<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>Voyages - Bruno PERERA</title>
	<atom:link href="https://bruno-perera.fr/category/voyages/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>https://bruno-perera.fr</link>
	<description>Textes</description>
	<lastBuildDate>Sun, 25 Jan 2026 11:07:24 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr-FR</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	<generator>https://wordpress.org/?v=6.9</generator>

<image>
	<url>https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/08/cropped-Bruno-juillet-2024-32x32.jpg</url>
	<title>Voyages - Bruno PERERA</title>
	<link>https://bruno-perera.fr</link>
	<width>32</width>
	<height>32</height>
</image> 
	<item>
		<title>Astronaute</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/astronaute/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=astronaute</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/astronaute/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice JAULIN]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 10 Jan 2026 10:17:40 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bruno-perera.fr/?p=1312</guid>

					<description><![CDATA[<p>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif « Jusqu&#8217;au bout ». Astronaute De deux choses, lune…1 16 juillet 1969, 13h17 UTC,</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/astronaute/">Astronaute</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif <a href="https://bruno-perera.fr/jusquau-bout-cadavres-exquis-steppenwolfe/" target="_blank" rel="noopener" title="">« Jusqu&rsquo;au bout »</a>.</em></p>



<p><strong>Astronaute</strong></p>



<p><em>De deux choses, lune…</em><sup><em>1</em></sup></p>



<p><em><strong>16 juillet 1969, 13h17 UTC, Cap Kennedy, Floride, Apollo 11&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 15 minutes. Se remémorant son parcours depuis les V2 conçus à Peenemünde en 1944, Von Braun sourit. Cette fois on y est, il va offrir la Lune à l’Amérique. Il est confiant, dix missions ont précédé ce lancement. La fusée est prête, tout comme le sont les équipes au sol. Les trois astronautes Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins sont les meilleurs. Neil a toujours fait preuve d’une maîtrise hors du commun, particulièrement dans les situations d’urgence. Aldrin et lui se poseront sur la lune avec le module lunaire (LEM) <em>Eagle</em> tandis que Collins restera en orbite à bord du module de commande <em>Columbia</em> &#8211; référence au canon qui propulsa les héros de Jules Verne de la Terre à la Lune &#8211; pour les récupérer et ramener l’équipage sur Terre.</p>



<p>Les services de renseignements ont bien évoqué une ultime provocation soviétique avec le lancement d’une fusée géante N-1 quelques heures plus tôt mais rien d’alarmant à ce stade. Même s’ils ont été les premiers à envoyer des humains dans l’espace, ils ont systématiquement préféré pour la Lune les modules automatiques. Son concurrent Korolev a fait alunir deux <em>Lunokhod</em>, sortes de marmites télécommandées munies de huit roues, juste aptes à prendre quelques photos et effectuer des analyses de roches. Une question contrarie cependant Von Braun&nbsp;: pourquoi une fusée N-1 quand une bonne vieille R-7 Semiorka aurait fait le job&nbsp;? Peut-être la marmite s’est-elle transformée en un énorme chaudron ! (Il rit intérieurement).</p>



<p>H moins 5 minutes. Au centre de contrôle de Houston, le directeur de vol Gene Kranz vérifie les ultimes «&nbsp;go &#8211; no go&nbsp;» avec les ingénieurs&nbsp;: propulseurs, trajectoire, guidage, contrôle altitude, systèmes électriques et communication, télémétrie, manœuvre de retour, communication équipage, chirurgien, communication publique, météo, récupération.</p>



<p>Rassuré, il informe l’équipage d’Apollo&nbsp;: «&nbsp;11 on est go pour le décollage. La Lune est à vous les gars&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>H moins 15 secondes&nbsp;: guidage interne ok.</p>



<p>0 seconde, 13h32 UTC, devant un million de spectateurs et les télés du monde entier, les cinq moteurs géants F1 s’allument, avalant chacun trois tonnes de carburant par seconde et arrachant les trois mille tonnes de la gigantesque Saturn 5 de son pas de tir. Cent mètres plus haut, les astronautes sont littéralement aplatis.</p>



<p>H plus 13 secondes, la fusée pivote et prend son azimut de vol. Tout est nominal.</p>



<p>H plus 2 minutes 42 secondes : fin de la propulsion du premier étage, allumage du second étage. La poussée stoppe 9 minutes et 8 secondes plus tard, jusqu’à la séparation et l’allumage du troisième étage.</p>



<p>12 minutes après le décollage, Apollo 11 est placé en orbite terrestre à 25&nbsp;000 km/h. 2h30 et une série de vérifications plus tard, l’équipage rallume le moteur du troisième étage pendant 6 minutes et entame sa manœuvre d’injection trans-lunaire. Collins déclenche la séparation du vaisseau <em>Columbia</em> du reste du train spatial, pivote de cent quatre-vingts degrés, arrime le LEM <em>Eagle</em> puis retourne l‘ensemble une nouvelle fois pour reprendre sa trajectoire. Prochaine étape, après trois jours et 400&nbsp;000 km parcourus : l’orbite lunaire.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Baïkonour, Kazakhstan, Luna 6&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 4 heures. Leandrov est sombre. Celui qui a succédé à Korolev, après sa mort en 1966, est tendu devant le pas de tir sur lequel la fusée N-1.6 est érigée.</p>



<p>Les quatre premiers lancements se sont soldés par des échecs, le cinquième par un semi-échec. Les étages ont bien fonctionné et la propulsion des moteurs NK s’est avérée fiable. En revanche le module lunaire LK &#8211; rebaptisé <em>Laïka</em> en hommage à la chienne satellisée en 1957 &#8211; testé avec la N-1.5 s’est crashé sur la Lune dans la <em>Mer des Pluies</em>. Un nom prédestiné au regard des nuées de remontrances encaissées par l’ingénieur suite à cet échec. Heureusement que le passager n’était qu’un mannequin en silicone. Envoyer deux astronautes vers la Lune dans ce sixième modèle est une aberration assumée par le Kremlin. Un nouveau plan a été élaboré pour coiffer les Américains sur la ligne d’arrivée. Mieux, le Comité central a décidé de faire débarquer une femme sur la Lune, marquant définitivement la modernité de l’URSS face à l’Occident. Pour illustrer les idées généreuses et fertiles du collectivisme, la <em>Mer de la Fécondité</em> s’est imposée comme site d’alunissage. Cosmonaute expérimenté, Alexeï Leonov a fait l’unanimité. Pour sa coéquipière, plusieurs volontaires ont été mises à l’épreuve par les responsables de la Cité des étoiles, dont Valentina Tcherekova, première cosmonaute mise en orbite en 1963. Leandrov a tout fait pour dissuader l’ingénieure physicienne Elena Dreanova, nièce de Korolev, de candidater à cette folie. L’Ukrainienne s’est évidement montrée intraitable. Elle a résisté à la centrifugeuse, maîtrisé les sorties extravéhiculaires simulées et géré les pannes virtuelles. Mieux, bien que cette manœuvre reviendra à Leonov, elle a obtenu 100% de réussite au simulateur de rendez-vous entre le vaisseau <em>Soyouz</em>, qui restera en orbite lunaire et <em>Laïka</em>, le module d’alunissage. Une parfaite condition physique, un mental sans faille, sa parenté avec Korolev et le sourire de la jolie brune ont dissipé les réticences résiduelles du comité &#8211; masculin &#8211; de sélection.</p>



<p>H moins 3 heures. Elena et Alexeï savourent leur repas avant de se rendre sur le pas de tir. Au moment de monter dans le bus de transfert, Leonov demande à son équipière de détourner le regard, abaisse la fermeture éclair basse de sa combinaison et urine sur le pneu arrière droit. Un rituel obligé depuis qu’en 1961, Gagarine, pris d’un besoin urgent avant son périple orbital, s’était soulagé sur cette même roue. Elena respecte à sa manière la tradition en déversant le contenu d’un flacon médical rempli préalablement.</p>



<p>H moins 1 heure, la bénédiction du prêtre orthodoxe terminée, Alexeï et Elena sont installés et sanglés à bord de la fusée N-1.6&nbsp;<em>Herkules</em> puis l’équipe au sol verrouille les écoutilles. Le compte à rebours s&rsquo;automatise 3 minutes avant le lancement.</p>



<p>0 seconde. Contredisant l’humeur de Leandrov, tous les voyants sont au vert et, ce 16 juillet 1969 à 8h30 UTC, les trente moteurs du premier étage de la fusée géante propulsent la mission lunaire soviétique vers ce qui pourrait être le plus gros holdup de l’histoire spatiale.</p>



<p>À chaque extinction et allumage successif des moteurs des cinq étages d’<em>Herkules</em>, la tête des astronautes effectue un mouvement de va-et-vient extrêmement violent, le tout dans un vacarme assourdissant et des vibrations de fin du monde. Les astronautes ne sont que des «&nbsp;pantins inadaptés&nbsp;» à de telles conditions, pense Elena. Vivement l’apesanteur et son flottement libérateur.</p>



<p>15 minutes d’enfer plus tard, la mise en orbite est confirmée. Tout est nominal à bord, Elena et Alexeï remontent leur visière et se serrent la main. Tout comme le feront les Américains quelques heures plus tard, la poussée vers la Lune est impulsée, avant que <em>Laïka</em> soit arrimé à <em>Soyouz</em> pour leur voyage couplé de 400&nbsp;000 km. Ces assemblage de modules s’apparentent à la construction de gros Lego, à la seule différence qu’ils s’exécutent à des milliers de km/h&nbsp;!</p>



<p><em><strong>19 juillet 1969, Apollo 11&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Après trois jours de transit, la Lune envahit les hublots de <em>Columbia</em>. Sa rotation apparente est une illusion. Le module de commande et le LEM <em>Eagle</em> qui lui est arrimé tournent lentement sur eux-mêmes pour réguler la température extérieure. Ces journées de navigation spatiale ont été mises à profit pour vérifier les équipements, s’amuser de l’apesanteur, réaliser des interviews et rassurer les familles. Sur Terre, Janet Armstrong, Joan Aldrin et Pat Collins se montrent nécessairement confiantes lors des interviews orchestrées par le service communication de la NASA.</p>



<p>J moins 1 avant alunissage&nbsp;: Collins actionne le moteur de <em>Columbia</em> pour se placer en orbite lunaire. Les révolutions à venir vont permettre de préparer le transfert d’Armstrong et Aldrin dans <em>Eagle</em> et peaufiner avec les équipes au sol leur descente vers la <em>Mer de la Tranquillité</em>. Les astronautes sont subjugués par les levers de Terre, semblables à ceux photographiés en 1968 par Apollo 8&nbsp;: perdue au milieu de l’immensité cosmique, la beauté de notre planète s’était révélée dans sa fragilité et sa finitude, inspirant même les premiers mouvements écologistes.</p>



<p>Entamant la check-list des procédures, l’œil de Collins est attiré par un point lumineux furtif qui vient de disparaître derrière la face cachée de la Lune&nbsp;: «&nbsp;Houston, pourrait-il y avoir un autre objet en orbite lunaire en ce moment&nbsp;?&nbsp;». Gene Kranz est contrarié : « A priori non Mike, même si les Soviets ont sans doute lancé une N-1 quelques heures avant nous. On se renseigne. Vous restez focus sur la mission&nbsp;». Von Braun grimace en accueillant cette information. Son triomphe ne peut s’embarrasser d’une éventuelle diversion en provenance de Baïkonour.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Les trois journées de transit se sont déroulées au mieux. Seules deux pannes au registre&nbsp;: une poussée trans-lunaire faiblarde qui a contraint le rallumage pour quelques secondes du moteur du <em>Soyouz</em>, sans alerte sur la réserve de carburant. Plus inquiétant, une unité de recyclage du gaz carbonique a lâché mais deux autres restent parfaitement opérationnelles. Au pire, celle du module <em>Laïka</em> pourrait être rapatriée vers le <em>Soyouz</em>. La mission n’est donc pas compromise et, contre toute attente, Leandrov semble confiant. Elena reste tendue alors que rien ne semble pouvoir entamer l’optimisme de son coéquipier : «&nbsp;On va se faire les capitalistes.&nbsp;». Leonov n’est pas réputé pour sa subtilité mais il est fiable et joyeux. Il ne semble pas montrer de jalousie à l’égard de la jeune femme, Brejnev l’ayant assuré que si la mission réussissait, il serait le prochain sur la Lune.</p>



<p>Elena a mal au ventre. Le stress sans aucun doute, tout comme le dentifrice à avaler totalement indigeste et ce lavage intestinal d’avant décollage qui se fait encore ressentir. Uriner et déféquer dans l’espace sont des contraintes majeures et les médecins spatiaux ont mis en place ce protocole de vidange anticipée pour ralentir le transit, tout en l’associant à une nourriture lyophilisée protéinée qui réduit les quantités d’excréments produits. «&nbsp;Pantins inadaptés&nbsp;» se répète intérieurement Elena. Alexeï dispose d’un petit cathéter pour uriner. L’éjection dans l’espace sous la forme de petits cristaux stimule systématiquement son imagination&nbsp;quand il la décrit depuis le hublot : «&nbsp;admire cette nouvelle constellation de <em>leonovites</em>, c’est magnifique&nbsp;!&nbsp;». Même tendue, Elena ne se force pas pour rire franchement. Pour elle pas de constellation, elle se contentera du même système que pour la grosse commission&nbsp;: des sachets installés au fond de sa combinaison qui, une fois remplis, sont déposés dans un sac poubelle et analysés au retour sur Terre&nbsp;! Grandeurs et vicissitudes de la conquête spatiale&nbsp;! Son oncle Korolev avait raison de préférer les sondes télécommandées.</p>



<p><em><strong>20 juillet&nbsp;1969, Apollo 11&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>«&nbsp;11, le Pentagone confirme l’envoi d’une N-1 cinq heures plus tôt. Mike, le point lumineux que tu as aperçu est probablement la capsule de dépose d’une&nbsp;<em>marmite Lunokhod</em> version XXL. Risque zéro de collision, ils sont sur une orbite différente et leur vitesse doit être assez proche de la nôtre. C’est comme un jeu orbital du chat et de la souris. Quand on est face apparente, leur capsule est face cachée et vice et versa. Nixon a fait part de son agacement à Brejnev, qui lui a répondu qu’il n’avait pas besoin de l’autorisation de l’oncle Sam pour lancer une sonde spatiale, tout en souhaitant bonne chance à Apollo 11. On poursuit la mission comme prévu. Prochaine escale&nbsp;: <em>Mer de la Tranquillité</em>&nbsp;». Les trois astronautes ne sont pas dupes, l’état d’esprit de Kranz semble aux antipodes du nom du site d’alunissage choisi.</p>



<p>A la treizième révolution, Armstrong et Aldrin pénètrent dans le module lunaire. <em>Eagle</em> se sépare de <em>Columbia</em> et entame sa descente. «&nbsp;L&rsquo;aigle a des ailes&nbsp;!» s’exclame Armstrong, les commandes réagissant parfaitement. Une série de manœuvres plus tard, la surface de la Lune apparaît clairement dans le hublot. 1800 mètres, Armstrong fait pivoter le vaisseau pour un bon alignement… avant qu’une alarme ne retentisse&nbsp;! L’ordinateur de bord sature. Au bout d’interminables minutes d’analyse, Houston préconise à Armstrong d’ignorer l’alarme et de poursuivre. <em>Eagle</em> s’approche de sa cible et Aldrin déclenche la caméra de descente afin que le monde entier assiste à l’exploit. La surface se rapproche quand, stupéfaits, les deux astronautes repèrent au sol un petit cône de couleur or, partie supérieure d’un module déjà aluni, n’ayant pas vraiment l’apparence d’une «&nbsp;marmite&nbsp;».</p>



<p>«&nbsp;Houston, on a un problème&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Von Braun enrage, il est inenvisageable qu’un coucou soviétique ait pu piller le nid de l’aigle américain&nbsp;! Après l’injonction du centre de contrôle de tenter un autre site, <em>Eagle</em> navigue à vue sur 7 km avant qu’Armstrong n’identifie une zone d’alunissage valable. A quelques centimètres du sol, la poussière lunaire se soulève et la sonde de contact émet un bip informant le pilote de couper le moteur. Il est 20h17 UTC, il reste une minute de carburant&nbsp;! «&nbsp;Houston, ici <em>Mer de la Tranquillité</em>, L’aigle s’est posé&nbsp;». Sous les yeux du monde entier, explosion de joie dans le centre de contrôle.</p>



<p>Von Braun exulte… avant que les images télés basculent subitement d’ABC à TSTSSSR&nbsp;!</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>« Prête à entrer dans l’histoire <em>Séléna</em> ?&nbsp;». Une fois n’est pas coutume, la jeune femme apprécie ce trait d’esprit de son équipier faisant référence à la déesse grecque de la Lune. Alexeï vérifie que la combinaison lunaire d’Elena est opérationnelle. Une légère fuite d’oxygène est détectée. «&nbsp;Tout allait trop bien&nbsp;» soupire Leandrov. Le transfert vers le module de descente <em>Laïka</em> est plus rustique que chez les concurrents américains&nbsp;: ici pas de sas de liaison, Elena passera par l’extérieur, munie de sa combinaison de sortie extravéhiculaire qu’elle conservera sur la Lune. Elle a scratché dessus un insigne qu’elle a elle-même dessiné : une colombe bleue volant dans un ciel étoilé. Les autorités ont validé ce symbole de la paix, loin d’interpréter que les couleurs étaient celles de l’Ukraine, en hommage à son oncle Korolev.</p>



<p>Quatre heures et demi sont nécessaires aux ingénieurs au sol pour résoudre le problème de la fuite d’oxygène. La mission reprend, les cabines des deux vaisseaux sont dépressurisées, l’écoutille du <em>Soyouz</em> est ouverte et là c’est le choc&nbsp;: Elena est saisie par la surface criblée qui défile dans le vide sous elle. C’est vertigineux&nbsp;! Elle profite du spectacle encore quelques secondes avant que Leonov la propulse hors du vaisseau, agrippée à la barre de transfert sur laquelle elle s’est sanglée. Quelques minutes plus tard, elle déverrouille l’écoutille du <em>Laïka</em>, s’engonce dans le réduit et referme la porte blindée. Elle enclenche l’alimentation générale et, étonnamment, tous les voyants sont verts. Leonov orchestre la séparation d’avec le <em>Soyouz</em> puis, l’autorisation confirmée par la Cité des étoiles, Elena actionne la commande «спуск»<sup>2</sup> qui automatise la descente vers la <em>Mer de la Fécondité</em>. Au moment où le module lunaire <em>Laïka</em> se détache, elle entrevoit un minuscule reflet lumineux plus haut : Apollo 11&nbsp;?</p>



<p>Le moteur de descente s’allume avec une minute d’avance, une facétie de l’ordinateur de bord qui ne semble pas trop inquiéter le centre des opérations. Leandrov confirme la poursuite de la mission. A 25 km de la surface, l’ingénieur responsable de l’alunissage l’informe que cette mise à feu prématurée a modifié l’angle de navigation de <em>Laïka</em>. Pas de risque majeur pour le vaisseau mais plutôt que viser la <em>Mer de la Fécondité</em>, il file tout droit vers celle de la <em>Tranquillité</em>. Deux options sont envisagées : annuler ou alunir sur le site des Américains. Coup de fil à Brejnev, réponse cinglante&nbsp;: «&nbsp;Posez-le où vous voulez mais posez-le&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Ce 20 juillet 1969 à 20h08 UTC, le module lunaire soviétique alunit brutalement dans la <em>Mer de la Tranquillité</em>, à 100 km du site initialement prévu, en lieu et place de celui d’Apollo 11. Elena ne traîne pas. Elle dispose de 3 heures d’oxygène et doit récolter 20 kg de roches. Elle déclenche la caméra panoramique de suivi et déverrouille l’écoutille de sortie qui s’ouvre sur un paysage entremêlé de féerie et de désolation. Elle pivote péniblement et entame la descente de l’échelle d’accès. Parvenue au dernier barreau, elle teste un saut vers le sol tout en maintenant les mains sur les montants, s’assurant qu’elle pourra bien remonter. Second essai, cette fois elle lâche prise, scrutée par les télés du monde entier, sidérées par le sigle qui se dévoile sur son casque : CCCP&nbsp;! La main de Von Braun tremble en reposant le combiné. Excédé, Nixon n’a pas manqué de lui rappeler les cent-cinquante milliards de dollars injectés dans le programme lunaire US&nbsp;!</p>



<p>Devant six cent millions de téléspectateurs médusés, Elena risque quelques pas, subjuguée par les traces éternelles de ses semelles gravées dans la poussière lunaire. Inspirée par cette empreinte, elle déclare simplement, en russe puis en ukrainien&nbsp;: «&nbsp;C’est un petit pas pour une femme&#8230;&nbsp;».</p>



<p><sup>1</sup> 1<sup>ère</sup> strophe d’un poème de Jacques Prévert</p>



<p><sup>2</sup> Descente</p>



<p></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/astronaute/">Astronaute</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/astronaute/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Un bouc émissaire</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=un-bouc-emissaire</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 12 Apr 2024 20:03:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bruno-perera.fr/?p=983</guid>

					<description><![CDATA[<p>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de Chemin faisant (Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/">Un bouc émissaire</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de <a href="https://editions-actu.org/chemin-faisant-edition-associative/" target="_blank" rel="noopener" title="">Chemin faisant </a>(Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des expressions françaises qui font référence à des animaux.</em></p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-large is-resized"><a href="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="773" src="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg" alt="" class="wp-image-1147" style="width:550px" srcset="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg 1024w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-300x227.jpg 300w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-768x580.jpg 768w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg 1120w" sizes="(max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /></a></figure>



<p>Je n’aurais pas dû.</p>



<p>Je n’aurais jamais dû monter dans ce bus de «&nbsp;la mort qui tue&nbsp;».</p>



<p>Le voyage avait pourtant bien commencé entre Samaipata et Santa Cruz. A peine quatre heures de trajet dans un bus luxueux, un de ces longs courriers à deux étages, avec tout le confort : sièges inclinables « semi-cama », écrans de télé à intervalles réguliers passant des séries B ou C bruyantes avec plein de morts et de cascades, doublées en espagnol. Difficile de s’en affranchir, heureusement que mes voisins braillaient sur leurs smartphones en mode mains libres, sans oublier les bruits de mastication et les froissements d’emballages alimentaires. Bref, un voyage normal, avec la clim et les odeurs entêtantes du désinfectant et du désodorisant.</p>



<p>C’est à la nuit tombée que je suis arrivé au terminal de Santa-Cruz, j’avais très peu de temps pour trouver un bus de nuit en direction de La Paz, en gros treize heures de voyage. Quasi pas de trains en Amérique du Sud, les lignes de bus sont omniprésentes dans des terminaux démesurés, grouillants d’échoppes de compagnies, de boutiques, de vendeurs ambulants, de rabatteurs, tout cela dans des odeurs d’empanadas, d’échappements diésel et de toilettes crasseuses. L’agitation désordonnée de la foule compacte autour des quais qui peuvent atteindre jusqu’à soixante-dix places, les bagages en tas, la noria incessante des énormes courriers, grondements des moteurs, sirènes des marches arrières, les cris, les bousculades. Pour un Européen, le premier contact avec ces lieux est un choc désorientant…et puis on trouve les codes  pour se débrouiller.La nuit était sombre, ciel plombé, orage menaçant, chaleur humide étouffante. J’allais me diriger vers l’enfilade des bureaux des compagnies desservant La Paz quand un rabatteur me barra le chemin. Moment de faiblesse, flemme, fatigue, je cédai et lui achetai un billet sans faire le tour habituel des concurrents.</p>



<p>Quand j’ai rejoint mon quai et que je me suis retrouvé devant l’antiquité dans laquelle j’allais passer une nuit complète et une matinée, j’ai «&nbsp;pleuré ma mère&nbsp;». Découragement mais aussi le sentiment de m’être fait flouer. La machine devant moi avait bien quatre roues, deux étages, des rétroviseurs en antennes de guêpe, mais, avec son aspect décati, devait remonter au Paléolithique inférieur. Au moins. Un Mercedes, forcément, la seule marque capable d’aligner des millions de kilomètres sans faiblir. Rouillé, peinture écaillée, des inscriptions en allemand à moitié effacées, témoins d’une jeunesse teutonne avant que l’on ne refile la bête de réforme à une compagnie bolivienne. La transaction devait dater de ma prime jeunesse et pourtant j’ai pas mal d’heures de vol.</p>



<p>En montant dans la carlingue, mon abattement est monté d’un cran quand je découvris que j’avais un billet du «&nbsp;rez-de-chaussée&nbsp;», le «&nbsp;piso uno&nbsp;», alors que je suis un adepte du «&nbsp;piso dos&nbsp;». Loin de la porte et des toilettes, des allers-venues, vue plongeante sur la route et le paysage, un petit côté télécabine depuis la première rangée. Là, c’était raté, j’avais eu tout faux. A côté des WC, de la porte d’entrée, de la cabine du chauffeur. Le voyage s’annonçait mal.</p>



<p>Le bus était complet, logique, vu le tarif avantageux, avec seulement des occupants boliviens. Les touristes n’étaient pas si fous, ils avaient choisi meilleure monture. Au rez-de-chaussée, douze passagers, des enfants de tous âges, un chien multi-races, soumis et pelé. L’intérieur était graisseux de crasse, n’ayant pas connu une serpillère depuis des lustres. A ce propos, les fauteuils étaient lustrés de grosses tâches noires, il suffisait de ne pas les regarder, mais comme ça collait en s’asseyant dessus, il a bien fallu que j’intercale un vêtement de pluie. Chaleur démentielle, la clim devait être en panne.</p>



<p>Quand le bus s’est ébroué, dans les craquements de la boite de vitesse, le tangage des suspensions hors d’usage, la voix éraillée du moteur, je me suis dit que ce ne serait qu’un long et mauvais trajet à passer en ambiance locale. Le voyage, c’est aussi cela, cette somme de moments délicieux et plus rudes qui font sentir le temps s’écouler, s’imprégner dans la durée, vivre dans son corps le déplacement. Tout le contraire de l’avion.</p>



<p>Comme la porte d’entrée était restée ouverte malgré le départ, j’en ai déduit que la clim et la ventilation étaient effectivement en panne. Mais cela ne suffisait pas, tous les passagers suaient à grosses gouttes. Mon voisin, un gros homme dans la cinquantaine, dormait, le bienheureux. De l’autre côté de la rangée, une mère et son fils. Ce dernier devait avoir dans les dix ans. Le teint olivâtre, malingre alors que ses congénères, dopés aux sodas, sont plutôt en surpoids, il ne respirait pas la santé, les yeux mornes. Silence dans la cabine, ni air frais, ni écrans télés forcément hors d’usage, chacun économisant ses forces pour lutter contre la moiteur. Pas de révolte face aux conditions de survie imposées, c’était toujours surprenant comment ici les gens encaissaient, j’imaginais la situation dans un bus en France. Pas de la résignation mais une résilience face à l’adversité, inconnue en Occident avec nos modes de vie d’enfants gâtés. Je me levais fréquemment pour happer un peu d’air frais à la porte, sécher momentanément la sueur.</p>



<p>Puis l’orage a éclaté.</p>



<p>Pas grand-chose à faire, autant compter le laps de temps entre les éclairs et le tonnerre pour mesurer l’éloignement du cumulonimbus. Difficile parce qu&rsquo;il crépitait ferme, la perturbation étant suractive. Pour l’instant, le Monstre était loin. Et la pluie s’est mise de la partie. Tropicale, dense, brutale, bruyante, une vraie drache, elle rentrait par la porte, mais le chauffeur n’avait pas jugé utile de la fermer. Je sus rapidement pourquoi. Comme un très vieux monsieur, le bus n’était plus du tout étanche, l’eau passant par les joints manquants des fenêtres des deux niveaux, s’infiltrant par le plancher du dessus, coulant sur nos têtes, ruisselant dans les deux allées et par l’escalier pour finir en ruisseau par l’entrée béante. Avec le recul, je bénissais les dieux de ne pas être en haut au premier rang face au pare-brise, ce devait être ambiance aquarium. L’orage se rapprochait, la nuit disparaissait sous une lumière stroboscopique, brûlant la route étroite et sinueuse, la selve dense qui nous entourait. Bientôt, il n’y eu plus d’écart entre les éclairs et le tonnerre, le Géant était au-dessus de nous, l’obscurité avait disparu. Le bus avançait au pas dans un torrent, plus rien n’était sec, ni dehors ni dedans. Une tension perceptible montait, un début de peur. Et si un éclair tombait sur l’habitacle&nbsp;? J’avais appris qu’un véhicule ne craignait rien, la foudre passant par l’extérieur pour s’enfoncer dans le sol en suivant les pneus, mais, dans notre cas, avec les méga-fuites d’étanchéité, avec l’eau conductrice, ne viendrait-elle pas à l’intérieur&nbsp;? N’y tenant plus, j’allai voir le chauffeur, il devait bien savoir, au moins me rassurer. En ouvrant la porte de sa cabine, je le vis arcbouté à son volant, tout de noir vêtu, et, je le jure sur la tête de mon premier amour, portant des lunettes de soleil&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Hola, buenas, amigo, tout va bien&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Buenas, j’ai connu de meilleurs moments.</li>



<li style="font-size:14px">Rassure-moi, on ne craint pas la foudre, le bus fait bien une cage de Faraday&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Je ne connais pas cette cage ni ce Faraday, mais je peux t’assurer qu’en ce moment, c’est dangereux, très dangereux, on peut tous y passer.</li>



<li style="font-size:14px">Qu’est-ce qu’on fait alors, on s’arrête à l’abri&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Tu vois un abri quelque part, en pleine forêt&nbsp;? Sous les arbres&nbsp;?&nbsp; On ne peut qu’avancer au ralenti en serrant les fesses. Et si tu es croyant, tu pries. Retourne à ton siège, tu me déconcentres.</li>
</ul>



<p>Je revins vers ma place. Une violente odeur acide de vomi me fouetta en sortant du cockpit. Un liquide jaune coulait dans l’allée centrale pour le plus grand bonheur du chien qui lapait à la hâte avant que les ruissellements n’emportent le tout au-dehors. Cela venait du gamin qui en était maculé. Sa mère essuyait ce qu’elle pouvait.</p>



<p>Que faire&nbsp;? Quand on est totalement impuissant, il ne reste plus qu’à rentrer dans sa coquille en comptant sur ses guides dans l’autre monde. Je mis les écouteurs, lançai Mercedes Sosa et, aussi incroyable que cela puisse paraître, je me suis endormi «&nbsp;au milieu des éléments déchainés&nbsp;».</p>



<p>A mon réveil, l’orage était toujours au-dessus de nous, nous étions donc vivants, mais le bus s’était arrêté. Mon voisin me dit que la route était bloquée par des chutes de rochers et que l’on attendait qu’on vienne les enlever, ce qui allait prendre des heures, probablement jusqu’au jour.</p>



<p>A ce moment-là, le pauvre enfant sortit du WC suivi d’épouvantables remugles persistants de diarrhée. Le verdict était sans appel&nbsp;: les toilettes étaient bouchées. La tension monta encore d’un cran.</p>



<p>A cet instant du récit, chère lectrice et cher lecteur, il m’est nécessaire de faire une pause. Non seulement pour faire redescendre la pression dramatique mais aussi parce qu’une explication scatologique est nécessaire pour celleux qui ne connaissent pas l’Amérique latine. Probablement pour des raisons historiques, obscures pour moi, les WC ne sont pas conçus, par construction, pour accepter le papier toilette. Canalisations trop étroites, cuvette sous-dimensionnée, le papier ne passe pas et obstrue les conduits. C’est pour cela, qu’à destination des touristes, TOUTES les toilettes ont des panneaux d’affichage en espagnol et souvent en anglais, avec la mention «&nbsp;No tirar el papel en el inodoro&nbsp;» (ne pas jeter le papier dans la cuvette) ou «&nbsp;Tirar el papel en el cesto&nbsp;» (Jeter le papier dans le panier). C’est l’occasion de compléter son vocabulaire car le mot «&nbsp;cesto&nbsp;» peut être remplacé par «&nbsp;tacho&nbsp;» ou encore «&nbsp;basurero&nbsp;». Bref, il faut se gendarmer pour réprimer ses habitudes et viser le panier qui souvent déborde. Un vrai choc culturel que certains ne peuvent surmonter. Conséquence&nbsp;: la problématique des toilettes hors d’usage est une constante qui sous-tend le vivre-ensemble sud-américain. Et l’on imagine les suites dramatiques de toilettes inopérantes pendant les dix à vingt-cinq heures d’un voyage en bus, sans oublier les odeurs. C’est pour cela que, par précaution, TOUTES les toilettes des bus ont, en plus, la mention «&nbsp;Solo orinar&nbsp;» ou «&nbsp;Solo liquido&nbsp;» ou encore «&nbsp;Solo uno&nbsp;» parce-que, pour ce dernier cas, le «&nbsp;uno&nbsp;» est une ellipse bien pratique en société pour le «&nbsp;liquido&nbsp;», comme le «&nbsp;segundo&nbsp;» l’est pour le «&nbsp;solido&nbsp;». Les toilettes de bus bouchées, c’est la terreur de l’équipage et tout spécialement de la personne qui s’occupe du ménage, à tel point que les passagers ont souvent une mise au point insistante («&nbsp;Solo uno&nbsp;! ») au début du voyage.</p>



<p>Retour au drame.</p>



<p>Dans notre bus cacochyme, l’équipage est réduit à sa plus simple expression au mépris de la sécurité&nbsp;liée à la fatigue de la conduite&nbsp;: le chauffeur, seule personne omnipotente. Et, en l’occurrence, à cran, à bout de nerf, à fleur de peau, avec l’exaspération liée à l’orage, la route bloquée, le retard d’une dizaine d’heure avant qu’il ne puisse rentrer chez lui se reposer. A prendre avec des pincettes. Quand l’odeur des toilettes parvint à s’infiltrer jusque dans son cockpit, ce fut, si j’ose dire, la goutte qui mit le feu aux poudres.</p>



<p>La porte de la cabine claqua violemment, il jaillit de l’habitacle en criant «&nbsp;Qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Silence épais parmi les passagers, personne ne voulant dénoncer le gosse. Il posa encore sa question, puis, probablement pour ne pas casser quelque chose, il sortit sous la pluie battante et revint ruisselant avec une branche dont il arrachait les feuilles. Silence total. On l’entendit fourrager rageusement dans le mal nommé «&nbsp;inodoro&nbsp;», nous faisant profiter en prime du fumet sans le filtre de la cloison, tirer plusieurs fois la chasse. Peine perdue, le bouchon était coriace et un jus brunâtre commença à s’écouler, heureusement en direction de la porte d’entrée, merci la pente. Il ressortit en pataugeant et hurla «&nbsp;Quel est l’imbécile qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Et je sentis bien que le seul gringo parmi les passagers était logiquement le fautif tout désigné.</p>



<p>Silence toujours…</p>



<p>Il était là, devant nous à crier hors de lui et, avec son long corps maigre attifé de noir,  la bouche tordue, les yeux exorbités, le regard fou, la main tenant son bâton merdeux, il me fit penser à l’Ankou des chapelles bretonnes. Puis il passa aux menaces&nbsp;: «&nbsp;S’il ne se dénonce pas, le bus ne repart pas&nbsp;!&nbsp;». Là, je sentis nettement que le front du silence allait se fissurer. Plutôt désigner le coupable que de rester ici, près de Villa Tunari, au milieu de nulle part.</p>



<p>L’enfant et sa mère me regardèrent d’un regard implorant car il était certain qu’ils allaient se faire jeter dehors, dans la nuit, sous l’orage rageur, s’ils se dénonçaient.</p>



<p>Voilà. Me revint en mémoire ce que m’avait raconté une voyante médium. Qu’au XVIème siècle, un de mes ancêtres avait été un soudard puant de la petite armée de Francisco Pizarro qui avait conquis et détruit l’empire Inca, réduisant en esclavage ou tuant ou léguant les maladies mortelles européennes à la population indigène, puis mêlant leurs gènes avec ceux des survivantes. Il n’était pas mort au combat, mais rentré en Espagne avec ses deux fils arrachés à leur mère amérindienne dont l’âme depuis pleurait leur perte. Malgré près de deux-cents générations, malgré ma peau claire et mon look de Blanc, j’avais peut-être encore en moi un peu de cette femme, de ce peuple, et, pour toutes ces douleurs, pour tous ces crimes, je pouvais faire cet acte insignifiant, non pour réparer, mais juste par empathie et par reconnaissance de ce lien à travers les siècles.</p>



<p>Je me levai et je dis&nbsp;: «&nbsp;C’est moi.&nbsp;».</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/">Un bouc émissaire</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Pensée magique</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/pensee-magique/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=pensee-magique</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/pensee-magique/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 09 Sep 2022 11:37:01 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<guid isPermaLink="false">http://bruno-perera.fr/?p=824</guid>

					<description><![CDATA[<p>Deux mois de voyage, sur les pistes plutôt que l&#8217;asphalte. Traversée du Sahara en juillet. J&#8217;avais réussi à conserver intacte</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/pensee-magique/">Pensée magique</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Deux mois de voyage, sur les pistes plutôt que l&rsquo;asphalte. Traversée du Sahara en juillet. J&rsquo;avais réussi à conserver intacte la 504 break jusqu&rsquo;à Cotonou, malgré les pièges des sables mouvants, de la tôle ondulée, des «&nbsp;nids de chameaux&nbsp;», du bétail en errance, des traversées à gué, des contrôles tatillons des douanes, des convoitises, des filouteries où le faux acheteur se payait une visite gratuite au village puis disparaissait derrière une case, des risques de collisions avec bus, camions ou taxis-brousse trompent-la-mort.</p>



<p>Voilà. Elle m&rsquo;avait amené jusqu&rsquo;ici, bravant le sable, la poussière, les pierres, la chaleur, la boue, les flots. Surpuissante, démesurément longue. Increvable. C&rsquo;est bien pour cela qu&rsquo;elle était recherchée ici, Peugeot fabriquée en France préférée aux pâles copies peu fiables assemblées au Nigéria tout proche, à Kaduna.</p>



<p>Tous les trafics de voitures se terminaient ici, sur cette place où grouillaient les revendeurs, le Bénin étant le terminus en Afrique francophone. Niger, Haute-Volta, Mali, Togo, pays que j&rsquo;avais traversés, avaient interdit ou taxé tellement ces ventes qu&rsquo;elles en étaient devenues impossibles.&nbsp;</p>



<p>Deux ans d&rsquo;Algérie, deux mois en Afrique noire m&rsquo;avaient (un peu) aguerri. Face à un Blanc, n&rsquo;ayant connu que l&rsquo;opulence et immensément riche à leurs yeux, l&rsquo;imagination humaine est sans limite mais j&rsquo;avais appris à déjouer les très grosses ficelles.</p>



<p>Bref, j&rsquo;attendais, et je savais que je risquais de patienter longtemps. La stratégie habituelle, dite de «&nbsp;la chasse à courre&nbsp;» consistait à épuiser la bête pendant des jours, l&rsquo;éreintant, psychologiquement avec de fausses opportunités mirobolantes, ainsi que financièrement, car nous étions des amateurs sans les réserves nécessaires pour tenir des semaines. Il suffisait alors de cueillir l&rsquo;affaire à la moitié du prix du marché pour que l&rsquo;apprenti puisse retourner la tête basse en Europe.</p>



<p>Parmi ces hâbleurs qui m&rsquo;interpellaient sans cesse, parlant fort, riant entre eux, se moquant en fon ou en yorouba de ce barbu dépenaillé de 24 ans au bronzage camionneur, tee-shirt et pantalon de toile déchirés, sandales fatiguées, je le repérais. Petit et chétif en comparaison de tous ces athlètes, peu disert, sobre mais avec une vraie présence, je le trouvais vrai et lui accordai un bon début de confiance. Dans un français imagé, il me proposa un client que l&rsquo;on pouvait voir de suite. Le prix était correct, pas mirobolant comme me le criaient les autres esbroufeurs. J&rsquo;acceptais ce qui était le double du prix que je l&rsquo;avais payée en France. La vente fut réglée en 24 h. L&rsquo;acheteur était un Nigérien vivant au Bénin, haute classe sociale. Je fus payé en liquide, francs CFA. L&rsquo;épaisseur de la liasse faisait la largeur de ma main. Je portais les billets à la banque pour les transférer en France. Je ne pus exporter que la moitié de la somme. Le reste devait rester sur place mais il était possible, une fois passés clandestinement en métropole, de les convertir. Il fallait donc conserver cette somme sur moi. Mon portefeuille pendentif artisanal en était devenu gros et lourd, difficile de le cacher, dangereux pour le long voyage du retour, plus de mille kilomètres en taxis-brousse depuis Cotonou jusqu&rsquo;à Niamey d&rsquo;où je devais partir pour Lyon dans quinze jours.</p>



<p>J&rsquo;avais du temps devant moi. Théophile m&rsquo;invita à le passer dans sa famille, à la concession sur le cordon dunaire entre le lac Nokoué et le Golfe de Guinée. Des carrés de vingt mètres par vingt mètres, alignés au cordeau le long d&rsquo;une rue sableuse où passaient essentiellement des mobylettes et quelques rares voitures. Des clôtures de broc et de bric, bambous et bois de récupération. Deux arbres aux feuillages denses occupaient la cour et protégeaient une «&nbsp;cuisine&nbsp;» de plein air, brasero, bassines émaillées ou en plastique, où les femmes s&rsquo;affairaient. Une vingtaine de personnes, plusieurs générations de l&rsquo;ethnie Adja-Fon. En dehors de Théophile, nous ne pouvions communiquer que par signes et sourires. Poulets, coqs, truie noire suitée de porcelets, chèvre, cohabitaient. Une longue cabane en tôles rouillées, bidons déroulés, longeait un côté et ouvrait des cellules contiguës sans fenêtres. Des poissons de la lagune toute proche, enfilés sur des baguettes, séchaient sur un feu. Impossible d&rsquo;en manger, ils étaient tabous mais servaient de monnaie d&rsquo;échange pour le manioc, le riz. Le peu de viande était fourni par la basse-cour. Ni eau, ni électricité, ni sanitaires.</p>



<p>Théophile est un conteur. Je me moque de la véracité de ses histoires mais je les note. Nous passons la journée à écumer les environs à mobylette, à voir ses potes, le soir à discuter et boire un alcool fort ou de la bière de mil. Nous partageons le même châlit. Mon sommeil est lourd, sans rêves. Théophile se prétend sorcier au même titre que moi je le suis avec les médicaments que je distribue&nbsp;: paracétamol, aspirine, nivaquine, antidiarrhéiques. Il me dit que la nuit son esprit sort du corps et va voyager dans les pays lointains. Il ne revient qu&rsquo;au petit matin quand le vent se lève à l&rsquo;aube, celui des âmes qui réintègrent les humains endormis avant l&rsquo;éveil. Il me propose de le mettre à l&rsquo;épreuve, de lui poser des questions concernant des êtres chers. Je commence par mes parents dont je n&rsquo;ai pas de nouvelles depuis trois mois. Le lendemain, il me dit qu&rsquo;ils vont bien, que les montagnes en face de la maison sont magnifiques, que les blés sont coupés et parcourus de brebis que garde une jolie fille brune. Je suis ébranlé.</p>



<p>Je passe à l&rsquo;intime. Que devient Pascaline, celle que j&rsquo;aime et que j&rsquo;ai laissée&nbsp;?</p>



<p><em>«&nbsp;Le premier amour est celui qui compte. Quand je l&rsquo;ai appelée, son cœur était si près de toi. Ton départ ne lui a pas fait plaisir, mais tu lui avais dit que, étant présentement en mouvement, elle avait la liberté de faire ce qu&rsquo;elle voulait et toi aussi. Mais elle se pose la question de savoir si tu l&rsquo;estimes effectivement car elle te fait confiance. Elle attend une décision de toi pour savoir ce qu&rsquo;elle doit faire mais elle ne fera pas de mal pendant ton absence.&nbsp;</em></p>



<p><em>Au mois d&rsquo;avril, un homme lui a rendu visite par surprise et ils avaient causé. En ton absence, les visites se sont réciproquées. Mais elle ne cède pas, elle est éblouissante du choix. Pour sa décision, elle attend ton retour.&nbsp;»</em></p>



<p>Je suis encore plus ébranlé. Mes défenses cartésiennes cèdent. Je bascule dans le monde magique de Théophile. Contre rémunération, il m&rsquo;intronise «&nbsp;petit sorcier blanc&nbsp;». Invocation des esprits des points cardinaux, sacrifices de poulets, offrandes d&rsquo;alcools. Invocation des «&nbsp;Jumeaux&nbsp;», les esprits les plus puissants auxquels je peux demander ce que je souhaite&#8230; si je deviens sorcier. J&rsquo;accepte les scarifications sur le dos des mains, le front, dans lesquelles est introduite une poudre très chère comprenant, paraît-il, des cendres d&rsquo;os humains. J&rsquo;accepte d&rsquo;avaler des potions pour éveiller mon esprit. Mes nuits sont de plus en plus lourdes, Théophile me dit que je parle beaucoup dans mon sommeil. Mon argent file, mais peu importe, puisque j&rsquo;aurais la puissance.</p>



<p>C&rsquo;est dans un état second que je le quitte. J&rsquo;ai hâte de retrouver Pascaline. J&rsquo;ai confié à mon mentor mon argent pour éviter le vol en chemin. Il me l&rsquo;enverra par la banque, les citoyens béninois peuvent le faire. Le long voyage en taxis-brousse bondés est étrange. Tous regardent avec un mélange de respect et de peur mes scarifications. Qui est ce sorcier blanc&nbsp;?</p>



<p>Mon arrivée en France est une brutale redescente. Ma drogue du monde magique n&rsquo;agit plus. La réalité européenne est tenace et implacable. Pascaline ne m&rsquo;a pas attendu. Je suis seul. Perdu. Écrasé.</p>



<p>Il ne me reste plus qu&rsquo;à attendre mon argent que Théophile m&rsquo;a promis et qui tarde malgré mes relances.</p>



<p>Et puis un jour gris et pluvieux d&rsquo;automne, l&rsquo;évidence me tombe enfin. Je n&rsquo;aurai jamais cette somme dont j&rsquo;ai besoin. Je me suis fait arnaquer. La pensée magique est une ineptie.&nbsp;</p>



<p>La sorcellerie ne vaut que pour les crédules&#8230;</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/pensee-magique/">Pensée magique</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/pensee-magique/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Se rincer l&#8217;œil et mordre à belles dents</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/se-rincer-loeil-et-mordre-a-belles-dents/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=se-rincer-loeil-et-mordre-a-belles-dents</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/se-rincer-loeil-et-mordre-a-belles-dents/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 24 May 2021 16:53:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
		<guid isPermaLink="false">http://bruno-perera.fr/?p=791</guid>

					<description><![CDATA[<p>Cette nouvelle a été éditée en 2021 dans « Esprit de corps », recueil d&#8217;un collectif d&#8217;auteurs, par l&#8217;éditeur Chemin faisant (Ploemeur)</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/se-rincer-loeil-et-mordre-a-belles-dents/">Se rincer l’œil et mordre à belles dents</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong><i>Cette nouvelle a été éditée en 2021 dans </i><em style="font-style: italic;">« Esprit de corps »</em>, <em>recueil d&rsquo;un collectif d&rsquo;auteurs, par l&rsquo;éditeur Chemin faisant (Ploemeur) qui en détient les droits.  Le thème des 14 nouvelles, dont celle-ci, était les expressions idiomatiques en rapport avec les parties du corps.</em></strong></p>



<p></p>



<p>Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître.</p>



<p>J’avais échoué dans Cotonou pour vendre la 504 break. Parmi tous les arnaqueurs, Théophile m’avait inspiré confiance. Il avait trouvé le client, un Nigérien. L’affaire conclue, la commission versée, il me restait quinze jours à passer avant de remonter en taxi-brousse jusqu’à Niamey pour prendre l’avion.</p>



<p>J’avais de l’argent, du temps, l’envie de mieux connaître les gens d’ici. La proposition de Théophile de venir vivre quinze jours à la concession avec toute sa famille ne pouvait pas se rater.</p>



<p>Il faut imaginer un carré d’environ trente mètres de côté. Je ne l’ai pas mesuré mais j’imagine que les colonisateurs devaient utiliser une chaîne d’arpentage pour diviser exactement en unités métriques cette étendue sablonneuse en bordure du golfe de Guinée. Une rue numérotée à peine carrossable, parcourue de mobylettes et petites motos. Des clôtures en cannes ou bambous serrés. A l’intérieur, deux manguiers dont les feuilles mortes tombées la nuit sont balayées chaque matin, absence d’automne, pas de saison pour la mort végétale. Une cour de sable où s’emmêlent chèvres naines, porcelets noirs avec leur énorme mère allaitante, poules et coq. Sous un arbre au feuillage dentelé épais, une cuisine en plein air, bassines émaillées en tous genres, vaisselle de plastique criard, braséros en vieux bidons coupés, petits tabourets pour s’isoler du sable. Une longue cabane en matériaux de récupération, bois peint, bidons rouillés dépliés, mais aussi cannes, un toit en tôles léopard. Des ouvertures sans fenêtres avec de simples volets pour les tempêtes et les intrus, les pièces côte à côte donnant chacune sur la cour. Et bien sûr, plusieurs générations. Grands-parents, filles et fils avec maris et brus, petits-enfants de tous âges. Une bonne vingtaine de personnes de l’ethnie Adja-Fon. Personne ne parle français à part Théophile qui a fait des études. Il sera donc mon seul interlocuteur, mon interprète pas forcément fidèle. Peu m’importe, ce sera encore une fois seulement des sourires, des mimiques, une expérience minimaliste de l’altérité. Que retiendrai-je de ces gens-là&nbsp;?</p>



<p>Des poissons fendus sèchent sur des claies de bois écorcé au-dessus d’un feu. Famille de pêcheurs dans la lagune voisine, le lac Nokoué. Ils vendent ces poissons mais ne les consomment pas parce que c’est tabou pour la famille. Nous mangeons donc du riz, du manioc, un peu de viande, surtout celle de porc ou du poulet ou ces étranges croupions géants de dindes américaines qu’aucun Occidental ne veut consommer et qui débarquent ici congelées de cargos frigorifiques entiers. Les dernières mangues, des avocats. Je bois leur eau, j’ai abandonné l’Hydroclozanone, ne serait-ce que par respect. Mon estomac et mes intestins sont blindés de plusieurs mois de vie dans la brousse, je ne prends aucune précaution, je verrai en rentrant si je me suis chopé des parasitoses mais pour le moment, je ne mets pas cette peur entre eux et moi.</p>



<p>Théophile me demande de ne pas marcher pieds nus dans le sable à cause des «&nbsp;chiques&nbsp;», puces parasites qui s’implantent sous les pieds et grossissent en lentilles, il faut les enlever avec des aiguilles et une lame de rasoir. Il me dit que ce sont les porcs qui les ont amenées. Je n’aime pas ces bêtes noires, plus sangliers que cochons, qui n’ont pas peur de l’humain, courent partout, même dans la rue.</p>



<p>Le jour, Théophile est mon guide. Nous sillonnons les pistes sur nos petites motos, halte dans les villages ou chez les copains. Il est connu, il a réussi, il gagne de l’argent avec les Européens. La nuit se passe à boire et à discuter, très peu dormir, ni lui ni moi n’avons besoin de sommeil. Nous partageons la même couche dans sa cellule, simple large banquette en bois avec une paillasse bourrée de fibres sèches.</p>



<p>Théophile est un conteur. Je passe des heures à l’écouter, prendre des notes. Je me moque si ce qu’il raconte est vrai, ce qui m’importe, c’est le récit. Cela me servira un jour…</p>



<p>J’effleure à peine son monde étrange, peuplé d’esprits, de jumeaux, de fétiches, de marabouts, de sorciers, de tabous, de mauvais sorts, de désenvoûtements, de peurs primales, de protections ésotériques. Pensées magiques. Impossible de savoir qui est l’autre, simple quidam sous protection ou marabout maléfique.</p>



<p>Théophile se prétend sorcier. Je veux bien le croire et ramener une partie de cette Afrique en moi. Commence alors un enseignement contre rémunération des premiers arcanes, je n’aurai accès qu’à ceux-là. Formules magiques, produits à consommer, scarifications, je veux devenir un sorcier blanc. Les nuits passent et je m’enfonce dans un monde où réalité et rêves se confondent.</p>



<p>Je suis le seul Blanc dans ce quartier pauvre. Les Européens expatriés vivent en centre-ville ou dans leurs villas protégées, les touristes dans leurs hôtels. Que vient faire ici cet homme barbu dont il est si difficile de deviner l’âge&nbsp;? Les barrières de la couleur de peau, de la langue, de la culture, de l’argent, du post-colonialisme sont immenses, infranchissables, pourtant tous les humains sont mes frères et mes sœurs. Je sais que c’est illusoire mais je veux absorber un peu de cette vie ici, et emporter en Europe ce petit bout de concession.</p>



<p>Je donne le superflu, j’essaie de vivre comme elles et eux.</p>



<p>Le colonisateur a implanté les concessions et les rues mais son élan civilisationnel s’est arrêté là. Aucun réseau. Ni eau, ni électricité, ni égouts, ni téléphone. Nous vivons avec la lumière du jour et l’eau de la borne que les femmes vont chercher dans leurs bidons sur la tête. Je me lave dans la lagune. Pas de WC dans la concession.</p>



<p>Comment chier&nbsp;? C’est ma question un peu pressante le premier matin quand il est l’heure de la créer bien moulée. La réponse est simple&nbsp;: il me faut faire comme tout le monde ici dans le quartier. Aller à la «&nbsp;brousse&nbsp;».</p>



<p>J’ai été mesquin envers les colonisateurs parce que, dans leur mépris, ils avaient pensé aux «&nbsp;indigènes&nbsp;». De loin en loin, sur l’espace de quatre concessions, la nature est préservée. Herbes hautes, buissons et arbres rabougris dans le sable, c’est la «&nbsp;brousse&nbsp;». C’est là que l’on vient se soulager. Ce matin-là, je m’attends à trouver un égout à ciel ouvert, vu la densité du quartier mais il n’en est rien. La nature est «&nbsp;sauvage&nbsp;», nulle sentinelle en embuscade. Le service de nettoyage est efficace. Je ne suis pas le seul, bien sûr et, une fois tombé le pantalon et accroupi un peu à l’écart derrière une maigre touffe, je me rends compte que je suis l’attraction. Femmes et hommes de tous âges ne se gênent pas pour <em>se rincer l’œil</em>. Comment c’est fait le cul d’un Blanc&nbsp;? Et le devant&nbsp;? Je ne sais pas si je les ai déçus, je ne suis pas spécialement fier de cette partie de mon anatomie, mais en tout cas, ils m’ont bloqué. Le cerveau des intestins s’est mis en drapeau. Refus d’expulser. J’ai bien senti comme une déception dans mon assistance, vu le peu de temps passé dans le «&nbsp;grand&nbsp;» coin, mais j’ai tout remballé et suis rentré d’un pas pressé, sans un regard pour mon public probablement amusé. Comment faisait Louis XIV sur sa chaise trouée face à sa nombreuse assistance fière de cette distinction&nbsp;?</p>



<p>Ce sera donc la nuit que j’opèrerai en toute discrétion, seul avec moi-même, instant de recueillement, la truffe au vent.</p>



<p>Il fait encore nuit quand je me lève le lendemain, une pâle lueur à l’Est. Théophile ensommeillé me dit que c’est l’heure où les esprits, qui se sont évadés pendant la nuit, vivant leurs propres vies et aventures, réintègrent les corps des dormeurs à l’orée du réveil. Je penche pour le vent de l’aube mais pourquoi pas, je veux bien opérer en leur compagnie. L’air est frais, le silence parfait, entre les bavards de la nuit et les bruyants du jour, moment en bascule. Il fait encore sombre mais je ne crains pas les mauvaises surprises glissantes sous mes pas. Ah, voilà l’endroit de la veille, un air de déjà vu, une familiarité propice pour prendre mes aises&nbsp;! Instants délicieux de soulagement, je ne m’étendrai pas.</p>



<p>Mais voilà que derrière moi, une fois la dépose opérée, un fracas de branches brisées, d’herbes froissées et un souffle rauque doublé de grognements. Je me lève prestement, rajuste le pantalon et me retourne. La bête est énorme, bien 300 kg, sombre sur sombre, je devine juste ses yeux fixes et ses défenses. Un sanglier, non, un verrat très gras. Il devait être à l’affut, tout près, a du <em>se rincer l’œil</em> lui aussi et s’interroger sur la pâleur peu coutumière de ce cul d’humain. L’animal m’observe, un rien pressé. Je sens que je gêne. Vu la hauteur au garrot, les défenses acérées et la détermination du suidé à peine domestiqué, je préfère m’effacer. Qu’ai-je à défendre sinon mon étron&nbsp;? Je m’écarte à reculons, à la recherche d’un bâton. Mais ce n’est pas moi qui intéresse le cochon. Dès que je me suis un peu éloigné, il se précipite, engloutit <em>à belles dents</em>, avec force lapements et grognements, ma belle production.</p>



<p>Premier petit déjeuner&nbsp;? Je suis écœuré. Mais j’ai trouvé l’éboueur. Pas étonnant qu’il soit aussi efficace vu sa taille et sa splendeur. Ecosystème particulier, rien ne se perd, rien ne se crée.</p>



<p>Mais je comprends les interdits de deux religions du Livre. Le Coran parle d’une partie impure, l’Ancien Testament des pieds fourchus du démon.</p>



<p>Moi, je me suis fait ma religion.</p>



<p>Et ce midi je dirai&nbsp;: «&nbsp;Non, merci, pas de cochon…&nbsp;».</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/se-rincer-loeil-et-mordre-a-belles-dents/">Se rincer l’œil et mordre à belles dents</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/se-rincer-loeil-et-mordre-a-belles-dents/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Diamants noirs</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/diamants-noirs/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=diamants-noirs</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/diamants-noirs/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 31 Mar 2015 09:14:28 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Noir]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<category><![CDATA[2005]]></category>
		<category><![CDATA[Diamants noirs]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelles]]></category>
		<guid isPermaLink="false">http://brunoperera.apps-1and1.net/?p=27</guid>

					<description><![CDATA[<p>Je ne les avais pas vus arriver tout affairé que j’étais derrière mon écran à tenter de paramétrer ce logiciel</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/diamants-noirs/">Diamants noirs</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Je ne les avais pas vus arriver tout affairé que j’étais derrière mon écran à tenter de paramétrer ce logiciel récalcitrant. Michel m’avait laissé seul à l’agence le temps de quelques courses et je devais faire office d’hôtesse d’accueil provisoire.</p>



<p>Ils se tenaient tous les deux sur le seuil, encore baignés par le soleil de ce mois de juillet, été froid au ciel effiloché de nuages d’altitude, vent du nord-est imposant sa fraîcheur. Hésitants à entrer dans cette antre sombre, à la moquette décatie, peintures racornies, boisages écaillés. Quelques affiches en vitrine, passées par le soleil et tout un pan de mur couvert de photos montrant le maître des lieux, plus jeune, barbu, en costume traditionnel, pen soner entouré de ses pairs du bagad.</p>



<p>Le visiteur paraissait solide, les muscles saillants sous le pull et le pantalon. Le teint hâlé de celui qui mène son canote aux casiers. La trentaine. Les yeux clairs, le regard confiant plongeant directement dans le mien. Serein, en paix avec le monde qui l’entourait, sans m’imposer son mal-vivre, quotidien des clients ordinaires. Une présence étrange, presque anormale, duale, à la fois ici, devant moi, et ailleurs, très loin, dans des lieux improbables. Et, l’enveloppant telle une aura, quelque chose de tragique, comme si cet homme portait sur son front la marque d’un destin dramatique.</p>



<p>Il tenait par la main un garçon d’environ cinq ans. Déjà costaud. Ils étaient silencieux, attendant calmement que je les remarque. L’enfant levait parfois les yeux vers son père, nullement impatient, le regard empreint d’adoration.</p>



<p>Je les invitai à entrer. Ils restèrent debout, face à la banque derrière laquelle je m’escrimais. Ils patientèrent ainsi jusqu’à l’arrivée de Michel, sans s’échanger une seule parole, le père tenant toujours le fils par la main, l’encourageant d’un sourire.</p>



<p>Sans le vouloir vraiment, j’écoutais la conversation des deux hommes pendant que l’enfant caressait les voitures miniatures de la collection personnelle du patron. Au débit haché de ce dernier s’opposait celui, posé, lent, du visiteur. Je compris que l’homme, bien que du même village que Michel, ne travaillait pas en France. Difficile de se concentrer. Quand ils abordèrent la plongée sous-marine, je ne pus résister&nbsp;: «&nbsp;Vous êtes plongeur professionnel&nbsp;?&nbsp;». Il me regarda, me sourit, puis commença&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Ça a toujours été mon métier. Avant je plongeais en Sicile et en Tunisie pour ramasser du corail rouge. Je le vendais aux Italiens pour en faire des bijoux.</li>



<li>Profond le corail&nbsp;?</li>



<li>Entre 100 et 150 mètres. Un peu dangereux mais juteux. J’ai failli racheter un magasin de bijoux en Sicile pour ma femme mais elle n’a pas voulu rester là-bas. Elle avait le mal du pays. Moi, je regrette parce qu’il y faisait chaud.</li>



<li>Pourquoi&nbsp;? Vous plongez maintenant en Mer du Nord, pour les plates-formes pétrolières&nbsp;?</li>



<li>Non, encore plus froid.</li>
</ul>



<p>Il semblait hésiter à en dire plus. Quelques moments de silence où nous le regardions. Puis un sourire, un haussement d’épaule et&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Après tout, je ne sais même pas où c’est…Je ne vois pas à quel secret je peux être tenu…</li>
</ul>



<p>Il reprit&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Vers le Pôle Nord, en territoire russe. On passe par Moscou, puis un avion nous amène à Khatanga, une ancienne base militaire. Là on nous monte à bord d’un hélicoptère russe, un MI 8, pour une destination inconnue, un bateau brise-glace au large d’une île.</li>



<li>Vous travaillez pour les Russes&nbsp;?</li>



<li>Non, c’est une société Sud-Africaine. Ils ont des accords avec les républiques de Sibérie.</li>



<li>Vous plongez pour quoi&nbsp;?</li>



<li>Imaginez une falaise immergée au large de l’île, un tombant s’enfonçant à 300 mètres de profondeur. Une montagne sous-marine dont sort à flanc un fleuve de glace fossile sur un front de plus de 100 mètres de hauteur. Une glace translucide, tellement ancienne et dense que rien ne peut l’attaquer. Vieille de plusieurs millions d’années.</li>



<li>Et qu’est-ce que vous en faîtes&nbsp;?</li>



<li>On attaque la paroi de glace avec des lances d’eau chaude. Au pied de la paroi sont placés des filets pour récupérer ce que l’on extrait de la glace fondue.</li>



<li>C’est quoi&nbsp;?</li>



<li>Des diamants. Sans leur gangue. Purs. D’une valeur exceptionnelle. Tellement transparents qu’on ne les voit pas quand on fond la glace…On démarre au pied, au niveau des filets, à 300 mètres de profondeur puis on remonte sur 100 mètres pendant 15 jours pour avoir un front d’attaque homogène. On travaille par équipe de quatre, huit heures sur vingt-quatre.</li>



<li>Vous avez ramassé les diamants&nbsp;?</li>



<li>On n’a pas le droit d’aller aux filets. C’est une équipe spéciale qui les collecte. On est même fouillé quand on remonte du fond.</li>



<li>Et après, quand vous arrivez en haut des 100 m de front ?</li>



<li>On se met en décompression pendant 15 jours et ensuite on a un mois de congés où on peut rentrer en France comme en ce moment. On vit dans une station immergée avec cuisine et bloc opératoire. Le cuistot est français et fait le pain tous les jours. On a un médecin pour les urgences. La station remonte le front d’attaque en même temps que nous. Quand nous sommes en haut à – 200 mètres, c’est le moment de décompresser.</li>



<li>Dangereux&nbsp;?</li>



<li>Forcément. La sanction immédiate de toute erreur, c’est la mort. Il faut être pro, très calme, ne jamais s’affoler, savoir s’arrêter, ne pas perdre les pédales. On ne sait jamais à l’avance si on garde ses facultés mentales à cette profondeur. On peut ou on ne peut pas. J’ai plongé avec des types qui semblaient tout à fait normaux, mais qui étaient incapables de compter jusqu’à 10 au fond.</li>



<li>Ils ont eu des accidents&nbsp;?</li>



<li>Avant, les Sud-Africains recrutaient des Philippins. Pas chers payés. Mais sur une équipe de douze, onze sont morts. Maintenant ils préfèrent des plongeurs professionnels, essentiellement des Français. Il paraît qu’on est doué pour ça, comme les indiens d’Amérique qui n’ont pas le vertige pour nettoyer les verres des gratte-ciels.</li>



<li>Vous devez avoir un bon salaire&nbsp;!</li>



<li>45&nbsp;000 € pas mois. Les diamants ça paye…</li>



<li>C’est incroyable&nbsp;! J’ai peine à vous croire&nbsp;! Vous allez faire ça longtemps&nbsp;?</li>
</ul>



<p>L’homme resta silencieux. Je le sentais traversé par un conflit. Toujours hésitant. Puis, absolument sincère&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>J’ai la plongée dans le sang. Ce n’est qu’au fond que je respire, même si c’est de l’hydréliox<a href="#_ftn1" name="_ftnref1">[1]</a>. Dès que je suis à l’air libre, je n’ai qu’une envie, redescendre au fond. Mais c’est un plaisir solitaire et dangereux. J’ai une femme et un enfant. Extraire les diamants, c’est trop risqué. Faut pas tenter le diable. Je vais faire ça pendant encore un an ou deux puis je décroche. Je construis ma maison, je passe mon brevet pour devenir pêcheur professionnel et après je serais peinard.</li>



<li>Vous plongerez toujours…</li>
</ul>



<p>Il sourit, regarda son fils, lui toucha la tête&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li>Oui, mais pour le plaisir, à 20 mètres, avec lui. Il plonge depuis qu’il est né. Chez nous, on fait ça de père en fils…</li>
</ul>



<p>J’aurais bien continué mais Michel s’impatientait. Bon client&nbsp;: des contrats à discuter…Je passais le reste de la journée face à cette paroi de glace, à manier la lance d’eau chaude. Le silence, le noir total. Derrière moi, perçant la nuit de ses hublots enluminés, la station suspendue à ses câbles. Des projecteurs violents illuminant la falaise gelée, verre translucide cachant ses diamants. Les poissons étranges se précipitant, tels des lucioles, vers ces phares. Sous moi, tout en bas, à peine encore dans la lumière, les filets de tous les trésors. Et au-dessus, ce front de glace en surplomb, s’échappant vertigineusement vers la surface invisible. Nous sommes quatre, côte à côte, rythmés par nos bulles s’échappant à intervalles réguliers, chacun avec son outil, seul matière tiède dans cet environnement gelé, luttant contre le froid sous nos combinaisons sèches, palmant sans interruption pour contrecarrer la puissance du jet, nous regardant à intervalle régulier pour déceler le moindre signe de narcose, gestes saccadés, mouvements incohérents. Puis la pause, les repas dans la pièce centrale, le repos allongé à lire dans cette cellule métallique et un sommeil sans rêves…</p>



<p>Pendant plusieurs mois, j’ai souvent été là-bas, au plus profond de mes nuits insomniaques ou au cours de ces instants blancs où la répétition engendre la rêverie. Puis j’ai oublié&#8230;</p>



<p>Michel m’a appelé ce matin. La voix triste. Il n’a pas eu beaucoup de peine à me remémorer cet homme des grands fonds. Il venait d’apprendre la nouvelle par sa femme. Un accident. En voulant sauver un de ses compagnons pris de folie, il avait été entraîné vers le bas, emmêlé à lui. Les autres plongeurs n’avaient pu les remonter sans risque. A cette profondeur, on pense d’abord à soi, la survie rend égoïste.</p>



<p>On les avait retrouvés, plusieurs heures plus tard, toujours liés, retenus par les filets.</p>



<p>Morts.</p>



<p>Au milieu des diamants…</p>



<p><em><a href="#_ftnref1" name="_ftn1"><strong>[1]</strong></a> Mélange gazeux triple, oxygène, hydrogène et hélium . Les proportions relatives de ces gaz sont soigneusement dosées en fonction de la profondeur atteinte par le plongeur.</em></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/diamants-noirs/">Diamants noirs</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/diamants-noirs/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
	</channel>
</rss>
