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	<title>Bruno PERERA - Bruno PERERA</title>
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	<title>Bruno PERERA - Bruno PERERA</title>
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		<title>Moniteur de ski</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 11 Jan 2026 10:08:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Autres]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf Rouge. A côté de toutes les autres tenues depuis quarante ans. Au fil des années, elles sont devenues plus larges et un peu plus courtes, tassement des vertèbres.</p>



<p>Le métier a une aura, mais, vu de l’intérieur, il en est autrement. Certes, nous sommes des indépendants et un peu considérés comme les dieux ou les déesses de la piste, mais quasi six mois au soleil ou dans les intempéries, le froid, la neige, cela épuise le corps et la peau. Mal de dos, douleurs aux articulations, capsulites des épaules, tendinites multiples, le corps se casse. Sans oublier les coups de soleil, les taches, les rides précoces, les démangeaisons, les carcinomes et même les mélanomes.</p>



<p>Bref, je suis usé physiquement, et il est temps que je m’arrête.</p>



<p>Je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier. En fait, je ne sais pas si j’ai vraiment eu le choix. Venant du village sous la station, les métiers possibles n’étaient pas légion en dehors de pisteur, perchiste, secouriste ou moniteur. Ou alors il fallait s’expatrier. Mais quand on est dans la neige depuis que l’on sait à peine marcher, cela semble tout naturel de vivre avec le ski. Les jeudis après-midi sur les pistes quel que soit le temps, les samedis avec le ski-club, les dimanches et vacances avec les parents, difficile d’en réchapper. Et si on se débrouille pas trop mal, on est vite repéré pour la compétition. Bref, j’ai bouffé de la neige et des pistes toute ma vie. Avec l’été pour me reposer ou plutôt faire un autre métier saisonnier. Moi, c’était moniteur de voile. J’en remettais donc une couche pour l’usure du corps et de la peau.</p>



<p>Nous sommes des indépendants, mais nous dépendons du client. Qu’il faut satisfaire. À qui il faut plaire pour qu’il revienne. Au début de mon travail, même dans une grande station comme la nôtre, les clients étaient supportables. Mais, avec le standing crescendo, ils sont devenus de plus en plus friqués, de plus en plus imbuvables, nous prenant de plus en plus pour des larbins. Quand j’en ai eu marre de leur condescendance au cours des repas 3 étoiles, des à-côtés tels que les skis à porter pour ces dames, les chaussures à leur régler et même à leur mettre, des soirées imposées où je n’en avais rien à faire de leurs conversations hors-sol tout en faisant semblant d’être intéressé, me forçant pour y participer, je me suis réorienté vers les cours collectifs d’enfants. Moins rémunérateurs mais avec plus de sens. Les monitrices étaient surreprésentées&nbsp;: plus besoin de se pousser du col entre hommes. J’ai bien aimé finir comme ça.</p>



<p>Je suis aussi content de quitter l’ambiance de la station. En bossant tous les jours en saison, sauf le samedi, t’es forcé d’avoir un pied à terre là-haut, tu redescends peu au village. On vit en vase clos, toujours avec les mêmes personnes que l’on rencontre dans les bars, les restaurants ou chez les uns et les autres, une fois la journée terminée. C’est un petit monde, décalé par rapport à la réalité de la vallée, rythmes différents et argent plus facile, dont la vacuité a fini par me peser. Finalement la seule chose en commun avec le village, c’est que l’on se connaît tous et que tout se sait. Sauf qu’en station, c’est plus trash. Coucheries, rapports de fric, sales coups immobiliers, cancans, meublent notre quotidien. Je suis content de retourner au «&nbsp;cul des Tarines&nbsp;», même si mon père a tout vendu, étable et grange comprises, à des prix faramineux.</p>



<p>Hier, la correspondante locale du Dauphiné libéré est passée me voir à l’ESF, moi le futur ex-doyen de l’équipe des moniteurs et le bientôt jeune retraité. Elle voulait du vécu, des anecdotes. Je lui ai servi des banalités. J’ai gardé pour moi l’histoire de Michel.</p>



<p>Michel était du village, avec trois années de plus que moi. Parfois, je me demande comment des personnes peuvent hériter de tant de qualités. Beau mec, solide, puissant, beau parleur, serviable, boute-en-train sans jamais casser personne, respectueux. Toutes les filles en étaient folles. J’en étais forcément jaloux avec mes pauvres moyens, mais il était difficile de le haïr.</p>



<p>Et surtout il était le meilleur skieur que je n’ai jamais connu. Bien sûr, il est devenu moniteur à la station. Quand je disais que je n’avais pas eu le choix de mon métier, c’est parce que je voulais l’imiter, faire partie de son entourage immédiat. Il a très vite été le responsable de l’école de ski. Et quand nous avions des jours de congés, nous les passions en montagne. Je pense que j’ai fait tous les hors-pistes avec lui, autour de la station jusqu’aux plus lointains, comme Valthorens, Val d’Isère ou Tignes. A l’époque, j’avais des Lacroix de 2,20 m, ce n’était pas de la tarte pour aller sur toutes les neiges. Michel passait devant à fond, puis me disait «&nbsp;Viens, c’est facile&nbsp;!&nbsp;» et je galérais pour le suivre. Pourtant, à le voir, cela semblait simple, son style était toujours le même quelle que soit la neige, gelée, soupe ou variée. Un vrai pro. Je me suis amélioré depuis avec les années de métier, mais je n’ai jamais atteint son aisance, sa facilité, son style… sa grâce. Je suis sûr qu’il aurait pu être champion de ski, à l’égal d’un Killy, mais il n’en avait pas la fibre. La compétition, être le meilleur, écraser les autres, ce n’était pas son trip.</p>



<p>Michel est devenu mon meilleur ami. J’avais une totale confiance en lui pour nos sorties en ski de randonnée. Dès qu’il le pouvait, il parcourait la montagne. Il la «&nbsp;sentait&nbsp;». Dans le choix des itinéraires, dans l’évaluation des risques d’avalanches, de plaques à vent, des versants plus sûrs, des bons horaires. Pas une tête brûlée. Il jaugeait les dangers et faisait à coup sûr les bons choix, les bons arbitrages. A tous mes amis, mes amies, à ma femme, je disais&nbsp;«&nbsp;Si tu fais du hors piste, tu le fais avec Michel.&nbsp;».</p>



<p>Contrairement à moi, il n’a pas fait plus de dix ans dans le monitorat. Il l’a quitté pour les mêmes raisons que j’évoquais plus haut. Il est devenu «&nbsp;énergéticien&nbsp;», un truc de barrés. Mais c’est vrai qu’il était vraiment bon dans le soin. Il sentait les femmes, il sentait les hommes, il sentait les animaux, comme il sentait la montagne. J’ai pris sa place à la direction de l’ESF.</p>



<p>Michel a continué à parcourir la montagne, été comme en hiver. Et puis, lors d&rsquo;une course d’hiver en solitaire, il est tombé d&rsquo;une corniche de neige qui s&rsquo;est effondrée sous son poids. Une chute de 400 m. Il a réussi à contacter les secours qui l’ont hélitreuillé. Il s&rsquo;en est sorti. Avec de multiples fractures et une jambe plus courte que l&rsquo;autre de 4 cm. Depuis, il me disait qu&rsquo;il ne craignait plus rien, que la montagne n&rsquo;avait pas voulu de lui, qu’elle l’aimait, qu&rsquo;il ne risquait plus de mourir dans une course.</p>



<p>Pourtant, en 2000, pour ses 43 ans, c’est arrivé. Il grimpait avec une amie le glacier de la Belle Place sur l&rsquo;ubac de la Dent Parrachée en randonnée à ski. Avec les crampons à glace. On ne saura jamais ce qu&rsquo;il s&rsquo;est passé mais ils ont dévissé et fait une chute de 200 m. Qui a glissé ? L&rsquo;autre n&rsquo;a t&rsquo;il pas pu retenir celui ou celle qui dérapait ? Les secours ont mis du temps à les retrouver, morts au pied de l’à pic, tout enlacés, tout emmêlés dans leur corde. Les sauveteurs les ont redescendus dans la vallée comme cela, impossible de desserrer l’étreinte de leurs corps gelés.</p>



<p>Le village, la station, les amies et amis, toutes ses connaissances, étaient à l’enterrement. Leurs deux cercueils dans la petite église qui ne pouvait contenir cette foule silencieuse s’étalant sur la place.</p>



<p>La femme de Michel était là, bien sûr, ainsi que le mari de l’amie de Michel. Ils se voyaient pour la première fois et pourtant, ils se serraient l’un contre l’autre, unis avec nous dans la même peine.</p>



<p>Je pense qu’ils ont compris.</p>



<p>Nous, nous savions. Cela durait depuis quatre ans. Pour une fois, personne n’a rien dit, les langues de vipères se sont tues.</p>



<p>Parce que nous le respections.</p>



<p>Parce que nous l’aimions.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Vermillon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:42:49 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Noir]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/vermillon/">Vermillon</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>L&rsquo;idée de cette nouvelle n&rsquo;est pas de moi mais d&rsquo;un covoitureur que j&rsquo;ai pris en charge en 2012 dont je n&rsquo;ai ni le nom ni le prénom. Quelques phrases que j&rsquo;ai longtemps gardées en moi jusqu&rsquo;à me décider à l&rsquo;écrire. Si par hasard il se reconnaît, je mettrai avec plaisir ses références et, s&rsquo;il en a écrit une nouvelle, je l&rsquo;ajouterai à la rubrique « <a href="https://bruno-perera.fr/amies-amis/" target="_blank" rel="noopener" title="">Amies et amis</a>« .</em></p>



<p>Monsieur, je ne sais si vous êtes un flic ou un psy, ou les deux à la fois, mais je vous demande seulement de m’écouter sans m’interrompre jusqu’à la fin de mon histoire.</p>



<p>La suite ne m’importe plus.</p>



<p>Je suis un peintre raté, comme d’autres sont des écrivains ratés. Peut-être un manque de chance pour être reconnu, une incapacité à me vendre, plus sûrement un manque de talent, ce quelque chose qui exploserait dans la tête de celle ou celui qui regarderait une de mes «&nbsp;œuvres&nbsp;». Pourtant, comme tous les grands, j’ai ma propre obsession qui ne me lâche pas depuis des décennies, face à laquelle je ne fais aucune concession. C’est là que réside mon malheur&nbsp;: je veux créer la vie dans mes peintures. Pas une simple illusion&nbsp;: je voudrais que mes toiles soient aussi vivantes, sinon plus vivantes, que leur modèle.</p>



<p>À rebours de beaucoup, de la tendance amorcée depuis le XIXème siècle, dès mes études aux Beaux-Arts jusqu’à ce jour, je suis passé graduellement de l’art abstrait au figuratif. Non pas celui d’un Delacroix, d’un Ingres ou d’un Courbet, mais un syncrétisme entre le réalisme et la peinture au couteau, parce que j’étais convaincu que, de la justesse des traits et de la perspective, associée à la rudesse, l’épaisseur, la sculpture de la matière colorée, aurait dû naître non un objet, mais un sujet vivant. Dans ma folie, je voulais recréer le Golem, sans la glaise, mais avec la toile de coton et l’acrylique.</p>



<p>Mon atelier déborde de mes tentatives, de toutes tailles, couleurs et styles. Des dizaines de modèles se sont succédés, que j’ai inscrits sur mes toiles, sans jamais arriver à atteindre les premières vibrations de la vie.</p>



<p>Alors, elle est arrivée. Dans la maturité de ses trente ans. Plus que par ses formes parfaites, j’ai été subjugué par son regard, ses yeux vairs, bleu et vert, couleurs pastel tellement claires que je ne pouvais savoir si elle regardait le peintre qui tentait de la fixer en deux dimensions ou son âme ou ses démons. Mais, dès que je l’ai accueillie, j’ai su que ce serait de ses lèvres, d’un vermillon translucide, aux reflets changeants, animés, qu’émergerait enfin ce que je recherchais.</p>



<p>J’ai tenté pendant des mois de le retranscrire sur mes toiles, qui s’empilaient inachevées dès que je sentais que j’avais laissé filer le trait ou la couleur qui me mèneraient à mon but.</p>



<p>Nous sommes devenus amants. Aura du peintre «&nbsp;maudit&nbsp;», mais je sais aussi qu’elle avait envie d’expérimenter cette folie qui m’animait, d’absorber cette force de vie, cette force de mort, qui me donnaient consistance, éprouver autre chose que la détresse triviale de ses rencontres précédentes.</p>



<p>Puis elle s’est lassée. Après avoir cerné ma monomanie, elle a gratté jusqu’à l’homme ordinaire. Elle n’a plus cru en moi. A quoi bon ces séances éprouvantes, nue dans le froid de l’atelier, devant cet homme quelconque sous son vernis d’artiste, qui n’était pas capable, se serait jamais capable, de créer sur ses toiles ce double d’elle-même&nbsp;?</p>



<p>Et plus elle s’éloignait, plus je m’accrochais à elle, me sentant devenir dépendant, éprouvant un attachement que je n’avais jamais ressenti auparavant. Parce-qu’elle avait son mystère, son étrangeté, son indépendance, la violence de sa jeunesse. Parce qu’égoïstement je savais qu’avec elle j’attendrai le but de ma vie.</p>



<p>Elle a rompu, voulu arrêter les séances de pauses. Mon dernier tableau, le meilleur, était quasi achevé. Je l’ai supplié, je l’ai imploré, jusque ce qu’enfin, elle accepte <em>du bout des lèvres</em> de venir une dernière fois à l’atelier.</p>



<p>La pression était immense. Je devais trouver la bonne couleur. Je travaillais au couteau ma palette, mélangeant fébrilement les pigments que je plaquais sur la bouche sans jamais que la toile ne s’anime, raclant, puis recommençant pendant des heures. Elle me regardait faire, amusée, puis l’agacement est monté et enfin le dédain. Elle me cracha&nbsp;: «&nbsp;Tu me fais perdre mon temps, tu n’arriveras jamais à rien avec tes croûtes, ce que tu recherches est hors de portée d’un minable peintre raté.&nbsp;».</p>



<p>Elle avait raison. Son regard était devenu triomphant. Je n’avais jamais éprouvé un tel mépris. Justifié.</p>



<p>Je ne supportai pas que ma quête s’achève ainsi. Je lâchai la palette qui se retourna avec un bruit mat contre le sol, je lui plantai mon couteau à peindre à la base du cou, déchirai la carotide. Le sang gicla sur moi, tout autour d’elle. Elle s’effondra, la stupeur dans son regard que je ne lâchais pas. Agonisante, elle eut encore la force de regarder le tableau et, à voir son effarement, je me retournai brusquement. Le sang avait délicatement giclé sur les lèvres, seulement circonscrit à elles, leur donnant la teinte vermillon exacte que je recherchais en vain.</p>



<p>Et, au moment où, dans un dernier soupir, elle mourut, le tableau s’anima soudainement, devenant vivant.</p>



<p>Je le regardai fixement. C’était elle, ses yeux, ses lèvres. Encore plus vivante. Le Golem. Enfin&nbsp;!</p>



<p>Mais, très vite, le sang se coagula, vira au brun. La toile redevint quelconque.</p>



<p>Morte. À côté d’un cadavre.</p>



<p>Ma quête était insensée. J’ai détruit la Vie pour créer la Vie.</p>



<p>Et elle m’a échappé.</p>



<p>Monsieur, je suis non seulement un peintre raté mais un fou criminel qui n’a pas eu le courage de se suicider.</p>



<p>Faîtes de moi ce que bon vous semble.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/vermillon/">Vermillon</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Bronze</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 09 Mar 2025 19:51:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&#160;Palette d’histoires&#160;» chez Chemin faisant – juin 2025. Nous n’avons pas pu attendre le</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><br><em>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&nbsp;Palette d’histoires&nbsp;» chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>Nous n’avons pas pu attendre le petit-déjeuner.</p>



<p>Nous sommes tendus dans la brume de ce petit matin d’été, pas franchement réveillés suite à notre longue soirée «&nbsp;comme avant&nbsp;» où, sous le frêne multi-centenaire, autour de la grande table dressée, nous avions repris, guidés par la guitare sèche, les chansons de nos adolescences.</p>



<p>Face à nous, appuyés contre un vieux poteau en béton armé effrité allongé à même le sol, juste à côté du foyer encore tiède des cendres de la veille, étaient alignés d’étranges objets informes en terre cuite rouge, mini-amphores dévoyées, ventrues aux bouches multiples à l’orée desquelles luisait un métal doré qui les avait remplies lors de la coulée.</p>



<p>Voilà, c’est le moment ultime, celui où nous allons les casser à la masse et dégager de la gangue ce que nous avions mis des jours à sculpter la cire puis à préparer les moules.</p>



<p>Moussa, les yeux rouges de la fatigue de la semaine à guider les apprentis, me tend le marteau d’un geste autoritaire. Je suis donc désigné pour inaugurer nos mises au monde.</p>



<p>Je m’approche de mon moule, le saisit, lève le marteau, hésite avant de l’abattre. </p>



<p>Comment va-t-elle être&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>Trois ans.</p>



<p>Il m’avait fallu trois ans pour accepter le deuil et commencer à sortir de ce vide où sa disparition m’avait plongé. Un amour fou, une entente au-delà de ce que j’avais connu jusqu’alors. Nous nous retrouvions dès que possible, chaque séparation me devenait de plus en plus insupportable, ne tenant que dans la perspective des retrouvailles suivantes. Pas de tensions, juste l’évidence que «&nbsp;nous étions faits l’un pour l’autre&nbsp;». Nous allions peu à peu vers l’idée de vivre ensemble, de lâcher nos appartements respectifs pour un endroit qui serait notre bulle pouvant contenir tout notre amour, ce besoin irrépressible de ma peau contre sa peau.</p>



<p>Et puis, un matin, à la porte de son logement où elle devait être revenue après une semaine dans sa famille, elle ne m’avait pas ouvert. Mes coups résonnaient dans la pièce vide derrière l’entrée. J’ai attendu longtemps, rongé par l’angoisse, avant de repartir. Pas de réponses au téléphone, à mes messages, à mes courriels. Ses frères silencieux. Ses amis aussi. J’ai surveillé en vain l’entrée de son immeuble avant qu’une voisine ne me dise qu’elle avait déménagé. Elle avait démissionné de son travail, effaçant toutes ses traces. Elle m’avait «&nbsp;ghosté&nbsp;». Sans explications. Me laissant face à ce mur contre lequel je ne cessais de me fracasser.</p>



<p>J’ai longtemps cherché une explication, puisque je la savais vivante. La peur de vivre ensemble, de se faire dévorer par notre passion. Peur de perdre son être essentiel, celui qui ne tenait que par sa solitude. Peur de se voir nue à travers mon regard. Peur de se dévoiler, de se révéler telle qu’elle était, bien moins séduisante que dans mon estime. Ou déçue par mon amour, par ce qui émanait de moi, simple homme ordinaire, alors qu’elle m’avait fantasmé si loin, si haut.</p>



<p>Je ne saurai jamais. J’ai abandonné mes interrogations. J’ai accepté sa fuite. J’ai accepté qu’elle soit différente de ce que j’avais cru ou plutôt projeté sur elle. J’ai accepté qu’elle soit « merdique », contradictoire, incohérente. J’ai compris qu’elle avait agi comme elle avait pu, la dérobade et le silence plutôt qu’une lente dégradation d’un amour impossible, au-delà que ce que nous, humains, pouvions vivre. J’ai cessé de la juger. Je lui ai pardonné.</p>



<p>Je crois&#8230;</p>



<p>Mais je n’ai encore jamais pu me faire à son absence, cherchant jusqu’à ce jour, dans les nuits blanches, son corps chaud, sa peau soyeuse, son souffle enfantin.</p>



<p>Elle ne m’avait rien laissé. Notre amour n’avait duré que quelques semaines. Pas de photos qu’elle refusait. Pas de mots, de dessins. Pas de cadeaux. Pas de vêtements. Pas de mèches de cheveux ni même de rognures d’ongles. Juste les souvenirs profondément inscrits en moi de son corps, de ses attitudes, de son regard, de ses sourires, de sa jouissance. De ses silences. De ses rares paroles.</p>



<p>Aussi quand un ami sculpteur m’avait proposé ce stage, je ne sais pourquoi j’ai accepté immédiatement, moi qui n’ai jamais su quoi faire de mes mains, à part caresser et écrire.</p>



<p>Je ne sais pourquoi non plus Moussa, descendant d’une longue lignée de fondeurs maliens, m’a pris sous sa protection, moi le novice, ou plutôt l’incompétent, au sein de stagiaires qui avaient des années de pratiques.</p>



<p>Je ne sais pourquoi enfin mes mains se sont mises immédiatement à compulser la cire noire des abeilles africaines, guidées par des forces qui m’étaient inconnues et qui ont créé au bout de quelques jours ce corps que, subitement, j’ai reconnu comme étant le sien. Je crois avoir été le plus assidu, premier arrivé, dernier parti, à lisser la peau, à ajuster la proportion des membres, du tronc, de la tête, à lui donner cette exacte position qu’elle avait eu ce premier jour sur la plage où elle m’avait séduit, posée sur le sable dans la crique fermée de rochers de granit rond, à genoux, les mains appuyées sur ses mollets à l’arrière, et son tronc et son torse arc-boutés, ses seins dressés, son ventre lisse sous la tension, sa chevelure coulant le long de son dos jusqu’aux fesses, sa tête inclinée et me regardant dans un demi-sourire, sûre de son emprise.</p>



<p>Moussa m’a guidé doigt à doigt, à tenir les outils dans leur exacte position, renforcer le galbe des muscles, abonder la chevelure, incliner le cou, forger le regard. Et quand nous avons jugé la statue de cire aboutie, il m’a aidé à l’emmailloter d’argile chamottée enrichie de crottin tamisé, placer les cheminées de remplissage et les évents, consolider au fil de fer, puis recouvrir le tout d’une argile de consolidation. Et quand le moule a fini de cuire dans le feu de bois au sol, que la cire a coulé récupérée fumante dans les seaux d’acier, il avait, comme moi, les yeux mouillés de larmes.</p>



<p>Mais il me manquait quelque chose, un geste, un ajout pour parfaire la création. C’est alors que j’ai retrouvé, au fond d’une poche de la vieille veste de travail que je portais comme je la portais ce jour-là où nous avions parcouru, elle et moi, le sentier côtier peu avant sa disparition, une alliance que je lui avais tressé avec trois brins d’oyat et que je lui avais passé à l’annulaire gauche avant qu’elle ne me la rende en riant. C’était donc la seule chose qui me restait d’elle. Aussi, à l’abri des regards, mais peut-être pas de celui de Moussa, je la glissais par une des cheminée de remplissage. Qu’elle brûle avec le métal coulé et qu’elle fusionne avec elle&nbsp;!</p>



<p>Et quand, après avoir fait fondre tout un amas de robinets, vieux boulons et écrous, tuyaux tordus de laiton et de cuivre dans un creuset taillé dans un chauffe-eau au rebus coupé et tapissé de briques réfractaires, posé au sol avec un soufflet électrique à pleine puissance rougeoyant le charbon de bois entourant le contenant, Moussa plongea une vielle louche rallongée d’un manche d’acier dans la soupe liquide aux vapeurs fluo vertes et me la tendit, je n’ai pu refuser d’accomplir, le premier, ce geste de la coulée en elle.</p>



<p>Il y eut comme une explosion, une bouffée de vapeurs et Moussa me tint fermement la main pour qu’elle ne s’arrête et ne crée une fissure dans la pièce à venir, jusqu’à ce que le liquide parvienne en haut du moule.</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>J’abats le marteau, le moule éclate d’un seul coup, d’un seul.</p>



<p>Et elle apparaît nue, dans toute sa splendeur, brillante et dorée comme l’or.</p>



<p>Et elle apparaît parfaite, exactement comme dans mon souvenir, dans toute sa séduction.</p>



<p>Et, quand je la prends entre mes mains, si pesante, si lisse, un frisson parcourt ma peau parce que je la sens vibrante, vivante, et que, soudainement, ce vide qui m’oppressait depuis trois ans disparaît.</p>



<p>Et quand je la lève vers le ciel pour l’éclairer dans les premiers rayons qui viennent d’apparaître, Moussa me sourit, fier de m’avoir mené jusque là, et me pointe du doigt la poitrine.</p>



<p>Sous le sein gauche, là où l’anneau d’oyat s’était bloqué dans le moule et avait brûlé, il reste un trou béant à la place du cœur.</p>



<p></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/bronze/">Bronze</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Effondrement</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/chute/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=chute</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 Mar 2025 20:59:27 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Glissade vers la perte,Paradis disparu,Mes mains ne ramènent que poussière,La vie est moribonde sous les scories,Goût de cendres,Tout se délite,Chute.Fin</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">Glissade vers la perte,<br>Paradis disparu,<br>Mes mains ne ramènent que poussière,<br>La vie est moribonde sous les scories,<br>Goût de cendres,<br>Tout se délite,<br>Chute.<br>Fin de partie.<br>Où va le sens ?<br>Déchirures des promesses reniées,<br>Brouillard devant moi,<br>Qu&rsquo;est devenue cette plénitude ?<br>Vies juxtaposées et bientôt étrangères,<br>Brûlures de cette intensité passée,<br>Sarment desséché.</td></tr></tbody></table></figure><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/chute/">Effondrement</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Sans espoir</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=ultime-tentative</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 03 Mar 2025 20:53:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L&#8217;avenir n&#8217;existe plus, le passé est si lourd,Ne choisissons que l&#8217;instant,À nouveau amants,À stopper le temps.Plus de reproches, plus de</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">L&rsquo;avenir n&rsquo;existe plus, le passé est si lourd,<br>Ne choisissons que l&rsquo;instant,<br>À nouveau amants,<br>À stopper le temps.<br>Plus de reproches, plus de projections,<br>Plus d&rsquo;interrogations,<br>Seulement nos corps, nos regards,<br>Nos mains unies, <br>Nos bouches assoiffées,<br>Cette soif de l&rsquo;urgence,<br>Peau contre peau.<br>Peu importe l&rsquo;endroit,<br>Lit profond, haie cachée, <br>Voiture face à l&rsquo;océan,<br>Sentier côtier, route enlacée,<br>Cocon de la tente,<br>Oublier notre attente,<br>Rester secrets,<br>Vivre à côté.<br>N&rsquo;imaginer que la caresse suivante,<br>Déposer nos blessures,<br>Les mots trop durs,<br><br>Les douleurs enkystées,<br>Les rêves avortés,<br>Les chaînes du passé.<br>Baisers et joies volées<br>À la fatalité.<br>Sans retour,<br>Sans demande.<br><br>Sans espoir.</td></tr></tbody></table></figure><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/">Sans espoir</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Magnétique</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/magnetique/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=magnetique</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Mar 2025 20:35:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Madame, je vous attendais.Nous étions ensemble à deviser,J&#8217;aimais entendre et participerÁ leur légèreté profonde,Mais une partie de moi vous recherchait.Et</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">Madame, je vous attendais.<br>Nous étions ensemble à deviser,<br>J&rsquo;aimais entendre et participer<br>Á leur légèreté profonde,<br>Mais une partie de moi vous recherchait.<br>Et j&rsquo;ai cru vous voir, à la fois vous et une autre.<br>Vous m&rsquo;avez regardé,<br>Sans sourire il me semble,<br>Et vous nous avez rejoints.<br>Vous vous êtes assise entre eux et moi,<br>Sous le soleil rasant de cette fin d&rsquo;après-midi,<br>Mêlant aux nôtres votre présence.<br><br>Vos cheveux ramassés en chignon-sauvageon,<br>Très haut sur la tête, avait changé votre être,<br>Comme si, cessant de cacher votre visage, ils le révélaient.<br>Vous étiez magnétique.<br>Vous étiez magnifique.<br>Vous étiez magique.<br>Vos yeux brillants rendus encore plus clairs sous la lumière,<br>Votre léger maquillage,<br>La finesse de votre visage,<br>Votre bouche dessinée,<br>Votre chaud sourire&#8230;.<br><em>«&nbsp;C’est un cliché de l’écrire, mais c’était exactement ce que je ressentais : je restais sans voix.&nbsp;»</em><br>Ébloui par ce qui émanait de vous.<br>Votre nouvelle coiffure actait ce que vous étiez devenue,<br>Soulignait votre mue.<br>Vous étiez sortie chatoyante de votre chrysalide,<br>En plénitude, en confiance, en maturité.<br>J&rsquo;ai pensé que je ne méritais pas la chance que vous m&rsquo;aimiez.<br><br>J&rsquo;ai tenté de dissiper ma gêne,<br>Aiguiller les conversations,<br>C&rsquo;était aisé, ils s&rsquo;y prêtaient sans peine.<br>Et tout au long de ces échanges, j&rsquo;essayais de ne pas trop vous regarder,<br>Mais votre attirance m&rsquo;était si forte que j&rsquo;ai osé,<br>De mon genou, légèrement le vôtre, toucher.<br>Nous avons beaucoup parlé, un peu ri, l&rsquo;heure avançait,<br>J&rsquo;étais sur mes gardes et j&rsquo;enviais votre naturel.<br>Et quand il a fallu se séparer, je me suis dit qu&rsquo;il était impossible<br>Qu’ils ne ressentent pas que nous nous aimions.<br>D&rsquo;un amour passion.<br><br>Les heures ont passé,<br>Au plus profond de la nuit je vous veille,<br>Votre présence m&rsquo;est encore si forte,<br>Qu&rsquo;à étendre le bras, je pourrais vous toucher,<br>Mais je ne voudrais point troubler votre sommeil.<br>Madame, je vous le dis encore,<br>Je vous aime.</td></tr><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left"></td></tr></tbody></table></figure>



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		<item>
		<title>La chevalière</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/la-chevaliere/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-chevaliere</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Nov 2024 11:43:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en arriver en quelques heures à un tel degré d’intimité&nbsp;? Alchimie des rencontres. Hasard ou non hasard&nbsp;? Je suis tombé sur deux barrées, nageant en plein ésotérisme. J’aime me plonger dans des univers radicalement différents du mien, magie du covoiturage. Mais cette fois-ci j’ai brisé ma carapace, nous nous sommes ouvertes toutes les trois, une sorte d’égrégore remplit l’habitacle, je suis devenu multiple, agrégeant les émotions de ces deux femmes qui m’étaient étrangères quelques heures plus tôt et qui sont devenues comme des sœurs.</p>



<p>Nous avons encore plus de six cent kilomètres avant la fin du voyage. Mes deux mains sont bien posées sur le volant. Normal&#8230;à 135 km/h. Je leur montre à mon annulaire gauche la chevalière en or et j’entreprends alors de la faire glisser, tout en contrôlant les écarts de la voiture sur l’autoroute. J’arrive à l’extirper enfin et je leur fait passer le bijou, qu’elles examinent et soupèsent tour à tour. Oriane l’enveloppe enfin dans sa grosse patte. Ses yeux se ferment, des larmes coulent&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Raconte-nous son histoire, elle a tellement de douleurs et de personnes en elle…</li>
</ul>



<p class="has-text-align-center">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>



<p>J’avais vingt-trois ans. Ma mère m’avait emmené chez le bijoutier en bas de la ville pour mesurer la taille de mon annulaire gauche. Une fois enfilé le doigt dans le bon anneau, elle sortit de sa poche une petite boite à bijou avec à l’intérieur une chevalière qu’elle me tendit. L’objet semblait curieusement léger pour sa taille&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Elle vient de ton grand-père. C’était sa bague de fiançailles en or. Il l’avait fait faire juste avant de partir à la guerre en 1917, quand il s’est engagé en tant qu’étranger. Il est parti au front après la cérémonie.</li>



<li style="font-size:14px">Elle ne pèse pas bien lourd.</li>



<li style="font-size:14px">C’est exact, le médaillon est creux. Il n’avait pas assez d’argent pour de l’or plein. Il faudra que tu fasses attention, elle est fragile et peut se déchirer si tu l’accroches. Tu vois, deux lettres sont gravées et entrelacées, G &amp; Z, les initiales de ton grand-père.</li>



<li style="font-size:14px">Pourquoi est-elle pour moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Quand mon père est mort des suites des gaz dans les tranchées, il était convenu qu’elle me revienne parce que j’étais l’aînée. Mais ma mère l’a gardée jusqu’à sa mort. Quand elle se couchait, elle mettait sur l’autre oreiller la photo de Gaston, sa chevalière et son anneau du mariage. A la succession, c’est ta tante qui l’a récupérée. Je n’ai pas voulu faire d’histoire. Mais maintenant qu’elle est morte, je l’ai retrouvée.</li>



<li style="font-size:14px">Oui, mais pourquoi moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Elle devait revenir à notre aîné. Mon frère étant mort tout jeune, elle était pour la plus grande des deux filles. Il est temps que je la transmette. Ton frère nous a trahi, il est n’existe plus pour moi et ton père. Tu es le deuxième des garçons et, même si tu as deux sœurs avant toi, je te la confie.</li>
</ul>



<p>Je ne me sentais pas légitime mais j’ai accepté. Par la volonté de ma mère. Pour mon grand-père que je n’avais jamais connu. Mais je gardais en moi comme un goût de trahison. Cette chevalière ne devait pas être pour moi.</p>



<p>Je l’ai gardée pendant plus de vingt ans. Toujours à mon doigt, je ne pouvais m’en séparer. Éraflée, usée et même déchirée comme me l’avait prédit ma mère, elle allait souvent en réparation chez le bijoutier. Elle intriguait. Armoiries nobiliaires&nbsp;? Bague de mariage, surtout quand le médaillon glissait sous le doigt&nbsp;? Un ami un peu devin l’avait prise dans ses mains. Les yeux fermés, il m’avait confié sa vision, un homme très grand, très maigre, avec des bandes molletières, tout de bleu vêtu, le bleu horizon de l’infanterie. Mon grand-père italien, un géant de près de deux mètres qui avait dû s’asseoir auprès de ma grand-mère pour la photo du mariage. Cette bague était habitée par son histoire. Elle me reliait à lui. Je ne pouvais m’en séparer malgré la trahison originelle.</p>



<p>Et puis ma mère est morte. Alzheimer. Je suis sûr qu’elle avait voulu oublier le chagrin irréparable de la perte de son fils aîné que son mari lui imposait. Mon père ne lui a pas survécu bien longtemps. Alors nous, une partie de la fratrie, nous avons décidé que les guerres de nos parents n’étaient pas les nôtres. Que nous n’avions pas à supporter cet héritage. Qu’il avait provoqué trop de douleurs. Que nous devions accueillir à nouveau notre frère aîné parmi nous. Pas le retour du fils prodigue, non. Pas le pardon, non plus. Simplement que l’amour et la vie étaient beaucoup plus forts que toutes ces rancœurs enkystées dans notre histoire familiale. Que l’on laisse ces dernières aux morts, pas aux vivants&nbsp;!</p>



<p>A la succession, j’héritais d’une commode en merisier qui avait occupé pendant des décennies la chambre de nos parents. Dans le tiroir du haut, un compartiment caché où je trouvais une boule noircie, pesante, dans un sac de toile. Du métal fondu, une goutte d’or surnuméraire restante d’un bijou que ma mère avait fait refaire, large bracelet tressé devenu anneau.</p>



<p>Et c’est alors que l’évidence m’a traversé.</p>



<p>Je suis allé voir le bijoutier. Un vrai, toujours dans son atelier, à fondre, ciseler, graver. Réparer. Je lui ai demandé de remettre à neuf la chevalière, qu’elle soit comme à sa création, quitte à utiliser l’or brut que je lui apportais. Puis je le priais s’il pouvait créer une chevalière à l’identique, avec un médaillon plein cette fois-ci, sur laquelle il pouvait graver non pas G &amp; Z mais S &amp; Z entrelacés, le «&nbsp;Simone&nbsp;» de ma mère, avec exactement le même style artistique. Il m’a répondu&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Vous portiez votre grand-père avec vous, maintenant vous voudriez que ce soit la mémoire perdue de votre mère avec l’or qu’elle a porté. Non seulement je peux le faire mais ce sera avec tout mon savoir-faire. Un bijou n’est jamais quelconque, il recèle toute l’histoire et tous les amours et déchirements d’une famille. C’est exactement pour cela que je fais ce métier.</li>
</ul>



<p>Quand je suis venu prendre possession de ma commande, la nouvelle chevalière était comme je l’avais imaginée. Plus lourde mais en tout point semblable à l’autre, le «&nbsp;S&nbsp;» ayant remplacé le « G&nbsp;»…</p>



<p>Il est maintenant devant moi, chez lui. C’est l’hiver, le poêle ronfle dans la nuit. Il ne sait pas pourquoi j’ai tellement tenu à le voir.</p>



<p>Je sors de ma poche la petite boîte que je lui tends.</p>



<p>Il l’ouvre.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Je te rends ce qui devait t’appartenir. Parce-que tu es l’aîné. Parce-que c’est toi qui doit porter notre grand-père. Parce-que je n’avais pas le droit de la garder, je n’étais pas légitime. Je fais ce que notre mère aurait voulu faire mais les conventions et la fidélité à notre père l’en ont empêché. Avec cette chevalière, tout se remet en place, tout est aligné. Nous effaçons ces douleurs, tu es à nouveau parmi nous. Et, si le Ciel existe, je suis sûr que, maintenant, nos parents en sont heureux. Bienvenue parmi nous, mon frère.</li>
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			</item>
		<item>
		<title>Un bouc émissaire</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 12 Apr 2024 20:03:37 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
		<category><![CDATA[Voyages]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de Chemin faisant (Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle parue dans le recueil collectif « Bêtes à plumes » de <a href="https://editions-actu.org/chemin-faisant-edition-associative/" target="_blank" rel="noopener" title="">Chemin faisant </a>(Ploemeur) en juin 2024 sur le thème des expressions françaises qui font référence à des animaux.</em></p>



<figure class="wp-block-image aligncenter size-large is-resized"><a href="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="773" src="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg" alt="" class="wp-image-1147" style="width:550px" srcset="https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-1024x773.jpg 1024w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-300x227.jpg 300w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee-768x580.jpg 768w, https://bruno-perera.fr/wp-content/uploads/2024/04/Leonardo_Phoenix_Image_of_a_modern_yet_severely_weathered_and_3-retaillee.jpg 1120w" sizes="(max-width: 1024px) 100vw, 1024px" /></a></figure>



<p>Je n’aurais pas dû.</p>



<p>Je n’aurais jamais dû monter dans ce bus de «&nbsp;la mort qui tue&nbsp;».</p>



<p>Le voyage avait pourtant bien commencé entre Samaipata et Santa Cruz. A peine quatre heures de trajet dans un bus luxueux, un de ces longs courriers à deux étages, avec tout le confort : sièges inclinables « semi-cama », écrans de télé à intervalles réguliers passant des séries B ou C bruyantes avec plein de morts et de cascades, doublées en espagnol. Difficile de s’en affranchir, heureusement que mes voisins braillaient sur leurs smartphones en mode mains libres, sans oublier les bruits de mastication et les froissements d’emballages alimentaires. Bref, un voyage normal, avec la clim et les odeurs entêtantes du désinfectant et du désodorisant.</p>



<p>C’est à la nuit tombée que je suis arrivé au terminal de Santa-Cruz, j’avais très peu de temps pour trouver un bus de nuit en direction de La Paz, en gros treize heures de voyage. Quasi pas de trains en Amérique du Sud, les lignes de bus sont omniprésentes dans des terminaux démesurés, grouillants d’échoppes de compagnies, de boutiques, de vendeurs ambulants, de rabatteurs, tout cela dans des odeurs d’empanadas, d’échappements diésel et de toilettes crasseuses. L’agitation désordonnée de la foule compacte autour des quais qui peuvent atteindre jusqu’à soixante-dix places, les bagages en tas, la noria incessante des énormes courriers, grondements des moteurs, sirènes des marches arrières, les cris, les bousculades. Pour un Européen, le premier contact avec ces lieux est un choc désorientant…et puis on trouve les codes  pour se débrouiller.La nuit était sombre, ciel plombé, orage menaçant, chaleur humide étouffante. J’allais me diriger vers l’enfilade des bureaux des compagnies desservant La Paz quand un rabatteur me barra le chemin. Moment de faiblesse, flemme, fatigue, je cédai et lui achetai un billet sans faire le tour habituel des concurrents.</p>



<p>Quand j’ai rejoint mon quai et que je me suis retrouvé devant l’antiquité dans laquelle j’allais passer une nuit complète et une matinée, j’ai «&nbsp;pleuré ma mère&nbsp;». Découragement mais aussi le sentiment de m’être fait flouer. La machine devant moi avait bien quatre roues, deux étages, des rétroviseurs en antennes de guêpe, mais, avec son aspect décati, devait remonter au Paléolithique inférieur. Au moins. Un Mercedes, forcément, la seule marque capable d’aligner des millions de kilomètres sans faiblir. Rouillé, peinture écaillée, des inscriptions en allemand à moitié effacées, témoins d’une jeunesse teutonne avant que l’on ne refile la bête de réforme à une compagnie bolivienne. La transaction devait dater de ma prime jeunesse et pourtant j’ai pas mal d’heures de vol.</p>



<p>En montant dans la carlingue, mon abattement est monté d’un cran quand je découvris que j’avais un billet du «&nbsp;rez-de-chaussée&nbsp;», le «&nbsp;piso uno&nbsp;», alors que je suis un adepte du «&nbsp;piso dos&nbsp;». Loin de la porte et des toilettes, des allers-venues, vue plongeante sur la route et le paysage, un petit côté télécabine depuis la première rangée. Là, c’était raté, j’avais eu tout faux. A côté des WC, de la porte d’entrée, de la cabine du chauffeur. Le voyage s’annonçait mal.</p>



<p>Le bus était complet, logique, vu le tarif avantageux, avec seulement des occupants boliviens. Les touristes n’étaient pas si fous, ils avaient choisi meilleure monture. Au rez-de-chaussée, douze passagers, des enfants de tous âges, un chien multi-races, soumis et pelé. L’intérieur était graisseux de crasse, n’ayant pas connu une serpillère depuis des lustres. A ce propos, les fauteuils étaient lustrés de grosses tâches noires, il suffisait de ne pas les regarder, mais comme ça collait en s’asseyant dessus, il a bien fallu que j’intercale un vêtement de pluie. Chaleur démentielle, la clim devait être en panne.</p>



<p>Quand le bus s’est ébroué, dans les craquements de la boite de vitesse, le tangage des suspensions hors d’usage, la voix éraillée du moteur, je me suis dit que ce ne serait qu’un long et mauvais trajet à passer en ambiance locale. Le voyage, c’est aussi cela, cette somme de moments délicieux et plus rudes qui font sentir le temps s’écouler, s’imprégner dans la durée, vivre dans son corps le déplacement. Tout le contraire de l’avion.</p>



<p>Comme la porte d’entrée était restée ouverte malgré le départ, j’en ai déduit que la clim et la ventilation étaient effectivement en panne. Mais cela ne suffisait pas, tous les passagers suaient à grosses gouttes. Mon voisin, un gros homme dans la cinquantaine, dormait, le bienheureux. De l’autre côté de la rangée, une mère et son fils. Ce dernier devait avoir dans les dix ans. Le teint olivâtre, malingre alors que ses congénères, dopés aux sodas, sont plutôt en surpoids, il ne respirait pas la santé, les yeux mornes. Silence dans la cabine, ni air frais, ni écrans télés forcément hors d’usage, chacun économisant ses forces pour lutter contre la moiteur. Pas de révolte face aux conditions de survie imposées, c’était toujours surprenant comment ici les gens encaissaient, j’imaginais la situation dans un bus en France. Pas de la résignation mais une résilience face à l’adversité, inconnue en Occident avec nos modes de vie d’enfants gâtés. Je me levais fréquemment pour happer un peu d’air frais à la porte, sécher momentanément la sueur.</p>



<p>Puis l’orage a éclaté.</p>



<p>Pas grand-chose à faire, autant compter le laps de temps entre les éclairs et le tonnerre pour mesurer l’éloignement du cumulonimbus. Difficile parce qu&rsquo;il crépitait ferme, la perturbation étant suractive. Pour l’instant, le Monstre était loin. Et la pluie s’est mise de la partie. Tropicale, dense, brutale, bruyante, une vraie drache, elle rentrait par la porte, mais le chauffeur n’avait pas jugé utile de la fermer. Je sus rapidement pourquoi. Comme un très vieux monsieur, le bus n’était plus du tout étanche, l’eau passant par les joints manquants des fenêtres des deux niveaux, s’infiltrant par le plancher du dessus, coulant sur nos têtes, ruisselant dans les deux allées et par l’escalier pour finir en ruisseau par l’entrée béante. Avec le recul, je bénissais les dieux de ne pas être en haut au premier rang face au pare-brise, ce devait être ambiance aquarium. L’orage se rapprochait, la nuit disparaissait sous une lumière stroboscopique, brûlant la route étroite et sinueuse, la selve dense qui nous entourait. Bientôt, il n’y eu plus d’écart entre les éclairs et le tonnerre, le Géant était au-dessus de nous, l’obscurité avait disparu. Le bus avançait au pas dans un torrent, plus rien n’était sec, ni dehors ni dedans. Une tension perceptible montait, un début de peur. Et si un éclair tombait sur l’habitacle&nbsp;? J’avais appris qu’un véhicule ne craignait rien, la foudre passant par l’extérieur pour s’enfoncer dans le sol en suivant les pneus, mais, dans notre cas, avec les méga-fuites d’étanchéité, avec l’eau conductrice, ne viendrait-elle pas à l’intérieur&nbsp;? N’y tenant plus, j’allai voir le chauffeur, il devait bien savoir, au moins me rassurer. En ouvrant la porte de sa cabine, je le vis arcbouté à son volant, tout de noir vêtu, et, je le jure sur la tête de mon premier amour, portant des lunettes de soleil&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Hola, buenas, amigo, tout va bien&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Buenas, j’ai connu de meilleurs moments.</li>



<li style="font-size:14px">Rassure-moi, on ne craint pas la foudre, le bus fait bien une cage de Faraday&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Je ne connais pas cette cage ni ce Faraday, mais je peux t’assurer qu’en ce moment, c’est dangereux, très dangereux, on peut tous y passer.</li>



<li style="font-size:14px">Qu’est-ce qu’on fait alors, on s’arrête à l’abri&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Tu vois un abri quelque part, en pleine forêt&nbsp;? Sous les arbres&nbsp;?&nbsp; On ne peut qu’avancer au ralenti en serrant les fesses. Et si tu es croyant, tu pries. Retourne à ton siège, tu me déconcentres.</li>
</ul>



<p>Je revins vers ma place. Une violente odeur acide de vomi me fouetta en sortant du cockpit. Un liquide jaune coulait dans l’allée centrale pour le plus grand bonheur du chien qui lapait à la hâte avant que les ruissellements n’emportent le tout au-dehors. Cela venait du gamin qui en était maculé. Sa mère essuyait ce qu’elle pouvait.</p>



<p>Que faire&nbsp;? Quand on est totalement impuissant, il ne reste plus qu’à rentrer dans sa coquille en comptant sur ses guides dans l’autre monde. Je mis les écouteurs, lançai Mercedes Sosa et, aussi incroyable que cela puisse paraître, je me suis endormi «&nbsp;au milieu des éléments déchainés&nbsp;».</p>



<p>A mon réveil, l’orage était toujours au-dessus de nous, nous étions donc vivants, mais le bus s’était arrêté. Mon voisin me dit que la route était bloquée par des chutes de rochers et que l’on attendait qu’on vienne les enlever, ce qui allait prendre des heures, probablement jusqu’au jour.</p>



<p>A ce moment-là, le pauvre enfant sortit du WC suivi d’épouvantables remugles persistants de diarrhée. Le verdict était sans appel&nbsp;: les toilettes étaient bouchées. La tension monta encore d’un cran.</p>



<p>A cet instant du récit, chère lectrice et cher lecteur, il m’est nécessaire de faire une pause. Non seulement pour faire redescendre la pression dramatique mais aussi parce qu’une explication scatologique est nécessaire pour celleux qui ne connaissent pas l’Amérique latine. Probablement pour des raisons historiques, obscures pour moi, les WC ne sont pas conçus, par construction, pour accepter le papier toilette. Canalisations trop étroites, cuvette sous-dimensionnée, le papier ne passe pas et obstrue les conduits. C’est pour cela, qu’à destination des touristes, TOUTES les toilettes ont des panneaux d’affichage en espagnol et souvent en anglais, avec la mention «&nbsp;No tirar el papel en el inodoro&nbsp;» (ne pas jeter le papier dans la cuvette) ou «&nbsp;Tirar el papel en el cesto&nbsp;» (Jeter le papier dans le panier). C’est l’occasion de compléter son vocabulaire car le mot «&nbsp;cesto&nbsp;» peut être remplacé par «&nbsp;tacho&nbsp;» ou encore «&nbsp;basurero&nbsp;». Bref, il faut se gendarmer pour réprimer ses habitudes et viser le panier qui souvent déborde. Un vrai choc culturel que certains ne peuvent surmonter. Conséquence&nbsp;: la problématique des toilettes hors d’usage est une constante qui sous-tend le vivre-ensemble sud-américain. Et l’on imagine les suites dramatiques de toilettes inopérantes pendant les dix à vingt-cinq heures d’un voyage en bus, sans oublier les odeurs. C’est pour cela que, par précaution, TOUTES les toilettes des bus ont, en plus, la mention «&nbsp;Solo orinar&nbsp;» ou «&nbsp;Solo liquido&nbsp;» ou encore «&nbsp;Solo uno&nbsp;» parce-que, pour ce dernier cas, le «&nbsp;uno&nbsp;» est une ellipse bien pratique en société pour le «&nbsp;liquido&nbsp;», comme le «&nbsp;segundo&nbsp;» l’est pour le «&nbsp;solido&nbsp;». Les toilettes de bus bouchées, c’est la terreur de l’équipage et tout spécialement de la personne qui s’occupe du ménage, à tel point que les passagers ont souvent une mise au point insistante («&nbsp;Solo uno&nbsp;! ») au début du voyage.</p>



<p>Retour au drame.</p>



<p>Dans notre bus cacochyme, l’équipage est réduit à sa plus simple expression au mépris de la sécurité&nbsp;liée à la fatigue de la conduite&nbsp;: le chauffeur, seule personne omnipotente. Et, en l’occurrence, à cran, à bout de nerf, à fleur de peau, avec l’exaspération liée à l’orage, la route bloquée, le retard d’une dizaine d’heure avant qu’il ne puisse rentrer chez lui se reposer. A prendre avec des pincettes. Quand l’odeur des toilettes parvint à s’infiltrer jusque dans son cockpit, ce fut, si j’ose dire, la goutte qui mit le feu aux poudres.</p>



<p>La porte de la cabine claqua violemment, il jaillit de l’habitacle en criant «&nbsp;Qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Silence épais parmi les passagers, personne ne voulant dénoncer le gosse. Il posa encore sa question, puis, probablement pour ne pas casser quelque chose, il sortit sous la pluie battante et revint ruisselant avec une branche dont il arrachait les feuilles. Silence total. On l’entendit fourrager rageusement dans le mal nommé «&nbsp;inodoro&nbsp;», nous faisant profiter en prime du fumet sans le filtre de la cloison, tirer plusieurs fois la chasse. Peine perdue, le bouchon était coriace et un jus brunâtre commença à s’écouler, heureusement en direction de la porte d’entrée, merci la pente. Il ressortit en pataugeant et hurla «&nbsp;Quel est l’imbécile qui a bouché les toilettes&nbsp;?&nbsp;». Et je sentis bien que le seul gringo parmi les passagers était logiquement le fautif tout désigné.</p>



<p>Silence toujours…</p>



<p>Il était là, devant nous à crier hors de lui et, avec son long corps maigre attifé de noir,  la bouche tordue, les yeux exorbités, le regard fou, la main tenant son bâton merdeux, il me fit penser à l’Ankou des chapelles bretonnes. Puis il passa aux menaces&nbsp;: «&nbsp;S’il ne se dénonce pas, le bus ne repart pas&nbsp;!&nbsp;». Là, je sentis nettement que le front du silence allait se fissurer. Plutôt désigner le coupable que de rester ici, près de Villa Tunari, au milieu de nulle part.</p>



<p>L’enfant et sa mère me regardèrent d’un regard implorant car il était certain qu’ils allaient se faire jeter dehors, dans la nuit, sous l’orage rageur, s’ils se dénonçaient.</p>



<p>Voilà. Me revint en mémoire ce que m’avait raconté une voyante médium. Qu’au XVIème siècle, un de mes ancêtres avait été un soudard puant de la petite armée de Francisco Pizarro qui avait conquis et détruit l’empire Inca, réduisant en esclavage ou tuant ou léguant les maladies mortelles européennes à la population indigène, puis mêlant leurs gènes avec ceux des survivantes. Il n’était pas mort au combat, mais rentré en Espagne avec ses deux fils arrachés à leur mère amérindienne dont l’âme depuis pleurait leur perte. Malgré près de deux-cents générations, malgré ma peau claire et mon look de Blanc, j’avais peut-être encore en moi un peu de cette femme, de ce peuple, et, pour toutes ces douleurs, pour tous ces crimes, je pouvais faire cet acte insignifiant, non pour réparer, mais juste par empathie et par reconnaissance de ce lien à travers les siècles.</p>



<p>Je me levai et je dis&nbsp;: «&nbsp;C’est moi.&nbsp;».</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/un-bouc-emissaire/">Un bouc émissaire</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Grillés</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 30 Nov 2016 20:14:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Obidjoo était mal.</p>



<p>Pendant la pause, le chef l’avait convoqué à son bureau. Vu que la chaîne était arrêtée par sa faute, tous ses collègues, moqueurs, le regardaient, avancer, voûté, la tête dans les épaules, comme s’il allait se prendre un coup, le visage un peu rosi, les yeux au sol, se hâtant avec lenteur, traînant les pieds, les ailes avachies…</p>



<p>Il avait connu de meilleurs siècles.</p>



<p>Pas beaucoup de compassion. La soute du Septième ciel n’était plus ce qu’elle était du temps de sa splendeur quand les gens croyaient. Il y a avait alors une saine émulation, un vrai sens à travailler, un solide esprit d’équipe. Mais qu’ils soient athées ou bouddhistes ou zoroastriens ou chiites ou sunnites ou chrétiens ou animistes, aucun de leurs prophètes n’avait été capable de leur révéler ce qui se passait ici, dans cet immense bâtiment qui crachait sa noria de pièces en un flot ininterrompu. Enfin…, quand Obidjoo ne plantait pas le contrôle qualité.</p>



<p>A quoi bon continuer, se harasser à faire ces trois-huit, respecter les objectifs de production&nbsp;? Pour quoi faire&nbsp;?</p>



<p>Triphalée était en colère. Vraiment. Sur une paillasse, la pièce était déposée, inerte, mal fagotée, encore grossière sous son drap, non ébarbée ni polie par le groupe finisseur. Obidjoo ne pouvait s’empêcher de ressentir du dégoût devant ces objets primaires, même quand il n’avait pas merdé comme ce matin. Petites choses sans grandeur, à l’obsolescence programmée, aussitôt assemblées, aussitôt défaillantes.</p>



<p>Le chef lui désignait de l’index un point bien précis dans le centre de commande de l’objet. Pas besoin de s’approcher pour constater qu’un circuit était grillé. Pourtant Obidjoo avait fait comme d’habitude, suivant scrupuleusement le protocole, il ne comprenait pas comment il avait pu se tromper. Comme il y a quatre ans. Au même endroit, circuit identique. Comment expliquer ces deux mêmes erreurs pour des pièces soi-disant parfaites&nbsp;? L’usure de l’habitude. La perte de sens. Une envie inconsciente de détruire ces objets inutiles. Ou si peu utiles. Voir d’autres horizons que ce bâtiment bruyant et blafard, immense moloch.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">­Mais comment as-tu pu rater un truc pareil&nbsp;? Il en sort des centaines de milliers tous les jours et il n’y a que toi pour me saloper le boulot&nbsp;!</li>



<li style="font-size:14px">….</li>



<li style="font-size:14px">Je sais bien qu’on peut la refaire mais je trouve que c’est du gaspillage et tu sais bien que chaque pièce est unique, qu’elle a un rôle irremplaçable, même si tu les trouves laides, repoussantes et sans intérêt. Elles font toutes parties du Plan. Celle-là aussi alors que tu l’as rendue défectueuse. Pourtant ce n’est pas compliqué de faire des points de soudure propres&nbsp;!</li>



<li style="font-size:14px">….</li>



<li style="font-size:14px">Tu sais comment rattraper le coup&nbsp;?</li>
</ul>



<p>Obidjoo avait bien une idée. Et Triphalée la connaissait mais iel kiffait de l’entendre s’abaisser à exposer comment réparer la pièce. Le protocole avait été élaboré il y a quatre ans lors de sa première erreur. Résultat imparfait mais ça pouvait le faire. En mode dégradé. Plutôt préserver inadapté, que de jeter la pièce avec l’eau du bain.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Tu sais que le circuit grillé est celui du contexte, de la prise en compte du relatif, de la mise en perspective de l’absolu pour l’empêcher de prendre le contrôle, permettre de créer du lien. Sans lui, l’objet est inadapté dans sa relation avec ses pairs, incapacité à se mettre à la place de l’autre, ou plutôt de penser comme lui, alors qu’ils sont conçus pour ça. Tu m’as tout brûlé avec ton fer à souder. Que me proposes-tu ?</li>



<li style="font-size:14px">Je pense faire comme il y a quatre ans. Un shunt sur le circuit de l’empathie avec une patte sur le circuit de l’adolescence. Normalement, avec le temps, un autre circuit va se mettre en place et compenser celui qui a été détruit. Plasticité électronique, les messages empruntent des voies imprévues et fonctionnent. Ce n’est pas parfait mais ça peut passer si les situations ne sont pas trop paroxystiques. Mais ce ne sera jamais comme les objets normaux.</li>



<li style="font-size:14px">Tu fais quoi pour celui-ci&nbsp;?</li>
</ul>



<p>Triphalée balaie la paillasse au-dessus de la pauvre petite chose allongée.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Les dégâts sont plus importants. Je crains que ce ne soit moins efficient. Mais je pense que ce sera viable. On pourra le mettre en connexion avec les autres objets. Il y aura des incompatibilités et une sorte de raideur, une tendance à l’enfermement, un mode survie à la place d’une plénitude. Mais c’est jouable.</li>



<li style="font-size:14px">Bon, tu sais ce qu’il te reste à faire. Comment tu vas appeler ce truc&nbsp;?</li>
</ul>



<p>Les créateurs avaient l’obligation de nommer les pièces. La première lettre était liée à l’année, après il suffisait de laisser libre cours à l’imagination&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">C’est l’année des «&nbsp;F&nbsp;». Je te propose «&nbsp;Fistule&nbsp;».</li>
</ul>



<p>Triphalée consulte son registre&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Désolé, Ragoona l’a utilisé pour la pièce juste avant. Trouve-moi autre chose…</li>
</ul>



<p>Le corps moulé sous le voile, seuls les yeux apparaissent. Obidjoo pense subitement à une statue du cimetière Staglieno à Gênes, mais pas grand-chose à voir avec cette forme sous ses yeux&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Bon, alors ce sera «&nbsp;Fissure&nbsp;».</li>



<li style="font-size:14px">D’accord, je note, ce n’est pas très original, j’ai eu une «&nbsp;Fracture&nbsp;» mais ça remonte à vingt-sept ans. Dans dix ans, on me proposera peut-être «&nbsp;Précipice&nbsp;»….J’espère que rien d’autre ne va griller dans cette pièce, ce serait dommage, je la trouve plutôt réussie. Tu as vu ce galbe&nbsp;?</li>
</ul>



<p>Triphalée avait un sens particulier de l’esthétique. Obidjoo ne voyait que la même chose d’un objet à l’autre, là où son chef imaginait une différenciation bien difficile à mettre en évidence.</p>



<ul style="font-size:14px" class="wp-block-list">
<li>Comment s’appelait la pièce d’il y a quatre ans que je mette une relation dans mon rapport entre les deux objets&nbsp;?</li>



<li>Eh bien, quatre ans en arrière, c’était le «&nbsp;C&nbsp;». J’avais osé «&nbsp;Cramé», c’était prémonitoire.</li>



<li>Tu ne trouves pas que ce serait drôle qu’on les fasse se rencontrer&nbsp;? C’était un mâle, c’est une femelle. Curieux de savoir ce que ça pourra donner avec leurs circuits endommagés.</li>
</ul>



<ul style="font-size:14px" class="wp-block-list">
<li>Je crains le pire&#8230;</li>
</ul>



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