<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>Amies &amp; amis - Bruno PERERA</title>
	<atom:link href="https://bruno-perera.fr/category/amies-amis/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>https://bruno-perera.fr</link>
	<description>Textes</description>
	<lastBuildDate>Sun, 25 Jan 2026 11:07:24 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr-FR</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	<generator>https://wordpress.org/?v=6.9</generator>

<image>
	<url>https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/08/cropped-Bruno-juillet-2024-32x32.jpg</url>
	<title>Amies &amp; amis - Bruno PERERA</title>
	<link>https://bruno-perera.fr</link>
	<width>32</width>
	<height>32</height>
</image> 
	<item>
		<title>Astronaute</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/astronaute/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=astronaute</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/astronaute/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice JAULIN]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 10 Jan 2026 10:17:40 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bruno-perera.fr/?p=1312</guid>

					<description><![CDATA[<p>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif « Jusqu&#8217;au bout ». Astronaute De deux choses, lune…1 16 juillet 1969, 13h17 UTC,</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/astronaute/">Astronaute</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif <a href="https://bruno-perera.fr/jusquau-bout-cadavres-exquis-steppenwolfe/" target="_blank" rel="noopener" title="">« Jusqu&rsquo;au bout »</a>.</em></p>



<p><strong>Astronaute</strong></p>



<p><em>De deux choses, lune…</em><sup><em>1</em></sup></p>



<p><em><strong>16 juillet 1969, 13h17 UTC, Cap Kennedy, Floride, Apollo 11&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 15 minutes. Se remémorant son parcours depuis les V2 conçus à Peenemünde en 1944, Von Braun sourit. Cette fois on y est, il va offrir la Lune à l’Amérique. Il est confiant, dix missions ont précédé ce lancement. La fusée est prête, tout comme le sont les équipes au sol. Les trois astronautes Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins sont les meilleurs. Neil a toujours fait preuve d’une maîtrise hors du commun, particulièrement dans les situations d’urgence. Aldrin et lui se poseront sur la lune avec le module lunaire (LEM) <em>Eagle</em> tandis que Collins restera en orbite à bord du module de commande <em>Columbia</em> &#8211; référence au canon qui propulsa les héros de Jules Verne de la Terre à la Lune &#8211; pour les récupérer et ramener l’équipage sur Terre.</p>



<p>Les services de renseignements ont bien évoqué une ultime provocation soviétique avec le lancement d’une fusée géante N-1 quelques heures plus tôt mais rien d’alarmant à ce stade. Même s’ils ont été les premiers à envoyer des humains dans l’espace, ils ont systématiquement préféré pour la Lune les modules automatiques. Son concurrent Korolev a fait alunir deux <em>Lunokhod</em>, sortes de marmites télécommandées munies de huit roues, juste aptes à prendre quelques photos et effectuer des analyses de roches. Une question contrarie cependant Von Braun&nbsp;: pourquoi une fusée N-1 quand une bonne vieille R-7 Semiorka aurait fait le job&nbsp;? Peut-être la marmite s’est-elle transformée en un énorme chaudron ! (Il rit intérieurement).</p>



<p>H moins 5 minutes. Au centre de contrôle de Houston, le directeur de vol Gene Kranz vérifie les ultimes «&nbsp;go &#8211; no go&nbsp;» avec les ingénieurs&nbsp;: propulseurs, trajectoire, guidage, contrôle altitude, systèmes électriques et communication, télémétrie, manœuvre de retour, communication équipage, chirurgien, communication publique, météo, récupération.</p>



<p>Rassuré, il informe l’équipage d’Apollo&nbsp;: «&nbsp;11 on est go pour le décollage. La Lune est à vous les gars&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>H moins 15 secondes&nbsp;: guidage interne ok.</p>



<p>0 seconde, 13h32 UTC, devant un million de spectateurs et les télés du monde entier, les cinq moteurs géants F1 s’allument, avalant chacun trois tonnes de carburant par seconde et arrachant les trois mille tonnes de la gigantesque Saturn 5 de son pas de tir. Cent mètres plus haut, les astronautes sont littéralement aplatis.</p>



<p>H plus 13 secondes, la fusée pivote et prend son azimut de vol. Tout est nominal.</p>



<p>H plus 2 minutes 42 secondes : fin de la propulsion du premier étage, allumage du second étage. La poussée stoppe 9 minutes et 8 secondes plus tard, jusqu’à la séparation et l’allumage du troisième étage.</p>



<p>12 minutes après le décollage, Apollo 11 est placé en orbite terrestre à 25&nbsp;000 km/h. 2h30 et une série de vérifications plus tard, l’équipage rallume le moteur du troisième étage pendant 6 minutes et entame sa manœuvre d’injection trans-lunaire. Collins déclenche la séparation du vaisseau <em>Columbia</em> du reste du train spatial, pivote de cent quatre-vingts degrés, arrime le LEM <em>Eagle</em> puis retourne l‘ensemble une nouvelle fois pour reprendre sa trajectoire. Prochaine étape, après trois jours et 400&nbsp;000 km parcourus : l’orbite lunaire.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Baïkonour, Kazakhstan, Luna 6&nbsp;: décollage</strong></em></p>



<p>H moins 4 heures. Leandrov est sombre. Celui qui a succédé à Korolev, après sa mort en 1966, est tendu devant le pas de tir sur lequel la fusée N-1.6 est érigée.</p>



<p>Les quatre premiers lancements se sont soldés par des échecs, le cinquième par un semi-échec. Les étages ont bien fonctionné et la propulsion des moteurs NK s’est avérée fiable. En revanche le module lunaire LK &#8211; rebaptisé <em>Laïka</em> en hommage à la chienne satellisée en 1957 &#8211; testé avec la N-1.5 s’est crashé sur la Lune dans la <em>Mer des Pluies</em>. Un nom prédestiné au regard des nuées de remontrances encaissées par l’ingénieur suite à cet échec. Heureusement que le passager n’était qu’un mannequin en silicone. Envoyer deux astronautes vers la Lune dans ce sixième modèle est une aberration assumée par le Kremlin. Un nouveau plan a été élaboré pour coiffer les Américains sur la ligne d’arrivée. Mieux, le Comité central a décidé de faire débarquer une femme sur la Lune, marquant définitivement la modernité de l’URSS face à l’Occident. Pour illustrer les idées généreuses et fertiles du collectivisme, la <em>Mer de la Fécondité</em> s’est imposée comme site d’alunissage. Cosmonaute expérimenté, Alexeï Leonov a fait l’unanimité. Pour sa coéquipière, plusieurs volontaires ont été mises à l’épreuve par les responsables de la Cité des étoiles, dont Valentina Tcherekova, première cosmonaute mise en orbite en 1963. Leandrov a tout fait pour dissuader l’ingénieure physicienne Elena Dreanova, nièce de Korolev, de candidater à cette folie. L’Ukrainienne s’est évidement montrée intraitable. Elle a résisté à la centrifugeuse, maîtrisé les sorties extravéhiculaires simulées et géré les pannes virtuelles. Mieux, bien que cette manœuvre reviendra à Leonov, elle a obtenu 100% de réussite au simulateur de rendez-vous entre le vaisseau <em>Soyouz</em>, qui restera en orbite lunaire et <em>Laïka</em>, le module d’alunissage. Une parfaite condition physique, un mental sans faille, sa parenté avec Korolev et le sourire de la jolie brune ont dissipé les réticences résiduelles du comité &#8211; masculin &#8211; de sélection.</p>



<p>H moins 3 heures. Elena et Alexeï savourent leur repas avant de se rendre sur le pas de tir. Au moment de monter dans le bus de transfert, Leonov demande à son équipière de détourner le regard, abaisse la fermeture éclair basse de sa combinaison et urine sur le pneu arrière droit. Un rituel obligé depuis qu’en 1961, Gagarine, pris d’un besoin urgent avant son périple orbital, s’était soulagé sur cette même roue. Elena respecte à sa manière la tradition en déversant le contenu d’un flacon médical rempli préalablement.</p>



<p>H moins 1 heure, la bénédiction du prêtre orthodoxe terminée, Alexeï et Elena sont installés et sanglés à bord de la fusée N-1.6&nbsp;<em>Herkules</em> puis l’équipe au sol verrouille les écoutilles. Le compte à rebours s&rsquo;automatise 3 minutes avant le lancement.</p>



<p>0 seconde. Contredisant l’humeur de Leandrov, tous les voyants sont au vert et, ce 16 juillet 1969 à 8h30 UTC, les trente moteurs du premier étage de la fusée géante propulsent la mission lunaire soviétique vers ce qui pourrait être le plus gros holdup de l’histoire spatiale.</p>



<p>À chaque extinction et allumage successif des moteurs des cinq étages d’<em>Herkules</em>, la tête des astronautes effectue un mouvement de va-et-vient extrêmement violent, le tout dans un vacarme assourdissant et des vibrations de fin du monde. Les astronautes ne sont que des «&nbsp;pantins inadaptés&nbsp;» à de telles conditions, pense Elena. Vivement l’apesanteur et son flottement libérateur.</p>



<p>15 minutes d’enfer plus tard, la mise en orbite est confirmée. Tout est nominal à bord, Elena et Alexeï remontent leur visière et se serrent la main. Tout comme le feront les Américains quelques heures plus tard, la poussée vers la Lune est impulsée, avant que <em>Laïka</em> soit arrimé à <em>Soyouz</em> pour leur voyage couplé de 400&nbsp;000 km. Ces assemblage de modules s’apparentent à la construction de gros Lego, à la seule différence qu’ils s’exécutent à des milliers de km/h&nbsp;!</p>



<p><em><strong>19 juillet 1969, Apollo 11&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Après trois jours de transit, la Lune envahit les hublots de <em>Columbia</em>. Sa rotation apparente est une illusion. Le module de commande et le LEM <em>Eagle</em> qui lui est arrimé tournent lentement sur eux-mêmes pour réguler la température extérieure. Ces journées de navigation spatiale ont été mises à profit pour vérifier les équipements, s’amuser de l’apesanteur, réaliser des interviews et rassurer les familles. Sur Terre, Janet Armstrong, Joan Aldrin et Pat Collins se montrent nécessairement confiantes lors des interviews orchestrées par le service communication de la NASA.</p>



<p>J moins 1 avant alunissage&nbsp;: Collins actionne le moteur de <em>Columbia</em> pour se placer en orbite lunaire. Les révolutions à venir vont permettre de préparer le transfert d’Armstrong et Aldrin dans <em>Eagle</em> et peaufiner avec les équipes au sol leur descente vers la <em>Mer de la Tranquillité</em>. Les astronautes sont subjugués par les levers de Terre, semblables à ceux photographiés en 1968 par Apollo 8&nbsp;: perdue au milieu de l’immensité cosmique, la beauté de notre planète s’était révélée dans sa fragilité et sa finitude, inspirant même les premiers mouvements écologistes.</p>



<p>Entamant la check-list des procédures, l’œil de Collins est attiré par un point lumineux furtif qui vient de disparaître derrière la face cachée de la Lune&nbsp;: «&nbsp;Houston, pourrait-il y avoir un autre objet en orbite lunaire en ce moment&nbsp;?&nbsp;». Gene Kranz est contrarié : « A priori non Mike, même si les Soviets ont sans doute lancé une N-1 quelques heures avant nous. On se renseigne. Vous restez focus sur la mission&nbsp;». Von Braun grimace en accueillant cette information. Son triomphe ne peut s’embarrasser d’une éventuelle diversion en provenance de Baïkonour.</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: en route vers la Lune</strong></em></p>



<p>Les trois journées de transit se sont déroulées au mieux. Seules deux pannes au registre&nbsp;: une poussée trans-lunaire faiblarde qui a contraint le rallumage pour quelques secondes du moteur du <em>Soyouz</em>, sans alerte sur la réserve de carburant. Plus inquiétant, une unité de recyclage du gaz carbonique a lâché mais deux autres restent parfaitement opérationnelles. Au pire, celle du module <em>Laïka</em> pourrait être rapatriée vers le <em>Soyouz</em>. La mission n’est donc pas compromise et, contre toute attente, Leandrov semble confiant. Elena reste tendue alors que rien ne semble pouvoir entamer l’optimisme de son coéquipier : «&nbsp;On va se faire les capitalistes.&nbsp;». Leonov n’est pas réputé pour sa subtilité mais il est fiable et joyeux. Il ne semble pas montrer de jalousie à l’égard de la jeune femme, Brejnev l’ayant assuré que si la mission réussissait, il serait le prochain sur la Lune.</p>



<p>Elena a mal au ventre. Le stress sans aucun doute, tout comme le dentifrice à avaler totalement indigeste et ce lavage intestinal d’avant décollage qui se fait encore ressentir. Uriner et déféquer dans l’espace sont des contraintes majeures et les médecins spatiaux ont mis en place ce protocole de vidange anticipée pour ralentir le transit, tout en l’associant à une nourriture lyophilisée protéinée qui réduit les quantités d’excréments produits. «&nbsp;Pantins inadaptés&nbsp;» se répète intérieurement Elena. Alexeï dispose d’un petit cathéter pour uriner. L’éjection dans l’espace sous la forme de petits cristaux stimule systématiquement son imagination&nbsp;quand il la décrit depuis le hublot : «&nbsp;admire cette nouvelle constellation de <em>leonovites</em>, c’est magnifique&nbsp;!&nbsp;». Même tendue, Elena ne se force pas pour rire franchement. Pour elle pas de constellation, elle se contentera du même système que pour la grosse commission&nbsp;: des sachets installés au fond de sa combinaison qui, une fois remplis, sont déposés dans un sac poubelle et analysés au retour sur Terre&nbsp;! Grandeurs et vicissitudes de la conquête spatiale&nbsp;! Son oncle Korolev avait raison de préférer les sondes télécommandées.</p>



<p><em><strong>20 juillet&nbsp;1969, Apollo 11&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>«&nbsp;11, le Pentagone confirme l’envoi d’une N-1 cinq heures plus tôt. Mike, le point lumineux que tu as aperçu est probablement la capsule de dépose d’une&nbsp;<em>marmite Lunokhod</em> version XXL. Risque zéro de collision, ils sont sur une orbite différente et leur vitesse doit être assez proche de la nôtre. C’est comme un jeu orbital du chat et de la souris. Quand on est face apparente, leur capsule est face cachée et vice et versa. Nixon a fait part de son agacement à Brejnev, qui lui a répondu qu’il n’avait pas besoin de l’autorisation de l’oncle Sam pour lancer une sonde spatiale, tout en souhaitant bonne chance à Apollo 11. On poursuit la mission comme prévu. Prochaine escale&nbsp;: <em>Mer de la Tranquillité</em>&nbsp;». Les trois astronautes ne sont pas dupes, l’état d’esprit de Kranz semble aux antipodes du nom du site d’alunissage choisi.</p>



<p>A la treizième révolution, Armstrong et Aldrin pénètrent dans le module lunaire. <em>Eagle</em> se sépare de <em>Columbia</em> et entame sa descente. «&nbsp;L&rsquo;aigle a des ailes&nbsp;!» s’exclame Armstrong, les commandes réagissant parfaitement. Une série de manœuvres plus tard, la surface de la Lune apparaît clairement dans le hublot. 1800 mètres, Armstrong fait pivoter le vaisseau pour un bon alignement… avant qu’une alarme ne retentisse&nbsp;! L’ordinateur de bord sature. Au bout d’interminables minutes d’analyse, Houston préconise à Armstrong d’ignorer l’alarme et de poursuivre. <em>Eagle</em> s’approche de sa cible et Aldrin déclenche la caméra de descente afin que le monde entier assiste à l’exploit. La surface se rapproche quand, stupéfaits, les deux astronautes repèrent au sol un petit cône de couleur or, partie supérieure d’un module déjà aluni, n’ayant pas vraiment l’apparence d’une «&nbsp;marmite&nbsp;».</p>



<p>«&nbsp;Houston, on a un problème&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Von Braun enrage, il est inenvisageable qu’un coucou soviétique ait pu piller le nid de l’aigle américain&nbsp;! Après l’injonction du centre de contrôle de tenter un autre site, <em>Eagle</em> navigue à vue sur 7 km avant qu’Armstrong n’identifie une zone d’alunissage valable. A quelques centimètres du sol, la poussière lunaire se soulève et la sonde de contact émet un bip informant le pilote de couper le moteur. Il est 20h17 UTC, il reste une minute de carburant&nbsp;! «&nbsp;Houston, ici <em>Mer de la Tranquillité</em>, L’aigle s’est posé&nbsp;». Sous les yeux du monde entier, explosion de joie dans le centre de contrôle.</p>



<p>Von Braun exulte… avant que les images télés basculent subitement d’ABC à TSTSSSR&nbsp;!</p>



<p><em><strong>5 heures plus tôt, Luna 6&nbsp;: alunissage</strong></em></p>



<p>« Prête à entrer dans l’histoire <em>Séléna</em> ?&nbsp;». Une fois n’est pas coutume, la jeune femme apprécie ce trait d’esprit de son équipier faisant référence à la déesse grecque de la Lune. Alexeï vérifie que la combinaison lunaire d’Elena est opérationnelle. Une légère fuite d’oxygène est détectée. «&nbsp;Tout allait trop bien&nbsp;» soupire Leandrov. Le transfert vers le module de descente <em>Laïka</em> est plus rustique que chez les concurrents américains&nbsp;: ici pas de sas de liaison, Elena passera par l’extérieur, munie de sa combinaison de sortie extravéhiculaire qu’elle conservera sur la Lune. Elle a scratché dessus un insigne qu’elle a elle-même dessiné : une colombe bleue volant dans un ciel étoilé. Les autorités ont validé ce symbole de la paix, loin d’interpréter que les couleurs étaient celles de l’Ukraine, en hommage à son oncle Korolev.</p>



<p>Quatre heures et demi sont nécessaires aux ingénieurs au sol pour résoudre le problème de la fuite d’oxygène. La mission reprend, les cabines des deux vaisseaux sont dépressurisées, l’écoutille du <em>Soyouz</em> est ouverte et là c’est le choc&nbsp;: Elena est saisie par la surface criblée qui défile dans le vide sous elle. C’est vertigineux&nbsp;! Elle profite du spectacle encore quelques secondes avant que Leonov la propulse hors du vaisseau, agrippée à la barre de transfert sur laquelle elle s’est sanglée. Quelques minutes plus tard, elle déverrouille l’écoutille du <em>Laïka</em>, s’engonce dans le réduit et referme la porte blindée. Elle enclenche l’alimentation générale et, étonnamment, tous les voyants sont verts. Leonov orchestre la séparation d’avec le <em>Soyouz</em> puis, l’autorisation confirmée par la Cité des étoiles, Elena actionne la commande «спуск»<sup>2</sup> qui automatise la descente vers la <em>Mer de la Fécondité</em>. Au moment où le module lunaire <em>Laïka</em> se détache, elle entrevoit un minuscule reflet lumineux plus haut : Apollo 11&nbsp;?</p>



<p>Le moteur de descente s’allume avec une minute d’avance, une facétie de l’ordinateur de bord qui ne semble pas trop inquiéter le centre des opérations. Leandrov confirme la poursuite de la mission. A 25 km de la surface, l’ingénieur responsable de l’alunissage l’informe que cette mise à feu prématurée a modifié l’angle de navigation de <em>Laïka</em>. Pas de risque majeur pour le vaisseau mais plutôt que viser la <em>Mer de la Fécondité</em>, il file tout droit vers celle de la <em>Tranquillité</em>. Deux options sont envisagées : annuler ou alunir sur le site des Américains. Coup de fil à Brejnev, réponse cinglante&nbsp;: «&nbsp;Posez-le où vous voulez mais posez-le&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Ce 20 juillet 1969 à 20h08 UTC, le module lunaire soviétique alunit brutalement dans la <em>Mer de la Tranquillité</em>, à 100 km du site initialement prévu, en lieu et place de celui d’Apollo 11. Elena ne traîne pas. Elle dispose de 3 heures d’oxygène et doit récolter 20 kg de roches. Elle déclenche la caméra panoramique de suivi et déverrouille l’écoutille de sortie qui s’ouvre sur un paysage entremêlé de féerie et de désolation. Elle pivote péniblement et entame la descente de l’échelle d’accès. Parvenue au dernier barreau, elle teste un saut vers le sol tout en maintenant les mains sur les montants, s’assurant qu’elle pourra bien remonter. Second essai, cette fois elle lâche prise, scrutée par les télés du monde entier, sidérées par le sigle qui se dévoile sur son casque : CCCP&nbsp;! La main de Von Braun tremble en reposant le combiné. Excédé, Nixon n’a pas manqué de lui rappeler les cent-cinquante milliards de dollars injectés dans le programme lunaire US&nbsp;!</p>



<p>Devant six cent millions de téléspectateurs médusés, Elena risque quelques pas, subjuguée par les traces éternelles de ses semelles gravées dans la poussière lunaire. Inspirée par cette empreinte, elle déclare simplement, en russe puis en ukrainien&nbsp;: «&nbsp;C’est un petit pas pour une femme&#8230;&nbsp;».</p>



<p><sup>1</sup> 1<sup>ère</sup> strophe d’un poème de Jacques Prévert</p>



<p><sup>2</sup> Descente</p>



<p></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/astronaute/">Astronaute</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/astronaute/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Ebène</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/ebene/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=ebene</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Etienne VIGNAUX]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:54:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://bruno-perera.fr/?p=1301</guid>

					<description><![CDATA[<p>Nouvelle d&#8217;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025. La frontière est à quelques</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ebene/">Ebène</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle d&rsquo;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>La frontière est à quelques centaines de mètres, juste avant l’entrée du tunnel. En passant ce matin dans l’autre sens, elle pullulait de voitures françaises de la police aux frontières, pourtant du côté italien, hommes et femmes armés, couleur bleu nuit avec l’écusson PAF en haut du bras gauche.</p>



<p>Elle a tenu à conduire depuis Turin, trop stressée, besoin de s’occuper. La neige tombe sans interruption. Fin de journée, dans la nuit. La tension est au maximum. Boules aux ventres. Silence. Je leur ai demandé de positiver, de visualiser que tout se passerait bien, que nous franchirions sans encombre le poste de police. Je vois les nervures blanches de ses deux mains agrippées au volant. Un coup d’œil à notre passager assis sur le fauteuil arrière du milieu, je lui ai demandé de ne pas se coucher. Il a la tête encapuchonnée et penchée entre nos deux sièges, les yeux baissés. Je crois qu’il prie.</p>



<p>Nous arrivons au portique, un panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;» nous demande de nous arrêter. La voiture ralentit au pas.</p>



<p>Nous avançons sans nous regarder&#8230;</p>



<p>Première soirée de Noël sans les enfants. Soit très loin à l’étranger, soit dans la famille du conjoint. Fête chrétienne peut-être, mais surtout fête en famille. Joie des petits-enfants devant le sapin ou pour l’ouverture des cadeaux le lendemain matin. Repas animé face au poêle, neige dehors, dans la montagne, bien au-dessus de la vallée.</p>



<p>Nous n’étions que tous les deux. Un petit sapin en plastique vert avec quelques micro-boules, cela suffisait largement pour déposer à son pied nos cadeaux mutuels. Nous ne nous l’étions pas dit mais ces absences nous pesaient en ce matin de la veille de Noël. Alors, quand elle m’a proposé de passer la journée à Turin, de l’autre côté de la montagne, visite du Palazzo Reale et du Mercatino di Natale à l&rsquo;intérieur du Cortile del Maglio, j’ai trouvé que l’idée était excellente même si elle était un peu convenue.<br><br></p>



<p>Après le Palazzo Reale, nous avons rejoint le marché de Noël tout proche sous une pluie glaciale de neige fondue. Il faisait presque bon dans le Cortile. Lumières saturées des stands et des chalets, odeurs multiples de saucisses grillées, de crêpes, de vin chaud, d’épices, de chocolat, de fromages et pâtisseries traditionnelles. Musiques, groupes de danses folkloriques, jongleurs. Cris d’enfants devant les jeux ou dans les manèges tournants, cela me mettait un peu le blues, me rappelant la joie des nôtres. Nous essayions d’avancer dans une foule compacte, ralentie, nous parlant très fort pour surmonter le niveau sonore captif de l’édifice.</p>



<p>Quand, soudain, il nous a fait face. Grand, solide, engoncé dans une doudoune noire, pantalon de survêtement sombre et, détail incongru, les pieds en chaussettes dans des claquettes en plastique bleu. Jeune, très jeune, adolescent. Il essayait de nous sourire, se donnant du courage pour nous aborder, mais l’on sentait bien sa détresse, sa fatigue. Les yeux perdus, abattus, presque résignés..</p>



<p>Il nous a demandé, avec son accent africain, si nous étions Français.</p>



<p>Je ne sais pas si, en temps normal, nous lui aurions répondu, regards glissant ailleurs, passant notre chemin. Mais je crois que, face à son désarroi, ajouté à notre tristesse de veille de Noël, nous avons été, l’un et l’autre, poussés à nous arrêter.</p>



<p>Oui, nous étions Français. Et lui&nbsp;?</p>



<p>Malien. Il voulait savoir si nous rentrions en France et pouvions le prendre avec nous.</p>



<p>Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre sa situation, en regard de son état psychologique et physique, de ses vêtements, de sa jeunesse.</p>



<p>Nous lui avons demandé un moment de réflexion. Que faire&nbsp;? Nous savions qu’il ne pouvait tenter le passage de la frontière en bus. Il se serait fait immanquablement arrêter, nous avions nombre de témoignages sur des migrants sortis du car sous le contrôle de la PAF. Quant à passer par les cols enneigés et fermés, au risque d’être pris par les patrouilles s’ajoutait le danger de la haute-montagne.</p>



<p>C’était illégal de l’accepter dans notre voiture, bien sûr, mais bien des actes justes avaient été illégaux dans le passé, il suffisait de se rappeler l’époque de la Collaboration et ce qu’avaient fait nos parents. Et nous ne risquions pas la mort, juste une amende ou une condamnation de principe. Et puis nous portions dans nos gènes tous ces immigrés d’Italie, d’Espagne, d’Europe centrale qui avaient été accueillis en France. Il n’y avait donc que la peur de se faire prendre, de cette irruption de la justice dans nos vies confortables. Ne pouvions donc pas faire cet acte minuscule&nbsp;?</p>



<p>Nous nous sommes regardés. Il nous touchait profondément, nous regardant comme si nous étions son dernier espoir. Et tant de détresse. Un enfant perdu à sauver. Nous devions le prendre en charge si nous étions des humains.</p>



<p>Nous avons accepté.</p>



<p>–&nbsp;Tu n’as pas de bagages&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Non, depuis le début, dès le Sahara, on nous repère trop facilement si nous avons des sacs. J’ai tout laissé.</p>



<p>Restait à monter un mini-scénario pour mettre le maximum de chances de notre côté en cas d’arrestation. Et les scénarios, c’est mon job, la preuve avec cette histoire purement fictionnelle que je vous raconte…</p>



<p>Nous étions donc un vieux couple, CSP++, propre sur lui, dans une belle voiture, qui avait eu envie de passer la veille de Noël dans la capitale du Piémont. Et dans nos pérégrinations en ville, nous étions passé par le Cortile del Maglio où un jeune noir, sympathique, parlant français, nous avait demandé si nous pouvions l’amener en France. Il était en grande difficulté car, en voyage touristique en Europe, il s’était fait voler ses bagages et son argent à l’hôtel pendant qu’il allait fumer une cigarette dans la rue, d’où sa tenue décontractée. Il n’avait plus sur lui que son passeport et quelques euros. Il nous a demandé si nous pouvions l’amener en France d’où il rejoindrait Paris et des amis Maliens. Nous l’avons cru sur parole, pas du genre à demander ses papiers à tout stoppeur ou covoitureur que nous prenions à bord…</p>



<p>A ce propos, avait-il un passeport&nbsp;? Il nous l’ouvra sur la première page. Malien effectivement, Sékou. 17 ans.</p>



<p>Pendant les dix minutes du trajet jusqu’à la voiture, il répond brièvement à nos questions. Il avait quitté le pays en mars, en sachant pourtant que la moitié de celles et ceux de sa ville qui avaient tenté le voyage étaient morts ou avaient disparu en route. Sahara, blocage six mois en Tunisie en se cachant dans les oliveraies, il avait réussi à traverser dans un «&nbsp;bateau en fer&nbsp;» piloté par un migrant qui avait payé moins cher la traversée. Trois jours d’errance en Méditerranée, heureusement clémente, repérage par les gardes-côtes, fuite lumières éteintes dans la nuit, perte du cap pour Lampédusa pour finir en Calabre près de Crotone où ils avaient été recueillis et transférés dans un village perdu des Apennins au-dessus de Naples. Il avait tenté deux évasions mais s’était perdu sans carte. La troisième avait été la bonne grâce au GPS d’un smartphone qu’il s’était procuré. Trois heures dans la nuit et dans le froid avant de pouvoir prendre un bus pour la gare de Naples. Il était ensuite remonté en train pour Milan puis Turin où il se cachait près de la gare Porta Nuova, avant de se sauver devant la police et de se retrouver au Cortile del Maglio.</p>



<p>La nuit est tombée, la pluie incessante, la circulation dense. Sekou monte dans la voiture. Il sent le chien sale mouillé&nbsp;:</p>



<p>&#8211; Écoute, nous allons t’expliquer ce que tu dois raconter à la police si tu te fais arrêter.</p>



<p>Il répète notre alibi. Nous sourions car, s’il est fidèle, il se l’est déjà approprié avec ses propres mots et syntaxe&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Tu as de l’argent&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Oui, un peu.</p>



<p>–&nbsp;Combien&nbsp;?</p>



<p>Il hésite, puis&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;5 euros.</p>



<p>–&nbsp;Si tu te fais arrêter, tu ne vas pas pouvoir survivre. Voici cent euros, au cas où.</p>



<p>Nous avons une heure avant la frontière. Nous parlons peu. Trop tendus et quelques difficultés à comprendre le français de Sekou…</p>



<p>J’aime bien les scénarios mais j’ai voulu avoir toutes les chances de notre côté car si nous étions arrêtés, avec le grand bébé derrière, nous serions grillés. Nous portions des habits plutôt classe, je m’étais rasé de près, elle portait de belles boucles d’oreilles. La voiture était propre, break statutaire immatriculé local. Nous n’avions rien de passeurs. Mais j’aime bien aussi les scénarios avec une touche ésotérique. Pendant le trajet, j’ai téléphoné sur Signal à Philippe, le chamane du village. C’est un ami, je me suis risqué à lui expliquer la situation. Il s’est «&nbsp;branché&nbsp;» sur Sekou. Beaucoup de souffrances, de peurs. Un bon gars, avec une belle âme, il fallait l’aider à passer. Et Philippe a demandé à ses «&nbsp;guides&nbsp;» de mettre un «&nbsp;voile d’invisibilité&nbsp;» sur notre voiture. C’est tout simple. Tu commandes un voile, il se met autour de la voiture et tu deviens «&nbsp;invisible&nbsp;», on ne te voit pas. Elle est pas belle la vie&nbsp;?</p>



<p>Nous voilà donc devant le panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;», la voiture roule au pas. Je lui dis de ne pas s’arrêter. A gauche, des policiers nous tournent le dos et quittent le passage. A droite, un autre policier, adossé à la guérite, se plonge subitement dans son téléphone portable. Nous passons au ralenti. Personne ne nous arrête. Personne ne nous a vus&nbsp;? Nous augmentons progressivement la vitesse, frôlons une voiture de police au gyrophare allumé. Puis c’est le péage du tunnel. Je regarde derrière nous. Personne. Nous payons et c’est l’entrée. La sortie est à douze kilomètres. Nous sommes toujours silencieux, tendus, mais plein d’espoir. Le chemin est long à 70 km/h. Silence toujours. Enfin, au milieu, nous franchissons la frontière Italia/France. Explosion de cris&nbsp;! Nous sommes passés&nbsp;! Elle hurle sa joie, je me retourne vers Sekou et lui prend les mains, il rit, hésite encore à y croire, que son calvaire est en train de prendre fin.</p>



<p>A la sortie du tunnel, petite appréhension, mais la PAF est seulement du côté italien. Et c’est logique, les Italiens ne demandent qu’à ce que les migrants quittent leur territoire, ils leurs laissent le sale boulot. Ne prenons pas de risque, passons par les petites routes pour arriver au village. Et là, sur le parking, dans la neige fraîche, nous nous serrons tous les trois. Nous avons réussi, Sekou, tu y es arrivé, tu es enfin dans le pays dont tu rêvais, tu n’as pas souffert pour rien&nbsp;!</p>



<p>Nous arrivons dans le chalet. Je donne à Sekou des vêtements, lui demande de se laver. Il reste longuement sous l’eau chaude et remonte nous retrouver pour le repas de Noël, une assiette de plus que prévu. Des bougies allumées, la nappe des fêtes. Il est heureux, fatigué. Devant la table, il s’arrête, nous regarde et nous dit&nbsp;: «&nbsp;Merci Papa et Maman&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Il ne mange presque pas. Ni les huîtres, ni le foie gras, ni le rosbif aux crozets, ni le fromage. A peine le pain brioché qu’il roule en boule avant de l’avaler et un minuscule morceau de bûche glacée. Bien sûr, il refuse le champagne et le vin. A la fin du repas, il appelle sa famille sur WhatsApp et nous avons le défilé de sa mère que nous ne comprenons pas mais nous bénit au nom d’Allah, de son frère aîné, un homme solide, chauve en boubou, dans la nuit éclairée par son seul smartphone car il n’y a pas d’électricité, ses sœurs, ses autres frères, ses oncles. Puis Sekou va se coucher et longtemps la lumière restera éclairée, je le sais hanté par son voyage qui lui revient maintenant qu’il est sauvé.</p>



<p>Le lendemain, je l’emmène voir Philippe. Il se présente non comme un marabout mais comme un sage du village. Il le magnétise, lui remet son aura en place, lui, si petit face à cet enfant-homme. Il lui dit qu’il doit faire partir sa peur, qu’il n’a plus à être rongé par la honte de l’échec. Que maintenant une nouvelle vie s’ouvre à lui. Qu’il doit rester un homme bon, ouvert, souriant à la vie. Qu’il doit être fier de lui parce qu’ici, aucune personne n’aurait eu le courage d’accomplir ce qu’il a fait. Qu’il est une chance pour son nouveau pays parce qu’il a besoin de jeunes comme lui doué d’une telle énergie, d’une telle force capable de traverser des déserts, des mois cachés dans les oliveraies tunisienne avec le froid et la faim, puis la Méditerranée qui a noyé tant de migrants. Qu’il doit rester confiant envers l’autre, lui sourire, s’offrir et qu’ainsi la vie et la chance s’ouvriront à lui.</p>



<p>Puis le chamane monte à l’étage. Nous l’entendons longuement fourrager dans les pièces et il redescend avec un sac de vêtements et un bracelet d’obsidienne qu’il lui met autour du poignet gauche&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Hier, j’ai rangé mes affaires et je suis tombé sur ce bracelet que j’ai porté dans des moments difficiles de ma vie. Il est pour toi, il absorbe la tristesse, t’apporte la force et le courage. Quand tu iras mal, il te suffira de le toucher pour te sortir de tes faiblesses. Tu vas vivre dans un pays où les gens comme toi ne sont pas toujours acceptés. C’est un pays raciste, égoïste, mais il y a aussi des bonnes âmes. Aie confiance en toi, ne fais que le bien, accepte la vie et tu iras loin, très loin…</p>



<p>C’est l’heure du départ. Nous l’emmenons à Grenoble pour le TGV de Paris où il veut tenter sa chance. A la gare, une employée doit nous aider à prendre son billet nominatif. Il hésite à confier son passeport. Elle comprend tout de suite. Elle lui souhaite bonne chance. Je l’amène à sa voiture du TGV. Je lui explique les numéros de voiture, des places, l’enjoins de ne pas téléphoner de sa place. Puis, je m’adresse aux personnes du compartiment&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Il vient du Mali, il ne connaît pas le TGV, je compte sur vous pour l’aider jusqu’à Paris…</p>



<p>Le train va bientôt partir. Je le serre dans mes bras, il me dit «&nbsp;Merci Papa. Avec Maman, vous êtes ma famille de France.&nbsp;».</p>



<p>Je sors sur le quai. Les portes se ferment. A travers la vitre, je lui fais signe de sourire avec les mains tirant les commissures de la bouche. Il me renvoie un sourire éclairant de tout son visage et je lis «&nbsp;Papa&nbsp;» sur ses lèvres.</p>



<p>Le TGV démarre. Je lève la main.</p>



<p>Ce que nous avons fait était juste. Je me sens à ma place.</p>



<p>En ce jour de Noël, il nous a été donné un autre fils.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ebene/">Ebène</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Dans les tourbières de Bubry</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=dans-les-tourbieres-de-bubry</link>
					<comments>https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/#respond</comments>
		
		<dc:creator><![CDATA[Jean-Pierre FERRAND]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 16 Dec 2022 16:20:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Autres]]></category>
		<category><![CDATA[Humour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<guid isPermaLink="false">http://bruno-perera.fr/?p=888</guid>

					<description><![CDATA[<p>Pastiche à la Sylvain Tesson Jean-Pierre excelle dans les pastiches. Il nous fait cadeau de celui-ci, aventure trépidante en Bretagne&#8230;et</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/">Dans les tourbières de Bubry</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Pastiche à la Sylvain Tesson</strong></p>



<p><strong><em>Jean-Pierre excelle dans les pastiches. Il nous fait cadeau de celui-ci, aventure trépidante en Breta</em></strong><em><strong>gne&#8230;et ailleurs, Tesson oblige !</strong></em></p>



<p>Le voyageur doit frapper à toutes les portes avant de parvenir à la sienne.</p>



<p>C’est ainsi que, pour tenter de me remettre d’une séparation difficile, j’avais entrepris de rejoindre l’île Wrangel en kayak pour y vivre aux côtés des Tchouktches éleveurs de rennes. Mais, en mauvaise posture dans une mer démontée, je n’avais dû mon salut qu’à l’équipage d’un cargo russe qui m’avait sorti de mon état semi comateux par une administration massive de vodka frelatée, et avait soigné mes engelures par des onctions d’huile de vidange. Les Russes trouvent toujours une solution à vos ennuis de voyage, même sur un rafiot rouillé au milieu des glaçons.</p>



<p>Puis j’avais prospecté l’or à la batée dans la touffeur des arroyos de Madre de Dios, au Pérou, et fait le coup de poing contre des desperados dans des bordels sordides. Cette fois, c’était Europ’Assistance qui m’avait sorti de là. Certains jours, la civilisation moderne a du bon, quoi qu’on en dise.</p>



<p>Je m’étais essayé au ferraillage dans le bidonville de Burail, à Chandigarh, dont les habitants m’avaient enseigné la valeur du dénuement et le prix de l’essentiel.</p>



<p>Avec les Ouïgours du lac Lob Nor, dans le désert du Taklamakan, je m’étais adonné à la pêche en pirogue et à des méditations pascaliennes sous un ciel étoilé comme il n’en est nul autre. Sous l’infiniment grand me revint cette phrase de Flaubert&nbsp;: «&nbsp;Voyager rend modeste. On voit mieux la place minuscule que l’on occupe dans le monde&nbsp;». Mais La Rochefoucauld disait&nbsp;: «&nbsp;La vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie&nbsp;». Ce misanthrope parlait d’or, je me reconnus dans son propos.</p>



<p>J’avais assisté en Islande à la chasse au globicéphale et vu l’eau du Reyðarfjörður se teinter de sang au pied de falaises de lave sorties d’un tableau de Soulages. Ce n’était pas pour moi&nbsp;: je ne vivrais pas ma vie en rouge et noir. Mais je pouvais toujours relire Stendhal.</p>



<p>J’avais joué aux dés à Yaoundé et fait la vie à Varsovie, et on m’avait même vu dans le Vercors sauter à l’élastique.</p>



<p>David Mitchell&nbsp;: «&nbsp;Voyagez assez loin, vous pourriez vous rencontrer&nbsp;». Les années passaient, mais je ne m’étais toujours pas trouvé et je sentais qu’il me fallait autre chose. Une nuit que j’étais à me morfondre dans quelque pub anglais, au cœur de Londres, parcourant Lao Tseu, je tombai en arrêt sur cette phrase&nbsp;: «&nbsp;On va parfois chercher bien loin ce qu’on a près de chez soi&nbsp;». C’est alors que je me souvins de Ferrand.</p>



<p>Je l’avais rencontré en 1978 en Norvège du nord, sur le quai de l’Hurtigruten dans l’île de Skjervøy. Il cherchait le pygargue à queue blanche, je faisais route vers l’Hyperborée. Nous devisâmes longuement sous l’embrasement du soleil de minuit, sur fond de montagnes violines, dans la lumière envoûtante de l’<em>Abendlandschaft</em> de Friedrich, qu’on peut voir à l’Ermitage. Cet amateur de solitudes arctiques mettait un point d’honneur à ne s’intéresser qu’à des sujets inutiles dans le monde moderne&nbsp;: le chant de l’hypolaïs polyglotte, les lieder de Fanny Hensel, les chroniques de jardinage de Vialatte. Cela me plut. Nous étions faits du même bois, nous pouvions nous comprendre. «&nbsp;Qui se ressemble s’assemble&nbsp;», dit Tagore.</p>



<p>Il m’invita à le rejoindre à son campement qu’il avait installé de l’autre côté de l’île, loin de la vaine agitation des hommes, au bord d’une grève déserte où gisait un crâne de baleine blanchi par les ans et érodé par les embruns&nbsp;; de là, il guettait les pygargues et les guillemots à miroir. Nous y restâmes quelques jours, face aux sombres parois de l’île Kvaløy dominant une mer couleur de plomb fondu. Ferrand partait dans ses quêtes ornithologiques, d’où il rentrait avec de nouvelles coches dans son Peterson. De mon côté, je cherchais des grenats dans les micaschistes affleurant dans les falaises. Je voyais apparaître, dans la pâte métamorphique, le dodécaèdre rhomboïdal aux arêtes nettes et aux faces losangiques luisantes, comme sorties de chez le diamantaire. Miracle de la forme parfaite surgissant du désordre de la matière brute.</p>



<p>Le soir, autour d’un maigre feu de bois d’épave, nous parlions d’histoires de Vikings (j’ai toujours eu un faible pour Harald à la dent bleue, que j’imagine comme Barbe Rouge, le pirate d’Astérix), de la marche du monde, des mérites comparés de l’aquavit Aalborg et de la vodka Stolichnaya – ma compagne de toujours –, et de l’inconstance des femmes, dont lui comme moi étions venus tenter de nous guérir dans ces solitudes. Je regrettais que nous n’eussions pas alors sous la main un trio à cordes pour nous interpréter l’andante de l’opus 100 de Schubert, inspiré de la vieille ballade nordique <em>Se solen sjunker</em> qui célèbre le soleil couchant. Aujourd’hui, nous aurions un smartphone pour l’écouter, mais Schubert serait devenu «&nbsp;la musique de Barry Lyndon&nbsp;». Pourquoi fallait-il que la déliquescence de la culture suive le progrès de la technique&nbsp;?</p>



<p>Quand la soirée avançait, face au soleil de minuit, nous écoutions le silence, que soulignait par moments l’appel plaintif d’un pluvier doré surveillant sa nichée. À un moment, pris d’un accès d’inspiration lyrique, je crus bon de commenter le spectacle, mais Ferrand me fit signe de me taire. Il avait raison. «&nbsp;Parle si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence&nbsp;», disait Euripide. Thor et Baldr, dont je sentais la présence en ces lieux, avaient dû froncer les sourcils eux aussi. Peut-être étaient-ce eux qui s’exprimaient par la voix de Ferrand&nbsp;?</p>



<p>Nous partagions fraternellement des copeaux de morue séchée et un bloc de fromage du Gudbrandsdal, qui avait l’aspect et la texture d’un savon de Marseille oublié dans un grenier depuis l’exode de 1940. C’était sûrement grâce à ce concentré d’énergie, facile à conserver et à stocker, que les Vikings avaient pu rallier Terre-Neuve, me dis-je. Pour le dessert, je suivais les conseils de Ferrand, qui pratiquait la mûre arcti que, appelée ici <em>multer</em>, et les jours de disette se rabattait sur la camarine noire, au goût ingrat mais riche en anthocyanes. Le naturaliste ne peut mourir de faim dans les terres les plus hostiles, c’est ce qui le rapproche du Pithécanthrope et l’éloigne de l’énarque.</p>



<p>Un jour, un vieux pêcheur qui habitait dans une cahute en bois à l’autre bout de la grève de galets nous invita à prendre le café. Il parlait sans cesse – c’est curieux, chez les marins, ce besoin de faire des phrases – mais nous n’y comprenions rien. Avait-il été chassé le phoque au Svalbard, traqué le rorqual à Jan Mayen ou pêché la morue devant les Vesterålen&nbsp;? Son café était une vraie lavasse, car les rustiques Norvégiens n’ont pas, en ce domaine comme en bien d’autres, le raffinement des Italiens. Mais la radio passait de la musique dodécaphonique – du Schönberg, me semblait-il, ou peut-être du Stockhausen. Même France-Culture devait renâcler à diffuser ce genre de choses, pensai-je. Il fallait que je vinsse dans la cabane d’un pêcheur au-delà du cercle polaire pour en entendre. Le pêcheur norvégien ne sait pas faire le café, mais il n’est pas rebuté par l’avant-garde.</p>



<p>Ces journées ascétiques au milieu des galets ne me déplaisaient pas, cependant mon instinct migratoire me fouaillait. Un matin, je décidai de larguer les amarres et de faire voile vent arrière vers le cap Nord, avant que les profs retraités à camping-car n’envahissent les lieux – c’était bien la dernière espèce de personnes que j’avais envie de trouver là-bas. Nous nous séparâmes sans effusions. Les paroles étaient superflues : le silence est un ami qui ne trahit jamais. «&nbsp;We’ll meet again, don’t know when, don’t know where&nbsp;», pensai-je : nous serions amenés à nous revoir.</p>



<p>Dans ce pub anglais, donc, où je tentais de noyer mon ennui dans le gin et la pensée de Lao Tseu, il me vint l’idée d’appeler Ferrand.</p>



<p>– Ferrand, lui dis-je, la chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres. J’ai bu avidement à la coupe des sagesses orientales, mais il ne m’en est rien resté. De plus, je suis tombé d’une échelle pour avoir voulu accrocher un père Noël gonflable à mon balcon, ce dont j’ai été justement puni par des vertèbres cassées. Je m’en suis tiré, car il pourrait bien y avoir un bon Dieu pour les imbéciles, mais mon corps est en peine et mon âme est meurtrie, à moins que ce ne soit l’inverse. J’ai besoin de nouveaux horizons, mais pas trop loin si possible, car je n’oublie pas l’enseignement de Lao Tseu. Qu’as-tu à me proposer&nbsp;?</p>



<p>– Bubry, répondit-il.</p>



<p>Il ne m’en dit pas davantage, mais ma curiosité était piquée. Ferrand m’avait ferré.</p>



<p>J’allai le voir dans son nid d’aigle hennebontais, d’où il surplombait la ville et, en sentinelle de la vallée du Blavet, surveillait chaque jour les déplacements des oiseaux. Il avait ses jumelles à portée de main. Car, depuis la Norvège, il avait gardé sa passion intacte. Il me présenta un de ses livres les plus rares, acquis à prix d’or&nbsp;; relié en cuir, bien qu’imprimé sur un mauvais papier jaunâtre d’après-guerre, c’était la thèse d’André Guilcher, «&nbsp;Le relief de la Bretagne méridionale&nbsp;», soutenue en 1948. Guilcher, élève du grand De Martonne, était de ces géographes formés à l’école littéraire, et qui savaient écrire. Ferrand me fit lire quelques pages sur la géomorphologie des massifs leucogranitiques du Morbihan intérieur. Il y était question de croupes et de mamelons, les failles y avaient des lèvres, les sources y jaillissaient d’entre les buissons en des replis secrets. Je repensai à ce profil féminin, tout en ondulations voluptueuses de basses collines, qui sortait des flots sur la côte ouest de Lewis, dans les Hébrides extérieures du côté de Callanish. Une Vénus écossaise, horizontale et granitique, qui avait de la gueule à côté de celle de Botticelli, trop éthérée et marmoréenne à mon goût. Je n’ai jamais su résister à l’érotisme de la géographie. Bubry, avec ses rondeurs suggestives, me tentait déjà. Mais il y avait autre chose.</p>



<p>Ferrand m’apprit en effet que ces contrées reculées étaient un des derniers bastions du rare campagnol amphibie (Arvicola sapidus), que peu de naturalistes ont vu. On a la panthère des neiges qu’on peut&nbsp;: le campagnol ne fait pas rêver les masses, on ne l’a pas vu à la télé, mais l’idée de partir à sa recherche me tentait car, comme je l’écrivis, « traquer la bête, c’est finalement se chercher soi-même ». Il me faudrait pour cela me faufiler dans les labyrinthes bocagers, pénétrer les tourbières spongieuses, tailler ma route à la machette le long des ripisylves, me méfier des fondrières aux eaux noires où la raison s’égare et où guette la vipère péliade, enfin il me faudrait attendre. «&nbsp;La patience adoucit tout mal sans remède&nbsp;», nous dit Horace dans ses <em>Odes</em> ; c’était ce qu’il me fallait. Ferrand se proposa aussi de m’arranger là-bas un rendez-vous avec Blanchard, un des meilleurs naturalistes de l’Ouest, dont il me dit qu’en matière de nature, «&nbsp;il sait tout sur tout, et même plus encore&nbsp;». Nul terrain ne le rebutait, et à partir d’un poil de campagnol accroché à une herbe, il saurait remonter la piste et me conduire jusqu’à la bête. J’acquiesçai. Il ne me restait plus qu’à monter l’expédition.</p>



<p>Quelques mois plus tard, je mis sac à terre à Lorient. Dans les bistrots du port, à coups de ballons de rouge car je savais les faiblesses des Bretons, je recrutai quelques solides dockers et lamaneurs, désœuvrés entre deux cargos à vider. Avec un tel équipage, une mutinerie était toujours à craindre, mais j’avais besoin d’eux pour transporter mes impédiments, car mes livres pesaient lourd. On verrait bien.</p>



<p>Au jour fixé pour le départ, la météo diffusait un avis de grand frais et annonçait des grains. Je jugeai plus prudent de mettre à la cape et, en attendant l’éclaircie, d’aller m’abriter chez Ferrand, qui se trouvait sur ma route. J’y disposais d’un havre sûr, et ses délectables châteauneuf-du-pape m’aideraient à prendre mon mal en patience. «&nbsp;La patience est une vertu de petit bourgeois&nbsp;», selon ce gauchiste d’Arne Garborg. Ce n’était pas que j’appréciasse particulièrement le mode de vie petit-bourgeois, je l’avais même en horreur, mais les vertus émollientes du châteauneuf opéraient et auraient chassé de mon esprit les tourbières, le campagnol et les croupes leucogranitiques si je ne m’étais ressaisi à temps.</p>



<p>Mes dockers m’ayant rejoint, je finis par lever l’ancre et mis le cap vers le nord-est. Le premier jour, par des pistes commodes longeant le fleuve sur sa rive gauche, nous abattîmes seize kilomètres, et installâmes notre camp à la nuit tombante près du moulin de Tallené, dernier lieu habité avant la sauvage vallée du Sébrevet. Je dormis peu, car mes compagnons avinés beuglaient des chansons d’ivrognes sous leur tente. Mais, comme le dit Péréra dans sa <em>Correspondance</em>, il est des insomnies plus riches que d’autres, et celle-ci me permit de me plonger dans le Barzaz Breiz, qui m’introduisit aux mystères de l’âme bretonne tandis que les prolétaires cégétistes dégueulaient leur vinasse.</p>



<p>Le lendemain, après dissipation des brumes matinales, nous entrevîmes ce qui nous attendait. Les sombres versants couverts de forêts se resserraient vers le nord, les chênes creux des talus dressaient vers le ciel leurs formes tourmentées, les ronciers partaient à l’assaut des prairies et il allait falloir emprunter des chemins noirs et fangeux, qui peut-être ne menaient nulle part. Plus habitués aux horizons lumineux de la rade de Lorient qu’aux ténèbres des ravins d’Argoat, et peu sensibles aux charmes nervaliens des vallées embrumées, mes porteurs refusèrent d’aller plus loin. Il me fallut ne garder de mes bagages que l’essentiel, mais la frugalité est la mère de nos vertus, nous dit Cicéron, et la pensée de Socrate sur le marché d’Athènes («&nbsp;Que de choses dont je n’ai pas besoin&nbsp;!&nbsp;») me soutint le moral durant l’épreuve du tri.</p>



<p>Voici un aperçu de ce que contenait désormais mon sac à dos :</p>



<p>______________________________________________</p>



<p>– Un sextant de marine Vogler de 1876, chiné sur les quais de Valparaiso et qui, m’avait-on dit, aurait appartenu au capitaine de l’Entre-Côtes. Cet appareil peut être utile pour relever sa position dans les campagnes bretonnes quand le GPS déclare forfait, mais je préférais ne pas en avoir besoin car une rafale traîtresse du côté de l’île Tristan da Cunha m’avait privé de son mode d’emploi.</p>



<p>– Prêtée par Ferrand, une paire de jumelles Zeiss Jenoptem fabriquée en RDA. Une sorte de Trabant de l’optique, rustique mais efficace, qui avait dû équiper les VoPos en faction le long du Mur. Les campagnols n’auraient qu’à bien se tenir, je les verrais avant qu’ils ne me voient.</p>



<p>– Les Annales des Printemps et Automnes, de Zhu Xi, dans l’édition commentée par Zuo Qiuming qui est à mon avis la meilleure.</p>



<p>– Les Chansons de Bilitis, de Pierre Louÿs, édition de 1894. Ce genre de littérature érotique pour pères de famille respectables n’était pas pour moi, il m’en fallait plus pour me fouetter le sang, mais cette édition rare était reliée dans un fin cuir de veau pleine fleur dont le toucher me procurait des sensations troublantes. J’appréciais de l’avoir sur moi les soirs de solitude en terrain hostile.</p>



<p>– Pastiches et mélanges, de Proust. J’aimais sa façon de se faire apparaître comme personnage dans son pastiche du Journal des Goncourt. Se pourrait-il que je sois pastiché un jour, et par qui&nbsp;? Je me méfiais de genre d’honneur&nbsp;: l’hommage rendu au style tombe vite dans le persiflage.</p>



<p>– Cinq bouteilles de whisky Laphroaig Quarter Cask Islay Single Malt. Ce n’était pas mon préféré, mais je saurais m’en contenter. Et pourquoi pas de vodka&nbsp;? En ces terres celtiques, où je visais les tourbières, le whisky me semblait plus en accord avec l’esprit des lieux.</p>



<p>– Trois livres de tabac de pipe Latakia Shek-al-Bint syrien, que j’avais acheté chez Chonowitsch à Copenhague, ainsi qu’une pipe Rattray’s. On connaît mon penchant pour le cigare, mais la Faculté me l’avait interdit. L’hygiénisme dictait ses lois, et je m’étais incliné. Tout compte fait, la pipe pouvait convenir&nbsp;: quand le Breton se fait marin, il fume la bouffarde&nbsp;; et, mieux que le cigare, la pipe pouvait m’aider à entrer en contact avec les autochtones. Elle me serait aussi de bonne compagnie durant les longs affûts, la lecture de Zhu Xi et les méditations sous les chênes séculaires. J’avais la caution du raisonnable Bach, qui l’avait célébrée dans sa cantate BWV 155 «&nbsp;So oft ich meine Tabakpfeife&nbsp;». Entre Bach et la médecine, j’avais choisi mon camp.</p>



<p>– Quelques boîtes de pâté Hénaff, que je m’étais procurées à Pouldreuzic car, comme le kouign amann et le kig-ha-farz, il est meilleur quand on va le chercher à la source. Pour le reste, je comptais sur l’écorce de bouleau, que je trouverais en abondance. Les Sames de Kautokeino m’avaient appris qu’en en disposant des lambeaux au fond de mes bottes, ceux-ci devenaient mangeables au bout de quelques jours de macération. C’était moins riche que le kouign amann, mais excellent pour le transit. Va donc pour l’écorce, et j’avais du whisky pour faire passer.</p>



<p>– Une andouille de chez Quidu dans sa version momifiée à l’aspect charbonneux, bourrée de gras et de sel, la seule nourriture de survie capable de vous tuer par infarctus. J’y étais prêt&nbsp;: qui ne prend pas de risque risque encore davantage, et d’ailleurs j’avais survécu au haggis lors de ma traversée des Cairngorms en raquettes.</p>



<p>– Un canif 102 Girodias de 1896 à manche de corne, ayant appartenu à mon arrière grand-père. Mais, de peur de le perdre, j’utiliserais un Laguiole made in China. Il devait pouvoir venir à bout du pâté Hénaff, mais peut-être pas de l’andouille.</p>



<p>_____________________________________________</p>



<p>Mon GPS indiquait 47°89 N et 3°19 O, l’altitude était de 21 mètres, la température de douze degrés, le vent soufflait de 240° à huit nœuds, les conditions me semblaient favorables pour me lancer.</p>



<p>Quelle direction prendre&nbsp;? En tirant au droit, en hors-piste, je n’étais qu’à 4,5 km de l’objectif, mais il me fallait m’extraire de cette vallée en traversant le ruisseau à gué puis en attaquant la pente de face avant d’émerger à l’air libre sur les plateaux. Par cette voie, je devrais affronter les ronciers, les fourrés de prunellier sur les pentes raides, les chablis où l’on risque l’entorse à chaque pas, et je m’imaginais en pitoyable loque, rampant jusqu’à la ferme la plus proche pour implorer l’asile en attendant les secours, si les chiens ne m’avaient pas mis en pièces avant.</p>



<p>En remontant les vallées, le trajet était plus long, Google m’indiquait sept kilomètres et je devrais envisager un bivouac à mi-parcours. D’après Ferrand, si la pente était faible, les obstacles étaient rudes. Je le devais aux eurocrates&nbsp;: depuis les quotas laitiers, puis la PAC, la broussaille avalait les prés, les saulaies partaient à l’assaut des bas-fonds, les talus s’effondraient et les arbres s’abattaient dans les ruisseaux entre les moulins en ruines. Les vallées tombaient en catalepsie, tandis que John Deere et Mc Cormick régnaient sur les plateaux. Il me faudrait donc escalader des troncs pourris, me tailler un gourdin mahousse pour battre les ronciers, patauger dans la vase et traverser les ruisseaux à gué – en Islande, on m’avait conseillé de le faire plutôt vers les trois heures du matin. Cela ralentirait la marche.</p>



<p>Je me pris à douter de mon projet et me remémorai la phrase de Lao Tseu&nbsp;: «&nbsp;Le bon voyageur n’a pas d’itinéraire et n’a pas l’intention d’arriver.&nbsp;» Et d’ailleurs, s’il est vrai qu’il n’est point de vent favorable pour qui ne sait où il va, celui qui n’a pas de but trouvera toujours un chemin pour l’y conduire.</p>



<p>Cependant, j’optai pour la directissime.</p>



<p>J’en vins à bout sans encombre, et fis surface dans les maïs. Pas de bergère rosissante pour m’accueillir à l’orée des bois, cela n’arrivait qu’à Lamartine, mais un tracteur de 300 CV. Cette rude machine était peu engageante, et les temps n’étaient plus à ces frivolités.</p>



<p>Vers le soir, j’arrivai en vue de mon objectif. Il me fallait traverser le hameau de K., posé à 137 mètres avant la descente vers les tourbières. Il s’annonça à mes narines par une forte odeur de lisier de porc, à laquelle se mêlaient des notes d’étable et d’ensilage. Je dus allumer ma pipe pour contrer ces effluves, par lesquelles l’agro-business entendait se rappeler à mon bon souvenir. Au milieu de hangars en tôle et de ferrailles agricoles abandonnées aux orties, je discernai les restes d’une ancienne ferme, aux moellons de granite bien équarris et aux linteaux en accolade finement ouvragés. Cette vieille civilisation rurale était pauvre, mais elle avait le sens du Beau, me dis-je en considérant la maison des agriculteurs, terne bâtisse en parpaings où il y avait l’eau courante et la télé. Le paysan d’autrefois vivait les pieds dans la boue et la tête dans les étoiles, et même il leur parlait les soirs de cuite&nbsp;: Orion et Bételgeuse veillaient sur lui lorsqu’il cuvait dans les fossés. Celui d’aujourd’hui vit toujours dans la fange, mais il boit du Coca et rêve d’un plus gros tracteur. La pauvreté des biens est facile à guérir, mais pas celle de l’âme.</p>



<p>Je bivouaquai à l’écart, en veillant à être au vent de la porcherie. Le lendemain matin, promptement réchauffé par un quart de Laphroaig, je considérai le paysage. L’horizon était fermé par quelques molles ondulations allant chercher dans les 150 mètres – c’étaient là les croupes promises par Guilcher, elles n’avaient rien de très affriolant – et j’apercevais au-delà un sommet de 177 mètres, qui n’avait pas encore été nommé sur les cartes. Paradoxe de notre époque mondialisée&nbsp;: tout le monde connaît le Shishapangma ou le Gyachung Kang, mais nul ne sait où se trouve et comment se nomme le sommet du pays de Lorient, qui attend encore son découvreur. En contrebas étaient les tourbières, cernées par des colluvions de bas de pentes et cachées à mon regard par des rideaux de saules et de bouleaux. Là devaient se terrer les campagnols et s’ébattre les loutres en leurs refuges secrets, là était mon nouveau séjour, où une fois de plus j’allais me trouver loin du monde des hommes, enveloppé des bruissements de la vie sauvage et réduit à l’essentiel pour ma subsistance. Un vol de martinets au plumage fuligineux passa à tire d’aile, une buse variable me salua gaîment en décrivant des orbes dans le ciel clair&nbsp;: je pouvais maintenant partir.</p>



<p>Un paysan en bleu de travail maculé de boue remontait le chemin d’un pas lourd.</p>



<p>– Holà, lui dis-je, est-ce bien le chemin des tourbières&nbsp;?</p>



<p>– Ben ça, j’sais pas trop, mais si c’est des trous d’boue qu’tu cherches, y’en a plein là-bas, mon gars. C’est tout droit, t’as qu’à descendre.</p>



<p>Les subtilités de la pédologie et de la phytosociologie n’étaient pas parvenues jusqu’ici, mais le propos, dru comme un grain porté par le noroît, allait à l’essentiel&nbsp;: j’étais sur la bonne voie.</p>



<p>J’eus du mal à trouver un coin pour planter ma tente, entre les fruticées épineuses et les sphaignes gorgées d’eau. A l’aide de mon Girodias, et faisant fuir des lézards vivipares qui n’avaient jamais croisé d’être humain, je parvins tout de même à défricher un emplacement acceptable&nbsp;: si le sol était trempé, au moins était-il moelleux. Mais l’endroit était infesté de moustiques, de tiques et de cette sorte de moucheron que les Britanniques nomment <em>midges</em> – à mes yeux une preuve irréfutable de la non-existence de Dieu, car s’Il existait, Il n’aurait jamais inventé une telle engeance. Je pensai à Malraux, pour qui «&nbsp;la pire souffrance est dans la solitude qui l’accompagne&nbsp;». Mais Gandhi nous enseigne que «&nbsp;nul ne s’est élevé sans s’être purifié au feu de la souffrance&nbsp;»&nbsp;: cette parole consolatrice m’aida à tenir.</p>



<p>L’affût est un mode opératoire, il me fallait en faire un style de vie. Ainsi mes journées se passaient en attente le long du ruisseau, dissimulé sous un sac à pommes de terres en toile de jute. J’appréciais dans les rais de lumière filtrant entre les feuillages le ballet des agrions aux ailes hyalines, j’avais plaisir à voir passer une truite de temps à autre, mais le campagnol n’apparaissait pas et je commençais à redouter l’ennui, dans lequel Blanchot voit «&nbsp;le pourrissemement de l’attente&nbsp;».</p>



<p>Un matin, j’aperçus émergeant de la brume et des fourrés de callunes une haute silhouette bardée de matériels d’observation – appareil photo, jumelles, filet à papillons, troubleau, loupe, et j’en passe. J’allai à sa rencontre, progressant laborieusement entre les carex aux feuilles tranchantes comme des lames de rasoir.</p>



<p>– Blanchard, je présume&nbsp;? lui dis-je d’un air dégagé, quoique je lui trouvasse des ressemblances avec Sean Connery.</p>



<p>– Bien vu, me répondit-il. Sur quels critères m’avez-vous déterminé&nbsp;?</p>



<p>– Si l’habit ne fait pas le moine, le filet à papillons fait toujours le naturaliste, dis-je.</p>



<p>– Votre perspicacité m’éblouit. Depuis le temps que vous êtes là, vous avez dû voir des campagnols amphibies&nbsp;?</p>



<p>Je dus reconnaître qu’il n’en était rien. Là dessus, mon interlocuteur s’enfonça dans la ripisylve, les narines frémissantes et tous sens en éveil. L’homme de science cherchait, il savait, il allait trouver. Quelques minutes s’écoulèrent dans le silence, à peine troublé par quelques craquements de branches.</p>



<p>– Là, me lança Blanchard. Un campagnol.</p>



<p>Je me hâtai tant bien que mal, pataugeant dans les sphaignes, faisant surgir des tréfonds bourbeux des bulles de méthane aux exhalaisons méphitiques. Arrivant en vue du ruisseau, je me juchai sur un touradon de carex qui bascula, me précipitant dans l’eau froide sous le regard amusé de Blanchard. Mon Pierre Louÿs partit au fil de l’eau et les Zeiss DDR étaient hors d’usage. C’était assez, et on ne m’y reprendrait plus&nbsp;: je sautai dans le premier avion en partance pour Paris.</p>



<p>Quelques jours plus tard, j’appelai Ferrand.</p>



<p>– Ma quête du campagnol a échoué, lui dis-je, j’ai baissé depuis les temps où je courais le Chang Tang. Quant à l’érotisme des formes leucogranitiques, c’était surfait, ne t’en déplaise. Cabrel avait raison&nbsp;: je retourne en arrière, car je n’ai pas trouvé ce que je veux. Qu’aurais-tu à me proposer&nbsp;?</p>



<p>– Si les biotopes bretons ne te vont pas, essaie les sociotopes parisiens, me dit-il. Tu n’as qu’à te caler à la terrasse du Flore ou des Deux Magots, et observer la faune de Saint-Germain-des-Prés, éventuellement avec un carnet de notes comme le faisait Perec. C’est instructif, tu verras, tu pourras en tirer de la matière pour de futurs récits&nbsp;; et pour ce qui est des croupes, sache que l’amour, c’est comme la grippe&nbsp;: c’est dans la rue que ça s’attrape, et ça finit au lit. Tout espoir n’est donc pas perdu&nbsp;: tu verras des croupes, et sans doute des mamelons aussi. Tout vient à point à qui sait attendre&nbsp;: tu sais les vertus de la patience.</p>



<p>– Voilà qui pourrait me convenir, répondis-je. Quand on n’a rien à faire, regarder ce qui se passe dans la rue est le dernier espoir, ajoutai-je en citant William Sutcliffe. Et toi, quels sont tes projets, à part compter les piafs&nbsp;?</p>



<p>– Je pense me lancer dans le pastiche, et il se pourrait que je me fasse les dents sur un écrivain à la mode, me dit-il sur un ton légèrement ironique. Je commence justement à avoir quelques idées sur la question.</p>



<p></p>



<p><strong><em>Jean-Pierre FERRAND, décembre 2022</em></strong></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/">Dans les tourbières de Bubry</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
					<wfw:commentRss>https://bruno-perera.fr/dans-les-tourbieres-de-bubry/feed/</wfw:commentRss>
			<slash:comments>0</slash:comments>
		
		
			</item>
	</channel>
</rss>
