoire et tous les amours et déchirements d’une famille. C’est exactement pour cela que je fais ce métier.</li>
</ul>



<p>Quand je suis venu prendre possession de ma commande, la nouvelle chevalière était comme je l’avais imaginée. Plus lourde mais en tout point semblable à l’autre, le «&nbsp;S&nbsp;» ayant remplacé le « G&nbsp;»…</p>



<p>Il est maintenant devant moi, chez lui. C’est l’hiver, le poêle ronfle dans la nuit. Il ne sait pas pourquoi j’ai tellement tenu à le voir.</p>



<p>Je sors de ma poche la petite boîte que je lui tends.</p>



<p>Il l’ouvre.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Je te rends ce qui devait t’appartenir. Parce-que tu es l’aîné. Parce-que c’est toi qui doit porter notre grand-père. Parce-que je n’avais pas le droit de la garder, je n’étais pas légitime. Je fais ce que notre mère aurait voulu faire mais les conventions et la fidélité à notre père l’en ont empêché. Avec cette chevalière, tout se remet en place, tout est aligné. Nous effaçons ces douleurs, tu es à nouveau parmi nous. Et, si le Ciel existe, je suis sûr que, maintenant, nos parents en sont heureux. Bienvenue parmi nous, mon frère.</li>
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			</item>
		<item>
		<title>Un bouc émissaire</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=un-bouc-emissaire</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 12 Apr 2024 20:03:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de Chemin faisant (Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de <a href="https://editions-actu.org/chemin-faisant-edition-associative/" target="_blank" rel="noopener" title="">Chemin faisant </a>(Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des expressions françaises qui font référence à des animaux.</em></p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-large is-resized"><a href="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="773" src="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg" alt="" class="wp-image-1147" style="width:550px" srcset="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg 1024w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-300x227.jpg 300w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-768x580.jpg 768w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg 1120w" sizes="(max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /></a></figure>



<p>Je n’aurais pas dû.</p>



<p>Je n’aurais jamais dû monter dans ce bus de «&nbsp;la mort qui tue&nbsp;».</p>



<p>Le voyage avait pourtant bien commencé entre Samaipata et Santa Cruz. A peine quatre heures de trajet dans un bus luxueux, un de ces longs courriers à deux étages, avec tout le confort : sièges inclinables « semi-cama », écrans de télé à intervalles réguliers passant des séries B ou C bruyantes avec plein de morts et de cascades, doublées en espagnol. Difficile de s’en affranchir, heureusement que mes voisins braillaient sur leurs smartphones en mode mains libres, sans oublier les bruits de mastication et les froissements d’emballages alimentaires. Bref, un voyage normal, avec la clim et les odeurs entêtantes du désinfectant et du désodorisant.</p>



<p>C’est à la nuit tombée que je suis arrivé au terminal de Santa-Cruz, j’avais très peu de temps pour trouver un bus de nuit en direction de La Paz, en gros treize heures de voyage. Quasi pas de trains en Amérique du Sud, les lignes de bus sont omniprésentes dans des terminaux démesurés, grouillants d’échoppes de compagnies, de boutiques, de vendeurs ambulants, de rabatteurs, tout cela dans des odeurs d’empanadas, d’échappements diésel et de toilettes crasseuses. L’agitation désordonnée de la foule compacte autour des quais qui peuvent atteindre jusqu’à soixante-dix places, les bagages en tas, la noria incessante des énormes courriers, grondements des moteurs, sirènes des marches arrières, les cris, les bousculades. Pour un Européen, le premier contact avec ces lieux est un choc désorientant…et puis on trouve les codes  pour se débrouiller.La nuit était sombre, ciel plombé, orage menaçant, chaleur humide étouffante. J’allais me diriger vers l’enfilade des bureaux des compagnies desservant La Paz quand un rabatteur me barra le chemin. Moment de faiblesse, flemme, fatigue, je cédai et lui achetai un billet sans faire le tour habituel des concurrents.</p>



<p>Quand j’ai rejoint mon quai et que je me suis retrouvé devant l’antiquité dans laquelle j’allais passer une nuit complète et une matinée, j’ai «&nbsp;pleuré ma mère&nbsp;». Découragement mais aussi le sentiment de m’être fait flouer. La machine devant moi avait bien quatre roues, deux étages, des rétroviseurs en antennes de guêpe, mais, avec son aspect décati, devait remonter au Paléolithique inférieur. Au moins. Un Mercedes, forcément, la seule marque capable d’aligner des millions de kilomètres sans faiblir. Rouillé, peinture écaillée, des inscriptions en allemand à moitié effacées, témoins d’une jeunesse teutonne avant que l’on ne refile la bête de réforme à une compagnie bolivienne. La transaction devait dater de ma prime jeunesse et pourtant j’ai pas mal d’heures de vol.</p>



<p>En montant dans la carlingue, mon abattement est monté d’un cran quand je découvris que j’avais un billet du «&nbsp;rez-de-chaussée&nbsp;», le «&nbsp;piso uno&nbsp;», alors que je suis un adepte du «&nbsp;piso dos&nbsp;». Loin de la porte et des toilettes, des allers-venues, vue plongeante sur la route et le paysage, un petit côté télécabine depuis la première rangée. Là, c’était raté, j’avais eu tout faux. A côté des WC, de la porte d’entrée, de la cabine du chauffeur. Le voyage s’annonçait mal.</p>



<p>Le bus était complet, logique, vu le tarif avantageux, avec seulement des occupants boliviens. Les touristes n’étaient pas si fous, ils avaient choisi meilleure monture. Au rez-de-chaussée, douze passagers, des enfants de tous âges, un chien multi-races, soumis et pelé. L’intérieur était graisseux de crasse, n’ayant pas connu une serpillère depuis des lustres. A ce propos, les fauteuils étaient lustrés de grosses tâches noires, il suffisait de ne pas les regarder, mais comme ça collait en s’asseyant dessus, il a bien fallu que j’intercale un vêtement de pluie. Chaleur démentielle, la clim devait être en panne.</p>



<p>Quand le bus s’est ébroué, dans les craquements de la boite de vitesse, le tangage des suspensions hors d’usage, la voix éraillée du moteur, je me suis dit que ce ne serait qu’un long et mauvais trajet à passer en ambiance locale. Le voyage, c’est aussi cela, cette somme de moments délicieux et plus rudes qui font sentir le temps s’écouler, s’imprégner dans la durée, vivre dans son corps le déplacement. Tout le contraire de l’avion.</p>



<p>Comme la porte d’entrée était restée ouverte malgré le départ, j’en ai déduit que la clim et la ventilation étaient effectivement en panne. Mais cela ne suffisait pas, tous les passagers suaient à grosses gouttes. Mon voisin, un gros homme dans la cinquantaine, dormait, le bienheureux. De l’autre côté de la rangée, une mère et son fils. Ce dernier devait avoir dans les dix ans. Le teint olivâtre, malingre alors que ses congénères, dopés aux sodas, sont plutôt en surpoids, il ne respirait pas la santé, les yeux mornes. Silence dans la cabine, ni air frais, ni écrans télés forcément hors d’usage, chacun économisant ses forces pour lutter contre la moiteur. Pas de révolte face aux conditions de survie imposées, c’était toujours surprenant comment ici les gens encaissaient, j’imaginais la situation dans un bus en France. Pas de la résignation mais une résilience face à l’adversité, inconnue en Occident avec nos modes de vie d’enfants gâtés. Je me levais fréquemment pour happer un peu d’air frais à la porte, sécher momentanément la sueur.</p>



<p>Puis l’orage a éclaté.</p>



<p>Pas grand-chose à faire, autant compter le laps de temps entre les éclairs et le tonnerre pour mesurer l’éloignement du cumulonimbus. Difficile parce qu&rsquo;il crépitait ferme, la perturbation étant suractive. Pour l’instant, le Monstre était loin. Et la pluie s’est mise de la partie. Tropicale, dense, brutale, bruyante, une vraie drache, elle rentrait par la porte, mais le chauffeur n’avait pas jugé utile de la fermer. Je sus rapidement pourquoi. Comme un très vieux monsieur, le bus n’était plus du tout étanche, l’eau passant par les joints manquants des fenêtres des deux niveaux, s’infiltrant par le plancher du dessus, coulant sur nos têtes, ruisselant dans les deux allées et par l’escalier pour finir en ruisseau par l’entrée béante. Avec le recul, je bénissais les dieux de ne pas être en haut au premier rang face au pare-brise, ce devait être ambiance aquarium. L’orage se rapprochait, la nuit disparaissait sous une lumière stroboscopique, brûlant la route étroite et sinueuse, la selve dense qui nous entourait. Bientôt, il n’y eu plus d’écart entre les éclairs et le tonnerre, le Géant était au-dessus de nous, l’obscurité avait disparu. Le bus avançait au pas dans un torrent, plus rien n’était sec, ni dehors ni dedans. Une tension perceptible montait, un début de peur. Et si un éclair tombait sur l’habitacle&nbsp;? J’avais appris qu’un véhicule ne craignait rien, la foudre passant par l’extérieur pour s’enfoncer dans le sol en suivant les pneus, mais, dans notre cas, avec les méga-fuites d’étanchéité, avec l’eau conductrice, ne viendrait-elle pas à l’intérieur&nbsp;? N’y tenant plus, j’allai voir le chauffeur, il devait bien savoir, au moins me rassurer. En ouvrant la porte de sa cabine, je le vis arcbouté à son volant, tout de noir vêtu, et, je le jure sur la tête de mon premier amour, portant des lunettes de soleil&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Hola, buenas, amigo, tout va bien&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Buenas, j’ai connu de meilleurs moments.</li>



<li style="font-size:14px">Rassure-moi, on ne craint pas la foudre, le bus fait bien une cage de Faraday&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Je ne connais pas cette cage ni ce Faraday, mais je peux t’assurer qu’en ce moment, c’est dangereux, très dangereux, on peut tous y passer.</li>



<li style="font-size:14px">Qu’est-ce qu’on fait alors, on s’arrête à l’abri&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Tu vois un abri quelque part, en pleine forêt&nbsp;? Sous les arbres&nbsp;?&nbsp; On ne peut qu’avancer au ralenti en serrant les fesses. Et si tu es croyant, tu pries. Retourne à ton siège, tu me déconcentres.</li>
</ul>



<p>Je revins vers ma place. Une violente odeur acide de vomi me fouetta en sortant du cockpit. Un liquide jaune coulait dans l’allée centrale pour le plus grand bonheur du chien qui lapait à la hâte avant que les ruissellements n’emportent le tout au-dehors. Cela venait du gamin qui en était maculé. Sa mère essuyait ce qu’elle pouvait.</p>



<p>Que faire&nbsp;? Quand on est totalement impuissant, il ne reste plus qu’à rentrer dans sa coquille en comptant sur ses guides dans l’autre monde. Je mis les écouteurs, lançai Mercedes Sosa et, aussi incroyable que cela puisse paraître, je me suis endormi «&nbsp;au milieu des éléments déchainés&nbsp;».</p>



<p>A mon réveil, l’orage était toujours au-dessus de nous, nous étions donc vivants, mais le bus s’était arrêté. Mon voisin me dit que la route était bloquée par des chutes de rochers et que l’on attendait qu’on vienne les enlever, ce qui allait prendre des heures, probablement jusqu’au jour.</p>



<p>A ce moment-là, le pauvre enfant sortit du WC suivi d’épouvantables remugles persistants de diarrhée. Le verdict était sans appel&nbsp;: les toilettes étaient bouchées. La tension monta encore d’un cran.</p>



<p>A cet instant du récit, chère lectrice et cher lecteur, il m’est nécessaire de faire une pause. Non seulement pour faire redescendre la pression dramatique mais aussi parce qu’une explication scatologique est nécessaire pour celleux qui ne connaissent pas l’Amérique latine. Probablement pour des raisons historiques, obscures pour moi, les WC ne sont pas conçus, par construction, pour accepter le papier toilette. Canalisations trop étroites, cuvette sous-dimensionnée, le papier ne passe pas et obstrue les conduits. C’est pour cela, qu’à destination des touristes, TOUTES les toilettes ont des panneaux d’affichage en espagnol et souvent en anglais, avec la mention «&nbsp;No tirar el papel en el inodoro&nbsp;» (ne pas jeter le papier dans la cuvette) ou «&nbsp;Tirar el papel en el cesto&nbsp;» (Jeter le papier dans le panier). C’est l’occasion de compléter son vocabulaire car le mot «&nbsp;cesto&nbsp;» peut être remplacé par «&nbsp;tacho&nbsp;» ou encore «&nbsp;basurero&nbsp;». Bref, il faut se gendarmer pour réprimer ses habitudes et viser le panier qui souvent déborde. Un vrai choc culturel que certains ne peuvent surmonter. Conséquence&nbsp;: la problématique des toilettes hors d’usage est une constante qui sous-tend le vivre-ensemble sud-américain. Et l’on imagine les suites dramatiques de toilettes inopérantes pendant les dix à vingt-cinq heures d’un voyage en bus, sans oublier les odeurs. C’est pour cela que, par précaution, TOUTES les toilettes des bus ont, en plus, la mention «&nbsp;Solo orinar&nbsp;» ou «&nbsp;Solo liquido&nbsp;» ou encore «&nbsp;Solo uno&nbsp;» parce-que, pour ce dernier cas, le «&nbsp;uno&nbsp;» est une ellipse bien pratique en société pour le «&nbsp;liquido&nbsp;», comme le «&nbsp;segundo&nbsp;» l’est pour le «&nbsp;solido&nbsp;». Les toilettes de bus bouchées, c’est la terreur de l’équipage et tout spécialement de la personne qui s’occupe du ménage, à tel point que les passagers ont souvent une mise au point insistante («&nbsp;Solo uno&nbsp;! ») au début du voyage.</p>



<p>Retour au drame.</p>



<p>Dans notre bus cacochyme, l’équipage est réduit à sa plus simple expression au mépris de la sécurité&nbsp;liée à la fatigue de la conduite&nbsp;: le chauffeur, seule personne omnipotente. Et, en l’occurrence, à cran, à bout de nerf, à fleur de peau, avec l’exaspération liée à l’orage, la route bloquée, le retard d’une dizaine d’heure avant qu’il ne puisse rentrer chez lui se reposer. A prendre avec des pincettes. Quand l’odeur des toilettes parvint à s’infiltrer jusque dans son cockpit, ce fut, si j’ose dire, la goutte qui mit le feu aux poudres.</p>



<p>La porte de la cabine claqua violemment, il jaillit de l’habitacle en criant «&nbsp;Qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Silence épais parmi les passagers, personne ne voulant dénoncer le gosse. Il posa encore sa question, puis, probablement pour ne pas casser quelque chose, il sortit sous la pluie battante et revint ruisselant avec une branche dont il arrachait les feuilles. Silence total. On l’entendit fourrager rageusement dans le mal nommé «&nbsp;inodoro&nbsp;», nous faisant profiter en prime du fumet sans le filtre de la cloison, tirer plusieurs fois la chasse. Peine perdue, le bouchon était coriace et un jus brunâtre commença à s’écouler, heureusement en direction de la porte d’entrée, merci la pente. Il ressortit en pataugeant et hurla «&nbsp;Quel est l’imbécile qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Et je sentis bien que le seul gringo parmi les passagers était logiquement le fautif tout désigné.</p>



<p>Silence toujours…</p>



<p>Il était là, devant nous à crier hors de lui et, avec son long corps maigre attifé de noir,  la bouche tordue, les yeux exorbités, le regard fou, la main tenant son bâton merdeux, il me fit penser à l’Ankou des chapelles bretonnes. Puis il passa aux menaces&nbsp;: «&nbsp;S’il ne se dénonce pas, le bus ne repart pas&nbsp;!&nbsp;». Là, je sentis nettement que le front du silence allait se fissurer. Plutôt désigner le coupable que de rester ici, près de Villa Tunari, au milieu de nulle part.</p>



<p>L’enfant et sa mère me regardèrent d’un regard implorant car il était certain qu’ils allaient se faire jeter dehors, dans la nuit, sous l’orage rageur, s’ils se dénonçaient.</p>



<p>Voilà. Me revint en mémoire ce que m’avait raconté une voyante médium. Qu’au XVIème siècle, un de mes ancêtres avait été un soudard puant de la petite armée de Francisco Pizarro qui avait conquis et détruit l’empire Inca, réduisant en esclavage ou tuant ou léguant les maladies mortelles européennes à la population indigène, puis mêlant leurs gènes avec ceux des survivantes. Il n’était pas mort au combat, mais rentré en Espagne avec ses deux fils arrachés à leur mère amérindienne dont l’âme depuis pleurait leur perte. Malgré près de deux-cents générations, malgré ma peau claire et mon look de Blanc, j’avais peut-être encore en moi un peu de cette femme, de ce peuple, et, pour toutes ces douleurs, pour tous ces crimes, je pouvais faire cet acte insignifiant, non pour réparer, mais juste par empathie et par reconnaissance de ce lien à travers les siècles.</p>



<p>Je me levai et je dis&nbsp;: «&nbsp;C’est moi.&nbsp;».</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/">Un bouc émissaire</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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