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MR-73

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM 

En mémoire de Sourisha Nô, sorcière-warrior dont l’écriture m’a subjugué.

Certains ont une trajectoire bien lisse, bien droite. Moi je suis fait pour les lignes brisées.
Le billard, c’est quand tu es né du bon côté, pas trop de questions à te poser, la pente est accueillante, suffit de te laisser aller, les portes sont ouvertes et les succès naturels. Moi, j’ai toujours dû me battre. Souvent KO, mais, à chaque fois, je me suis relevé, parce que tu as la rage, parce que tu n’as pas le choix, sinon tu dois ramper alors qu’il ne te reste que l’honneur.
Et tout recommencer, reconstruire une vie bancale qui, depuis ma naissance, n’a jamais eu de fondations. Mais j’avance, parce que je suis vivant, parce que derrière moi il n’y a que des chaînes, parce que mon équilibre sur ces déchirures, c’est mon instabilité.

Mais là, franchement, je ne me vois plus d’avenir…

J’avais marché longtemps. Sans faire attention à ma direction. Pour me perdre. Le mental déconnecté comme un gros diesel assoupi. Je ne pensais pas. Trop peur d’avoir mal ou d’exploser de haine ou de violence. Arc réflexe, les jambes coordonnées, les mains dans le blouson, col relevé parce qu’il faisait vraiment froid. Je me fixais sur la buée qui sortait de ma bouche. Presque personne sur les trottoirs, peu de voitures, soirée d’hiver. Je ne sais pas combien de temps j’ai dérivé mais, quand j’ai repris conscience, je ne reconnaissais pas ce quartier, j’avais froid et j’avais soif. Pas faim, toujours cette grosse boule nouée dans le ventre. Un bar était encore ouvert. Je suis rentré.
À la baisse des conversations et aux regards rapides jetés vers moi, j’ai bien compris que j’étais un intrus chez des habitués. Ils n’avaient rien à craindre, je n’allais pas l’ouvrir, juste me chauffer un peu et boire une ou deux bières avant de reprendre le dehors jusqu’à ce que je m’écroule quelque part.
Je visai le comptoir et le seul tabouret libre, juste à côté d’une nana de dos, petit format en Perfecto, jean moulant sur une taille étroite. Regard rapide en m’asseyant, beau profil et cheveux courts bien noirs. Devant une pression.
Je commandai la mienne et me détendis peu à peu. Anonymat. Les conversations avaient repris. Tout le monde se foutait de qui je pouvais être. Mignonne buvait mécaniquement, le regard fixe devant elle. J’en faisais autant. Presque peinard. À la deuxième bière, je perçus comme une chaleur dans le ventre, comme le début d’un relâchement. Surtout ne pas penser…

La porte du bar s’est ouverte et deux types sont rentrés. Le second s’est tout de suite mis de côté, surveillant la salle. Le premier s’est dirigé direct vers moi ou plutôt vers ma voisine qui n’avait pas bougé mais dont je sentis nettement la tension. Les conversations s’étaient à nouveau arrêtées mais ce n’était pas de l’hostilité comme pour moi. Plutôt un mélange de respect, de peur, de curiosité. Le mec qui s’avançait, autoritaire, avait vraiment une sale gueule. Pas très grand, costard fatigué sur une chemise à col ouvert, regard bleu, visage qui avait dû être beau mais maintenant avachi, un peu de bide. Le genre petit chef qui ne souffrait d’aucune contestation. Il a posé la main sur l’épaule de Mignonne, l’a forcée à se retourner et ordonné de le suivre. Comme elle refusait, je l’ai vu lever la main pour lui coller une baffe.
Bon, je n’aurais pas dû réagir. Rester le regard droit devant. Les laisser faire leurs petites affaires. S’il fallait s’occuper de tous les connards sur Terre, j’aurais un tee-shirt bleu avec un « S » orange sur fond jaune. Sauf que frapper une femme, déjà ce n’est pas possible, mais ce type avait la mine suffisante, bien assurée du mec qui ne doute de rien. Comme mon patron. Enfin… mon ex-patron depuis ce soir. Les deux conjugués, ça a explosé en moi. Sortie tout droit du ventre, la boule est devenue une pieuvre.
Je lui ai bloqué le bras. Il a eu l’air suffoqué de ma réaction. Il m’a craché : « Lâche-moi pauvre type, va moisir ailleurs, dégage ou je t’explose ! » Il n’a pas vu mon poing gauche. En pleine gueule. De toute ma puissance. Sûr que je lui ai cassé le nez. En même temps, je lui balançais un coup de genou dans le ventre. Et comme il se pliait en deux, je lui ai resservi un direct du gauche sur le menton. Plus eu qu’à lâcher le bras, il s’est effondré sur le sol dans un drôle de gargouillis. La pieuvre est sortie en même temps de mon ventre. Elle avait eu sa proie. Je me sentais soulagé.
Stupeur dans la salle. L’autre arriva droit sur moi, main droite fébrile dans le veston. Mal barré pour bibi, ça sentait le flingue. J’ai pris le tabouret en bouclier en espérant imbécilement qu’il serait assez solide si l’autre venait à tirer. Il avançait, sûr de sa supériorité, presque au ralenti. Puis il a sorti la main de sa veste. J’ai levé le tabouret et attendu le coup de feu. Mais non, juste un bruit sourd et le type qui s’effondrait par terre, à côté du boss, ils étaient touchant tous les deux, yeux fermés et du sang sur leurs fringues.
Mignonne, debout, me regardait avec à la main son demi ou plutôt ce qu’il en restait, l’anse, le reste devait s’être incrusté dans le cuir chevelu du gorille bavassant à nos pieds.
Bon, pas eu à faire les présentations, nous avons couru vers la porte avant que les autres ne réagissent et nous bloquent la sortie. Regretté ma pression à moitié pleine sur le zinc.
Elle m’a entraînée sur le trottoir, a rapidement tourné à droite, puis encore à droite, a sorti une clé télécommande et bippé un monstre garé qui a couiné en clignant des yeux. Jamais pu retenir les marques et les modèles de ces machins à quatre roues motrices mais, en me jetant à la place du mort, j’ai senti l’ambiance feutrée, le cuir frais, l’odeur du plastique neuf. Pas celle de l’honnête travailleur.
Mignonne a démarré à fond et le moteur a hurlé dans sa cage, ça s’agitait à l’angle de la rue.

Elle conduisait précis. Très vite. Concentrée. Silence dans l’habitacle. Je regardais souvent derrière nous mais pas de trace de poursuivants. Nous sommes rapidement sortis du quartier, puis de la ville. La voiture filait à pleine vitesse. Elle m’a demandé d’éteindre mon portable et le sien. Sa voix était étonnamment grave, un vrai alto mais un peu éraillé. Sur la 4 voies, elle a encore bondi. Au deuxième flash, je lui ai demandé si elle avait un permis à points infinis. Elle m’a juste répondu que les points ne servaient à rien quand on était mort.
Elle a sorti un paquet de clopes, s’est servie et m’en a filé une. J’avais arrêté depuis longtemps mais puisque c’était la cigarette du condamné… La seule chose qui me gênait, c’était le télescopage entre l’odeur du tabac froid, celle du neuf du bolide et celle du sang frais. Mais je voyais bien que la revente n’était pas vraiment le souci de Mignonne.
Quand je lui ai dit que si des mecs étaient capables de nous suivre avec nos portables, ils devaient être aussi capables de nous repérer avec les flashs des radars fixes, ça arrivait parfois les transfusions entre la police et des types comme nos suiveurs, elle m’a regardé pour la première fois bien en face et m’a dit que je n’avais pas qu’un poing et un genou gauche mais aussi un cerveau. Elle m’a demandé de surveiller les radars, tout en jetant par la fenêtre le Coyote, le badge autoroute, nos deux portables, fallait aller jusqu’au bout dans l’anonymat.
Puis elle m’a montré la boite à gants, m’a fait sortir une grosse enveloppe et un objet dans un sac en toile. Au poids et à la forme, j’ai tout de suite compris ce que c’était. Pas pu réprimer un sifflement. Un MR-73 ! Un peu trop léger. Je lui ai juste dit qu’il n’était pas approvisionné. Là encore, elle m’a regardé étonnée et m’a montré un carton derrière l’arme. Je n’ai eu qu’à la charger, la bête était en super état, prête à officier. Elle a bien vu que je savais m’en servir. Je l’ai sentie se détendre un peu tout en me surveillant du coin de l’œil. Elle m’a juste demandé si j’étais flic. Eh non, ouvrier imprimeur. Enfin, j’étais… Jusqu’à hier soir avant que l’autre taré ne me vire. Elle a continué en s’inquiétant si quelqu’un m’attendait. Je lui ai juste répondu que non. Elle n’avait pas besoin de savoir qu’en rentrant de mon ex-boulot, j’avais trouvé l’appart vide des affaires de ma femme… Enfin, de mon ex-femme. Partie, envolée. Deux coups d’enclume le même jour, pas étonnant que les lignes se brisent.

Les heures passaient dans le cockpit, nous filions toujours vers le sud, elle payait les péages en liquide tiré de l’enveloppe. Personne ne nous suivait ou alors ils étaient balèzes côté discrétion. C’était une taiseuse comme moi, le silence ne pesait pas, je la sentais en confiance. Moi aussi. Mais il a bien fallu que je lui dise que j’avais envie de pisser, la demi-bière avait largement eu le temps de filtrer. Pour la première fois, elle m’a souri et, à la lumière de tout ce fatras d’écrans, de diodes et autres fadaises pour gogo, je l’ai trouvé belle. Elle m’a dit qu’elle en avait besoin aussi mais qu’on allait sortir de l’autoroute, valait mieux éviter les stations d’essence et les aires. Je trouvai que l’on faisait un bon binôme côté précautions.
Nous nous sommes enquillés à l’ouest, sur les petites routes en direction de l’océan. De plus en plus petites. Elle a stoppé quand nous nous sommes trouvés face à la mer. Du vent du large, de gros rouleaux, des nuages. Il a fallu que je me tourne vers les terres pour éviter mes embruns. Elle a laissé la portière ouverte, coupé la lumière centrale, tombé le jeans et, assise sur le seuil en alu, elle a regardé comme moi vers la campagne sans lumières.
C’est idiot, mais j’ai souri devant ce moment de communion improbable, à pisser avec une inconnue, à des centaines de kilomètres de chez moi, des types dangereux à notre recherche.
C’est idiot, mais je me suis dit que la vie était belle parce que surprenante. Normalement je devrais être complètement cuit quelque part dans la ville ou dans mon lit à ressasser cette putain de journée. Cuit mais peinard.
Quand on est remonté dans la voiture, elle m’a proposé une petite pause, une heure ou deux de sommeil. Ça me convenait, je me sentais brusquement fatigué. J’ai incliné le fauteuil, tourné vers elle. Juste avant de m’endormir, je me suis dit que je ne connaissais pas son prénom…

Elle m’a réveillé en me secouant violemment l’épaule. Elle avait le MR-73 à la main, cran de sécurité relevé. Elle ne me menaça pas mais me montra trois grosses berlines garées à cent mètres face à nous, toutes lumières éteintes dans la nuit claire. Elle m’a dit que la voiture devait être équipée d’un mouchard GPS, que maintenant ils étaient là, que ce serait un carnage et que cela ne me concernait pas. Puis, du mouvement de son arme, elle m’a intimé de sortir, de ramper, caché par la voiture qui offrait son flanc gauche aux agresseurs, jusqu’à la plage en contrebas. Et que si j’étais malin, et chanceux, j’avais une chance de m’en tirer pendant qu’elle s’occuperait d’eux.
Je n’ai pas eu le choix. Elle m’a suivie, s’est protégée derrière l’aile droite, m’a effleurée les lèvres de ses lèvres, m’a dit « merci » et « adieu », puis s’est retournée et a visé les voitures. Le MR-73 a aboyé, suivi de peu par la riposte des Glocks de ceux d’en face.
Je me suis enfui sous la fusillade, bientôt protégé par le trait de côte puis m’engouffrant dans le petit bois à gauche de la plage. J’ai couru jusqu’à ce que les armes se taisent puis je me suis terré sous un rocher protégé par un buisson. Ils ne m’ont pas recherché mais j’ai attendu bien longtemps après avoir entendu les voitures repartir. Je ne suis pas retourné jusqu’au parking, j’ai marché jusqu’aux lumières d’un hameau…

Mignonne devait gésir dans son sang, les yeux ouverts à côté de la voiture criblée de balles, revente impossible.

Putain de journée. Lignes brisées.

J’aurais voulu connaître son prénom.

SE RINCER L’ŒIL ET MORDRE A BELLES DENTS

Cette nouvelle a été éditée en 2021 dans « Esprit de corps », recueil d’un collectif d’auteurs, par l’éditeur Chemin faisant (Ploemeur) qui en détient les droits. Le thème des 14 nouvelles, dont celle-ci, était les expressions idiomatiques en rapport avec les parties du corps.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître.

J’avais échoué dans Cotonou pour vendre la 504 break. Parmi tous les arnaqueurs, Théophile m’avait inspiré confiance. Il avait trouvé le client, un Nigérien. L’affaire conclue, la commission versée, il me restait quinze jours à passer avant de remonter en taxi-brousse jusqu’à Niamey pour prendre l’avion.

J’avais de l’argent, du temps, l’envie de mieux connaître les gens d’ici. La proposition de Théophile de venir vivre quinze jours à la concession avec toute sa famille ne pouvait pas se rater.

Il faut imaginer un carré d’environ trente mètres de côté. Je ne l’ai pas mesuré mais j’imagine que les colonisateurs devaient utiliser une chaîne d’arpentage pour diviser exactement en unités métriques cette étendue sablonneuse en bordure du golfe de Guinée. Une rue numérotée à peine carrossable, parcourue de mobylettes et petites motos. Des clôtures en cannes ou bambous serrés. A l’intérieur, deux manguiers dont les feuilles mortes tombées la nuit sont balayées chaque matin, absence d’automne, pas de saison pour la mort végétale. Une cour de sable où s’emmêlent chèvres naines, porcelets noirs avec leur énorme mère allaitante, poules et coq. Sous un arbre au feuillage dentelé épais, une cuisine en plein air, bassines émaillées en tous genres, vaisselle de plastique criard, braséros en vieux bidons coupés, petits tabourets pour s’isoler du sable. Une longue cabane en matériaux de récupération, bois peint, bidons rouillés dépliés, mais aussi cannes, un toit en tôles léopard. Des ouvertures sans fenêtres avec de simples volets pour les tempêtes et les intrus, les pièces côte à côte donnant chacune sur la cour. Et bien sûr, plusieurs générations. Grands-parents, filles et fils avec maris et brus, petits-enfants de tous âges. Une bonne vingtaine de personnes de l’ethnie Adja-Fon. Personne ne parle français à part Théophile qui a fait des études. Il sera donc mon seul interlocuteur, mon interprète pas forcément fidèle. Peu m’importe, ce sera encore une fois seulement des sourires, des mimiques, une expérience minimaliste de l’altérité. Que retiendrai-je de ces gens-là ?

Des poissons fendus sèchent sur des claies de bois écorcé au-dessus d’un feu. Famille de pêcheurs dans la lagune voisine, le lac Nokoué. Ils vendent ces poissons mais ne les consomment pas parce que c’est tabou pour la famille. Nous mangeons donc du riz, du manioc, un peu de viande, surtout celle de porc ou du poulet ou ces étranges croupions géants de dindes américaines qu’aucun Occidental ne veut consommer et qui débarquent ici congelées de cargos frigorifiques entiers. Les dernières mangues, des avocats. Je bois leur eau, j’ai abandonné l’Hydroclozanone, ne serait-ce que par respect. Mon estomac et mes intestins sont blindés de plusieurs mois de vie dans la brousse, je ne prends aucune précaution, je verrai en rentrant si je me suis chopé des parasitoses mais pour le moment, je ne mets pas cette peur entre eux et moi.

Théophile me demande de ne pas marcher pieds nus dans le sable à cause des « chiques », puces parasites qui s’implantent sous les pieds et grossissent en lentilles, il faut les enlever avec des aiguilles et une lame de rasoir. Il me dit que ce sont les porcs qui les ont amenées. Je n’aime pas ces bêtes noires, plus sangliers que cochons, qui n’ont pas peur de l’humain, courent partout, même dans la rue.

Le jour, Théophile est mon guide. Nous sillonnons les pistes sur nos petites motos, halte dans les villages ou chez les copains. Il est connu, il a réussi, il gagne de l’argent avec les Européens. La nuit se passe à boire et à discuter, très peu dormir, ni lui ni moi n’avons besoin de sommeil. Nous partageons la même couche dans sa cellule, simple large banquette en bois avec une paillasse bourrée de fibres sèches.

Théophile est un conteur. Je passe des heures à l’écouter, prendre des notes. Je me moque si ce qu’il raconte est vrai, ce qui m’importe, c’est le récit. Cela me servira un jour…

J’effleure à peine son monde étrange, peuplé d’esprits, de jumeaux, de fétiches, de marabouts, de sorciers, de tabous, de mauvais sorts, de désenvoûtements, de peurs primales, de protections ésotériques. Pensées magiques. Impossible de savoir qui est l’autre, simple quidam sous protection ou marabout maléfique.

Théophile se prétend sorcier. Je veux bien le croire et ramener une partie de cette Afrique en moi. Commence alors un enseignement contre rémunération des premiers arcanes, je n’aurai accès qu’à ceux-là. Formules magiques, produits à consommer, scarifications, je veux devenir un sorcier blanc. Les nuits passent et je m’enfonce dans un monde où réalité et rêves se confondent.

Je suis le seul Blanc dans ce quartier pauvre. Les Européens expatriés vivent en centre-ville ou dans leurs villas protégées, les touristes dans leurs hôtels. Que vient faire ici cet homme barbu dont il est si difficile de deviner l’âge ? Les barrières de la couleur de peau, de la langue, de la culture, de l’argent, du post-colonialisme sont immenses, infranchissables, pourtant tous les humains sont mes frères et mes sœurs. Je sais que c’est illusoire mais je veux absorber un peu de cette vie ici, et emporter en Europe ce petit bout de concession.

Je donne le superflu, j’essaie de vivre comme elles et eux.

Le colonisateur a implanté les concessions et les rues mais son élan civilisationnel s’est arrêté là. Aucun réseau. Ni eau, ni électricité, ni égouts, ni téléphone. Nous vivons avec la lumière du jour et l’eau de la borne que les femmes vont chercher dans leurs bidons sur la tête. Je me lave dans la lagune. Pas de WC dans la concession.

Comment chier ? C’est ma question un peu pressante le premier matin quand il est l’heure de la créer bien moulée. La réponse est simple : il me faut faire comme tout le monde ici dans le quartier. Aller à la « brousse ».

J’ai été mesquin envers les colonisateurs parce que, dans leur mépris, ils avaient pensé aux « indigènes ». De loin en loin, sur l’espace de quatre concessions, la nature est préservée. Herbes hautes, buissons et arbres rabougris dans le sable, c’est la « brousse ». C’est là que l’on vient se soulager. Ce matin-là, je m’attends à trouver un égout à ciel ouvert, vu la densité du quartier mais il n’en est rien. La nature est « sauvage », nulle sentinelle en embuscade. Le service de nettoyage est efficace. Je ne suis pas le seul, bien sûr et, une fois tombé le pantalon et accroupi un peu à l’écart derrière une maigre touffe, je me rends compte que je suis l’attraction. Femmes et hommes de tous âges ne se gênent pas pour se rincer l’œil. Comment c’est fait le cul d’un Blanc ? Et le devant ? Je ne sais pas si je les ai déçus, je ne suis pas spécialement fier de cette partie de mon anatomie, mais en tout cas, ils m’ont bloqué. Le cerveau des intestins s’est mis en drapeau. Refus d’expulser. J’ai bien senti comme une déception dans mon assistance, vu le peu de temps passé dans le « grand » coin, mais j’ai tout remballé et suis rentré d’un pas pressé, sans un regard pour mon public probablement amusé. Comment faisait Louis XIV sur sa chaise trouée face à sa nombreuse assistance fière de cette distinction ?

Ce sera donc la nuit que j’opèrerai en toute discrétion, seul avec moi-même, instant de recueillement, la truffe au vent.

Il fait encore nuit quand je me lève le lendemain, une pâle lueur à l’Est. Théophile ensommeillé me dit que c’est l’heure où les esprits, qui se sont évadés pendant la nuit, vivant leurs propres vies et aventures, réintègrent les corps des dormeurs à l’orée du réveil. Je penche pour le vent de l’aube mais pourquoi pas, je veux bien opérer en leur compagnie. L’air est frais, le silence parfait, entre les bavards de la nuit et les bruyants du jour, moment en bascule. Il fait encore sombre mais je ne crains pas les mauvaises surprises glissantes sous mes pas. Ah, voilà l’endroit de la veille, un air de déjà vu, une familiarité propice pour prendre mes aises ! Instants délicieux de soulagement, je ne m’étendrai pas.

Mais voilà que derrière moi, une fois la dépose opérée, un fracas de branches brisées, d’herbes froissées et un souffle rauque doublé de grognements. Je me lève prestement, rajuste le pantalon et me retourne. La bête est énorme, bien 300 kg, sombre sur sombre, je devine juste ses yeux fixes et ses défenses. Un sanglier, non, un verrat très gras. Il devait être à l’affut, tout près, a du se rincer l’œil lui aussi et s’interroger sur la pâleur peu coutumière de ce cul d’humain. L’animal m’observe, un rien pressé. Je sens que je gêne. Vu la hauteur au garrot, les défenses acérées et la détermination du suidé à peine domestiqué, je préfère m’effacer. Qu’ai-je à défendre sinon mon étron ? Je m’écarte à reculons, à la recherche d’un bâton. Mais ce n’est pas moi qui intéresse le cochon. Dès que je me suis un peu éloigné, il se précipite, engloutit à belles dents, avec force lapements et grognements, ma belle production.

Premier petit déjeuner ? Je suis écœuré. Mais j’ai trouvé l’éboueur. Pas étonnant qu’il soit aussi efficace vu sa taille et sa splendeur. Ecosystème particulier, rien ne se perd, rien ne se crée.

Mais je comprends les interdits de deux religions du Livre. Le Coran parle d’une partie impure, l’Ancien Testament des pieds fourchus du démon.

Moi, je me suis fait ma religion.

Et ce midi je dirai : « Non, merci, pas de cochon… ».

Supplique

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Mère, je n’osais me présenter devant vous mais la nécessité m’y pousse. Quand vous m’êtes apparue en songe, cette image si puissante où vous sembliez enfin apaisée, drapée de cette couleur azurée liquide et souveraine qui est votre essence, tenant en votre main la sauge purpurine, le rameau argenté de l’olivier, l’amarante pourpre et la palme d’albâtre, regardant vers un avenir pacifié, me montrant la voie à emprunter à travers la béance de votre dos, j’ai enfin compris que je ne pouvais plus repousser cette rencontre.

Mère, je ne suis légitime en rien, ambassadeur d’un pays de limbes, émissaire sans mandat, porte-parole de ma seule suffisance, mais je sais que je recèle en moi tout ce qui a fait les miens, de l’inavouable au plus éclatant, de la violence à la bienveillance, de la terreur à la joie, de l’infantile à la sagesse, de la destruction à la création, de la mort cruelle à la vie fragile.

Mère, je vous ai bafouée, avilie, méprisée, ignorée. Dans mon immense orgueil, je vous ai oubliée, reniée, traçant mon seul chemin sans prêter attention à votre souffrance, à ce sang qui perlait partout où portaient mes scarifications et mes empreintes. Pendant des siècles de siècles, je vous ai confisqué votre royaume. Je l’ai asservi, instrumentalisé, exploité, disposé, sans jamais prendre en compte un autre intérêt que le mien, ignorant que mes pas assurés me menaient à ma perte. Ô, comment ai-je pu être aussi puéril et vain ? Ne savais-je pas en moi-même, sans me l’avouer, dans mon inconscient endurci, que cette voie était sans issue ?

Mère, les millions de vies que vous abritiez hurlent leurs douleurs dans ces vides que j’ai taillés de ma domination triomphante. Depuis les temps immémoriaux qui ont sculpté mon identité, j’ai toujours été dans le déni, l’illusion, le récit auto-centré, ignorant l’autre, les autres.

Et Vous.

Mère, votre colère n’est que méritée. Maintenant que s’enflent le vent de la désolation, la chaleur mortelle, les eaux envahissantes, que mes mains ne saisissent plus que le sable inerte et la terre souillée pulvérulente, que la mort hideuse s’annonce, que l’anéantissement menace, je ne peux que vous présenter ma prière. Je sais que vous vous remettrez de mes outrages avec ce temps éternel dont vous disposez. Je sais que d’autres me succéderont, plus sages, moins agressifs, moins impudents, moins imbus d’eux-mêmes. Je sais que je ne vaux que ce sort que vous ne m’avez jamais souhaité mais que l’urgence impose. Des vies innombrables attendent, tremblantes, que moi, le super-prédateur, je baisse la garde jusqu’à disparaître.

Mère, je suis capable du pire comme du meilleur. Si ma soif de posséder est incommensurable, mon détachement du quotidien l’est aussi. Je suis un pur esprit avide de sécurité comme d’aventures. Ancré dans le réel que je m’invente et la tête dans le ciel insondable. Rongé d’angoisses mais ouvert à tout vent. Capable d’un égoïsme morbide et d’une immense altérité. Porté par l’intérêt immédiat mais d’une générosité improbable, contre nature. Matérialiste indécrottable et créateur impénitent.

Mère, je veux changer de voie. Arrêter les destructions, la course au profit immédiat. Me remettre à ma place, en votre sein. Protéger toute vie de ma puissance de démiurge. Aider les plus faibles, les plus atteints par mon incurie. Oublier la technique, me poser, écouter, ressentir, accueillir. Créer du beau. Réparer. Rêver. Ne rien faire. Contempler.

Vivre enfin, sans attente, sans projets, sans tordre ma réalité.

Mère, laissez-moi tenter de me transformer, revenir au carrefour où j’ai choisi la mauvaise route, repartir vers la Vie. J’ai détruit les forêts, rasé les montagnes, exploité les océans, asservi les espèces, asséché des contrées, rendu insalubres d’autres, souillé l’air, le sol, l’eau, haï, haï, ô combien haï tant d’êtres. Mais j’ai aussi créé sans objet et sans espoir, peint, sculpté, composé, chanté, conté, écrit, aimé, aimé, ô combien aimé tant d’êtres, bâti les cathédrales, les mosquées, les temples, les villes superbes, beautés sublimes jetées face au néant de mon existence, bornes intemporelles de mes faiblesses et de cette incompatibilité tragique entre mon esprit infini et mon corps si limité et définitivement mortel.

Je ne veux plus que créer le meilleur, pour le bien de tous celles et ceux qui nous accompagnent.

Parce que je rêve que la Beauté de l’Art sauvera notre Monde.

Mère, me laisserez-vous cette chance, m’accorderez-vous le temps de trouver cette voie ? Aurais-je droit à la rédemption ?

Je suis désormais devant vous, toute honte bue, car j’ai enfin découvert où m’adresser pour vous implorer. Ce songe m’a ouvert le chemin.

Vous êtes en moi et autour de moi.

Moi, l’Humain, votre enfant prodigue.

Vous, la Terre.

Mon Unique Terre à laquelle je dois la Vie.

Accueillez-moi à nouveau.

Accueillez ma supplique.

Sac de noeuds

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM

 

De temps à autre, j’aborde des problèmes de fond. Par exemple les nœuds de lacets.

Il m’a fallu attendre tant de décennies avant de m’affranchir, avant d’oser abandonner le double nœud. Oui, je sais, c’était risqué, un coup de folie, une grosse fatigue, une soudaine raideur dans les reins. Bref, ce matin-là, j’ai déclaré forfait au premier nœud, je me suis levé et, la tête dans les épaules, la peur au ventre, les bras en avant pour parer la chute, j’ai essayé un pas, puis deux, puis plusieurs milliers comme me l’a dit mon smartphone qui m’impose les 10 000 quotidiens…et les lacets ne se sont pas défaits !

Mine de rien, ça a changé ma vie.

Défaire un double nœud relève de l’abnégation, de la patience, de la bienveillance pour cet artefact récalcitrant, bref des qualités pour lesquelles je ne suis pas sûr d’avoir été bien doté à la naissance. Et comme je jette mes chaussures le soir, lacets en place, c’est le matin, moment où je ne suis pas au mieux de ma forme, que je dois m’appuyer ces horripilants spaghettis refusant de céder. Alors que maintenant, je tire n’importe quel bout et, dans un scritch-scritch agréable, tout vient à moi, se délite, s’offre dans la douceur…Le bonheur !

Mais désormais une question me taraude. Pourquoi m’avoir appris, m’avoir imposé, m’avoir obligé le double nœud, protocole tellement ancré en moi qu’il m’a fallu atteindre cet âge respectable pour le mettre en défaut ?

Je me dis parfois que les temps ont changé, que les lacets ont beaucoup évolué et que les progrés fulgurants, mais ignorés des non-initiés, de la technique lacicole, permettent de se passer de cette redondance du nœud. Encore plus de grip, l’abandon du coton pour le polyéthylène ou le nylon, une meilleure maîtrise de l’œillet ou des tensions contradictoires dans l’âme ou la tige de la chaussure, bref un ensemble cohérent rendant caduc ce double geste, donnant enfin un rôle responsable au nœud unique qui n’avait, jusqu’alors jamais pu être adulte, souffrant de ce manque de confiance… injuste, je le sais maintenant.

Peut-être que mes séances de musculation m’ont permis de franchir le seuil autorisant, par un surcroît de puissance de serrage, la tenue dans le temps du nœud simple, même au prix d’une strangulation à lui faire tirer la langue, à lui serrer le kiki, images pas si osées puisque d’aucuns lui trouvent une tête…

Mais ce qui me terrifie, c’est que, peut-être, le nœud solitaire a toujours amplement suffi mais qu’il était de tradition, que « l’on y avait toujours fait comme ça », depuis le début du lacet, depuis des temps immémoriaux, de faire un double nœud et que le tabou, l’ostracisme frappaient celui qui osait braver la loi d’airain.

Peut être que des myriades de gestes quotidiens sont inutiles.

Peut être qu’il faut tout remettre en cause, poser un regard neuf sur tout notre environnement.

Demain, je commence ma révolution.

Demain, j’abandonne la ceinture.

Le Pétrel et le Bouchon

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Le bouchon de couleur vive se balançait du creux au sommet des vagues. Les rafales arrachaient des paquets d’eau salée qui le faisait plonger mais toujours il remontait. Pourquoi en serait-il autrement ? Depuis combien de mois, combien d’années, depuis qu’il avait atteint l’océan, au gré des vents, des courants, il flottait dans les calmes plats comme dans les tempêtes déchirantes ? Lui même ne saurait le dire. Quelle mémoire peut avoir un bouchon ? Même pas celle d’un poisson rouge ! Aussi vite vécu, aussitôt oublié. Juste dans l’instant présent, violence ou légèreté, mais rien ne reste, tout est annihilé, peut-être une marque, une ombre, celles laissées par les brûlures du soleil et du sel, cicatrices des chocs, réseau de rayures scarifiant sa surface imputrescible, vécu dont il ne pouvait ou ne voulait se souvenir, oubli des instants douloureux ou de grandes joies, là, ici, vivant mais minéral, sans volonté, sans but.

Il aurait pu aller ainsi, parcourir plusieurs fois les mers du globe, se délitant peu à peu de son enveloppe, usure des siècles, cumul infini des présents, toute cette épaisseur à jamais perdue pour empoisonner, infimes particules, les eaux des océans. Ou s’échouer sur une plage d’une île du Pacifique, perle colorée dans la laisse de mer, aux côtés d’autres déchets immortels crachés par les hommes des terres abimées.

Mais un pétrel géant, croisant si près du continent glacé, soixantièmes mugissants, repéra ce bijou chatoyant dans son écrin satiné. Aimanté par sa beauté fulgurante, étrangère aux océans, dans un long vol plané à tutoyer les crêtes irisées, il plongea le bec, et hop, l’avala…

Il aurait pu comme tant d’autres de ses frères, poursuivre cette pêche mortifère, ajouter d’autres singularités précieuses à se faire exploser l’estomac, amalgame vénéneux indigeste ne laissant plus de place à la nourriture de vie, et, amaigri, sans forces, s’abattre dans les flots ou sur les rocs d’un îlot perdu des Kerguelen.

Sagesse ou hasard, il arrêta sa quête à ce premier trésor, à peine perceptible mais devenant vite nécessaire, présence chaude en son corps, cette vie si différente, en se mêlant à la sienne, lui apportant d’autres rêves. Terres brûlées, villes agitées, grouillements humains, animaux surprenants dans ces étendues vertes, arbres aux ramures luxuriantes, forêts profondes, rivières accalmées, puis toutes ces mers chaudes ou froides l’emmenant si loin de son monde en blanc et gris. Petit bouchon perdu, devenu graine d’images d’autres possibles, le grand pétrel si attacha…. viscéralement !

Si ce n’était aussi incongru, je vous confierais que l’oiseau des hautes mers se mit à en dépendre, étrange addiction. Comment expliquer que ce grand voilier qui domptait les vents pour suivre sa voie, pliant les éléments à sa volonté, ne puisse plus se passer de ce petit objet inutile, si léger, si futile ?

Le bouchon se sentait bien, lové dans l’intimité du pétrel. Autre univers, autre expérience, autant la vivre, profiter de ces instants, impressions nouvelles que le vol et les plongeons après les années à balloter dans la régularité des vagues. Sensation d’être enfin reconnu, arraché de l’anonymat de l’immensité salée pour vivre au cœur de ce prince des mers. Attachement, certes, à ce grand animal, gratitude presque charnelle pour cette vie plus riche, ces découvertes, pour ce cocon douillet offert, mais comment aimer sans mémoire ?

Drôle d’alliance, le géant et l’insignifiant, des rêves contre une présence.

Aussi incroyable que cela puisse sembler, l’oiseau gris finit par s’échapper de ses étendues désolées, à poursuivre cette quête d’une autre promesse, pour affronter chaleurs, autres vents, autres courants, autres nourritures.

Le voyage fut difficile, long, si épuisant qu’il faillit perdre plusieurs fois la vie. Exténué, il atteignit enfin les rivages d’une île verte sans une tache de neige. Il ne pouvait poursuivre plus au Nord sans mourir. Dans la douleur, dans la tristesse de l’abandon de ces songes trop différents de son monde, là, en terre étrangère, il régurgita le bouchon. Comment expliquer cette soudaine légèreté en se séparant d’un aussi faible poids ?

Son ancien trésor resta sur le sol à l’humus fertile battu par les vents, attendant que le hasard décide de le saisir ou de l’abandonner.

Je sais que le pétrel géant est revenu sauf, à défaut d’être sain, dans ses mers glacées, planant à nouveau dans les rafales violentes.

Le petit bouchon, je l’ignorais.

On m’a tout récemment rapporté qu’il n’était pas de ce plastique clinquant et sans vie qui ravage les mers du globe. Qu’il était une graine de couleur qui n’attendait que les sucs de l’oiseau géant pour s’éveiller à la vie. Et que, sur cette île déserte, il était devenu un arbre magnifique où les oiseaux de mers pouvaient s’abriter de la furie des ouragans.

J’aimerais qu’il en soit ainsi de tous les bouchons perdus des océans.

Partons vers le Sud

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et présente dans 129 distributeurs d’histoires courtes

Non mais qu’est-ce qu’elle vient faire ici celle-là ? Elle ne sait pas que c’est mon territoire ? Si tu franchis ma frontière, faut que tu t’attendes à des menaces, grimaces guerrières à te coller des cauchemars, haka de la rue. En général, ça suffit quand l’intrus découvre ma tête de dragon couturé et que je me dresse, 95 kg, 1m 95, en bombant le torse et tapant des pieds, tout juste si je ne me frappe pas la poitrine, t’as intérêt à filer doux si tu veux éviter les coups de lattes ou de battoirs. Pour les plus imbéciles qu’ont cramé leurs derniers neurones, je redeviens un primate basique, le mâle dominant, même si je ne bats pas pour les femelles, seulement pour mes 4 m² sous le distributeur de billets de banque le plus juteux de la Ville.

Alors quand cette souris grise s’est assise à côté de moi avec son clébard crasseux au début de l’après-midi, profitant de l’heure où la Konigsbrau te mets dans ce brouillard laiteux que tu essaies d’atteindre depuis le matin, je n’ai pas eu mes réflexes de warrior. Et puis, tu ne bouscules pas une femme, question de principe. Elles en bavent bien plus que les mecs, c’est pour ça que j’ai juste grogné en direction du bâtard qu’a vite baissé la tête, la queue entre les jambes, soumise la pauvre bête, pas habituée au regard fou des dragons.

Et l’autre, elle regardait ailleurs, mine de rien, pas gênée, assise sur le sol humide, même pas un plastique pour se mettre les fesses au sec, le genre tête en l’air, en général, ça ne croupit pas longtemps dans la rue.

Je ne sais pas trop comment je me suis rendu compte que c’était une femme, vu les nippes qu’elle avait empilées. Faut dire qu’il faisait vachement froid, c’était pas possible, en général ici t’as que la pluie et quasi pas de neige… Peut-être son format modèle réduit. Peut-être la façon dont elle s’est assise, en tirant sur son manteau pour ne pas le froisser, tellement incongru que, même en la regardant seulement depuis ma vision périphérique, je me suis dit que cette petite chose avait gardé un peu de classe.

J’allais lui jeter un « casse-toi » bien méchant, genre pit-bull énervé, quand elle a tourné la tête et m’a planté ses yeux dans les miens.

Quand tu vis au ras du sol, que tu ne vois des gens que leur pieds, que tu n’es considéré que comme un objet pas bien ragoutant qui pollue le trottoir et agace les honnêtes citoyens qui viennent retirer leur argent liquide, tu n’as plus l’habitude des regards directs. Ses yeux étaient brillants, pas le regard résigné de ceux qui ont tout abandonné et ne traînent plus que leur carcasse vide dans la rue. Ils étaient noir profond. Ils se sont vrillés dans les miens tout délavés, je n’avais pas de barrière pour m’opposer à tout ce charbon. Je me suis senti aussi couillon que son clébard tout à l’heure quand je l’avais calculé… et j’ai tourné la tête vers la rue. Elle m’a dit « Tina ». Ça m’a fait bizarre, j’ai pensé à Margaret Thatcher avec son TINA (There Is No Alternative). Prémonitoire ?  Puis, comme je ne disais rien, les yeux fixés sur la chaussée, elle a continué « Et toi ? ». Je lui ai répondu, toujours sans la regarder «  Karnak ». Alors elle m’a appelé et quand je me suis tourné vers elle, elle m’a donné le plus beau sourire de ma vie, je m’en rappelle encore, elle était tout entière en face de moi, pas de peur, pas de folie, juste une telle confiance en moi, en ma capacité de la protéger que je me suis dit, « T’inquiètes, petite, je vais le faire le job ».

Voilà. Des vraies présentations ma chère, sans chichis, sans tout le tralala. Comme ça caillait toujours, je lui ai laissé un peu de place sur mon carton doublé d’un plastique, elle s’est appuyée contre moi, elle n’était pas bien épaisse, de toute façon dans la rue les gras sont des indics, mais c’est fou ce qu’elle me donnait comme chaleur. On a tenu comme ça jusqu’à l’heure où les bons chrétiens rentrent chez eux, on devait les émouvoir parce que la boite de maquereaux s’est remplie de pièces deux fois plus vite.

Puis j’ai emmené ces deux caves au squat, les jeunes n’ont pas ouvert la bouche quand nous sommes allés jusqu’à la chambre. Elle s’est débarrassée d’une partie de ses guenilles sur la couverture du matelas et on a fêté dignement l’arrivée de la nouvelle. J’avais fait le ravitaillement au Supermarket et il y avait deux gars de passage qu’avaient récupéré de la beu. Je ne sais plus trop comment ça s’est fini mais la Tina, question bière et pétard, elle faisait largement la maille, incroyable qu’avec un aussi petit corps elle puisse tenir mieux que moi. Bref, le lendemain matin, j’avais un putain de mal de crâne mais j’avais aussi tout contre moi son corps nu à la peau mate si douce que j’ai trouvé que c’était génial la vie et que, rien que pour l’entendre respirer calmement dans le creux de mon cou, ses cheveux en désordre lui cachant son petit nez pas vraiment propre, ça valait la peine d’avoir vécu toutes ces galères pendant tant d’années puisqu’elles m’avaient amenées jusqu’à elle.

Maintenant, tous les deux, nous sommes indestructibles. Bonnie and Clyde sans les fusils à pompe, Shrek et la Princesse Fiona en mode couleur rose bonbon, Gulliver et la Petite Fille qu’a pas grillé toutes ses allumettes. Nous sommes en plein hiver et il règne comme un printemps perpétuel au squat, je vois bien que les jeunots n’en reviennent pas que j’ai abandonné mon sale caractère. Et puis, on dirait que toute la Ville nous accueille, nous sommes « so cute », les deux tourtereaux, qu’il nous faut deux boites de maquereaux pour le plein, nous arrivons même à en mettre de côté…

Ce matin,sous le DAB, devant les clients pas rassurés, Tina s’est levée. Elle m’a tendu la main et je me suis placé debout contre elle, la Belle et la Bête, le Dragon et la Gazelle, la Biche et le Gorille.

Elle m’a dit : « Partons vers le Sud, je veux une maison et des enfants »…

Tous les cow-boys sont mortels

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM  pour le prix 70 ans de Lucky Luke 2017 .

Hommage à Simone de Beauvoir (Tous les hommes sont mortels).

Vous me surprenez Mademoiselle dans ma loge, devant mon miroir et ma table à maquillage. Vous entendez encore les applaudissements de la foule pour mon triomphe comme à chaque fois depuis soixante-dix ans. Vous scrutez mon visage, ma silhouette, tentant désespérément de déceler un quelconque signe de vieillesse ou d’avachissement. Cela est peine perdue, je suis et resterai à jamais jeune, sans rides ni raideurs, souplesse de mes trente ans.

Pouvez-vous imaginer ce que j’endure depuis si longtemps, simple personnage à deux dimensions ? Je sers de modèle aux enfants, je fais rire jeunes et moins jeunes avec mes prouesses, je suis sympathique, sers la bonne cause, neutralise les méchants sans jamais les tuer. Mais je ne suis ni de chair, ni de sang, ni de désirs. Comment tirer plus vite que son ombre, dépasser la vitesse de la lumière ? Je suis inhumain et pourtant depuis soixante-dix ans je peuple les rêves des enfants et des adultes.

Pouvez-vous imaginer que les premiers qui m’ont lu en 1947 sont morts ou si proches de la mort ? J’ai déjà usé deux dessinateurs, nombre de scénaristes. Les morts m’entourent et vous-même ne serez plus que poussière que je serai toujours aussi jeune, immortel, du moins tant que les hommes existeront, tant que cette civilisation perdurera avant que d’autres barbares ne m’envoient à l’oubli.

Ni de chair, ni de sang, ni de désirs. Les sentiments glissent sur moi. Je n’ai pas de vos humeurs, de vos passions, de vos joies, de vos traîtrises. Je suis le produit aseptisé d’un idéal de jeunesse obsolète, pétri sous la censure. Je n’ai pas d’amantes, de nuits sans fin dans une de ces alcôves borgnes de saloons enfumés où une danseuse me vendrait son corps. Savez-vous, Mademoiselle, que je donnerais mon éternité pour seulement caresser le galbe de votre hanche, boire votre vitalité à l’orée de vos lèvres ? Toutes mes aventures de papier glacé pour un seul de vos râles, abandon d’amour. Et enfin ma vie pour que votre ventre s’arrondisse et donne une vraie existence à un être qui nous ressemble ?

J’erre d’album en album, mon sourire et mon flegme sont de façade, vous ne pouvez percevoir le vide de ma condition, vous pouvez m’aduler, m’aimer même, mais ne voyez vous pas que je ne suis qu’un pâle miroir humain ?
Il faut que je sois lisse, ni aspérités ni cicatrices, je n’ai droit à aucune faiblesse. Ces tyrans m’ont même enlevé la seule joie qui m’était accordée, mon tabac à rouler remplacé par un bien trop politiquement correct brin d’herbe.

Et je serai ainsi pour des siècles de siècles.

Mademoiselle, n’essayez pas de me ramener à votre univers, en espérant secrètement que je vous cèderai bien un peu de ma jouvence en échange de quelques émois ou sentiments. Bien d’autres s’y sont essayées. Vous n’êtes pour moi qu’une, parmi une longue série, de ces folles de la vie qui croyaient m’aspirer un peu d’éternité. Vous n’êtes qu’un brin d’herbe parmi d’autres qui tapissent cette immense étendue que je parcours de ma vue sans jamais pouvoir m’y étendre.

Mademoiselle, laissez-moi maintenant que la fête est passée, laissez-moi retrouver cette intimité entre deux albums, cette non-existence à laquelle j’aspire tant, avant que je ne sois à nouveau exhibé sous les spots d’un énième album.

Mademoiselle, laissez-moi, quittez cette non-pièce sans vous retourner, que je sois le seul à me repaître de ma transformation, statue de sel figée devant son miroir jusqu’à ce qu’un de mes tyrans ne me ranime.

Spalt der Schüchternheit

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et présente, dans sa version allemande, dans 1 distributeur d’histoires courtes à la gare de Zürich.

Version en français

Version en anglais

Version en néerlandais

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Zu lange habe ich meine Gefühle verschwiegen, doch nützt es mir nichts, sie zu unterdrücken, wenn ihre Heftigkeit mich unaufhörlich aufwühlt. Ich hatte nicht vor, Sie Ihnen gegenüber zu äußern, da es ja keinen Ausweg gibt. Sie haben Ihr Leben und ich meines. Wir sind jeweils glücklich mit den Unsrigen. Warum einen Sturm entfachen, warum die Möglichkeit eines anderen Lebens andeuten, da wir doch beide wissen, dass der Weg, den wir gewählt haben, der der Vernunft ist? Gewiss, er mag recht fad erscheinen gegenüber den Torheiten der Leidenschaft, aber wir haben genug erlebt, um zu wissen, dass sich auf dem Gipfel eines Vulkans nichts erbauen lässt.

Aber vielleicht gebe ich mich Illusionen hin und schreibe Ihnen Gedanken zu, die nur in meinen Träumereien existieren. Es kann sein, dass diese Worte Sie erstaunen, diese Gefühle Sie erschüttern, dass Sie dort nur Freundschaft sehen, wo ich mir einer gegenseitigen Liebe gewiss war. In diesem Fall seien Sie mir nicht böse, weisen Sie mich nicht zurück! Sehen Sie darin einfach nur die Zeichen einer Verirrung! Ich bin töricht genug zu hoffen, dass Sie mir, dank Ihres Urteilsvermögens, diese unschickliche Zurschaustellung zu verzeihen wissen.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Gleich als ich Sie bemerkt habe, habe ich gewusst, dass Sie mir nicht würden gleichgültig sein können. Was ist das Geheimnis dieser unmittelbaren Erkenntnis? Eine Seinsweise, die verschüttete Kindheitserinnerungen wachruft? Die unaufhörliche Suche nach einem weiblichen Ideal über die Mutterfigur oder die Erinnerung an meine ersten erotischen Regungen? Oder sind es sehr viel prosaischere Prozesse wie zum Beispiel der Geruch oder der verborgene Mechanismus einer guten genetischen Kompatibilität? Schon als ich Sie habe gehen sehen, diesen jugendlichen Gang, diese Anmut Ihres Körpers und diesen geraden Blick, diesen strahlenden, dem anderen gegenüber freundlichen Blick, habe ich gewusst, dass ich dem erlegen sein würde.

Oh, es war ein langsamer, verborgener Prozess, aber er hat seine Spuren hinterlassen und sich aus all diesen unbedeutenden Momenten in Ihrer Gegenwart gespeist! Die Monate sind vergangen, vielleicht Jahre, ich weiß es nicht, doch eines Tages musste es so kommen, dass wir aufhörten, einander zu begegnen, dass wir miteinander sprachen und uns offenbarten, ein paar beliebige gewechselte Sätze, der Beginn einer Freundschaft.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. An diesem Abend, als Sie dort im Sonnenlicht standen, von den Strahlen der untergehenden Sonne in keiner Weise irritiert, da hat es mich überwältigt. Haben Sie meine Befangenheit bemerkt, während ich mich im schützenden Schatten der schräg einfallenden Sonne verbarg? Ich, für gewöhnlich so redegewandt, war derart aufgewühlt, dass ich mit Ihnen keine Unterhaltung führen konnte. Haben Sie meine Verlegenheit gespürt, meine chaotische Sprechweise? Es ist ein Klischee, das zu schreiben, aber es war genau das, was ich empfunden habe: Ich war sprachlos. Geblendet durch das, was von Ihnen ausging. Der Eindruck war so stark, dass Ihr Bild mir tief ins Gedächtnis eingegraben geblieben ist. Diese Augen, die sich aufgehellt hatten, in ihrer Schönheit durch ein dezentes Make-up betont. Diese ungebändigten Haare mit den verblassten Farbsträhnen. Dieser warme Teint, hervorgehoben durch ein paar Sommersprossen. Dieses verhaltene Lächeln, fast rätselhaft, vielleicht leicht spöttisch. Ihre nackten Schultern in der Hitze des Sommers. Sie blickten mich unverwandt an, Sie erwarteten mich, und ich musste den Zauber abschütteln, der mich lähmte. Wir sind in unserer eigenen kleinen Welt gewesen, uns der Gespräche unserer Nachbarn kaum bewusst, vertrauensvoll intime Worte wechselnd, als wären wir ein altes Liebespaar und als gäbe es kein Tabu zwischen uns… Es ist schmerzlich gewesen, Sie in der kühlen Nacht zu verlassen.

Der Höhepunkt dieses totemistischen Abends ist nie überschritten worden. Wir haben losen Kontakt, mal ist er trivial, mal herzlich, mal distanziert, mal sehr eng. Mehrmals habe ich versucht, Sie allein anzutreffen, weil ich wissen wollte, was in Ihrem Bauch, Ihrem Herzen, Ihrem Kopf vor sich ging, aber Sie haben sich immer entzogen.

Und als ich, der vielen Male überdrüssig, die ich die Initiative ergriffen hatte, ohne Erwiderung Ihrerseits, mich bereit fühlte aufzugeben, von dieser Suche abzulassen, da ermutigten Sie mich plötzlich durch ein strahlendes Lächeln, einen warmherzigen Blick, ein Handzeichen.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Ich weiß, dass wir einander erkannt haben, dass wir aus demselben Stoff der Träume gemacht sind. Dass wir in unseren Worten leben, in unserem Kopf. Dass unsere Innenwelt sehr viel weiter ist als diese drei Dimensionen, die unseren Körper begrenzen. Dass wir bei den gleichen schönen Dingen, den gleichen Emotionen erbeben. Dass wir aus demselben Holz der Schimären geschnitzt sind. Ich weiß, dass dieses Gefühl der Zugehörigkeit uns übersteigt und dass unsere wesentlichen Bande fortbestehen werden. Schließlich weiß ich, dass Sie sehr viel besonnener sind als ich, dass Sie akzeptiert haben, dass diese Liebe in diesem Leben nicht ausgelebt werden kann und dass wir beide nur zärtlich über ihren Schaum streichen dürfen.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Wir sind aus demselben Holz der Feen geschnitzt. Wir sind wie diese brüderlichen Bäume, die im Wald nebeneinanderstehen. Wir wachsen zusammen heran, schöpfen aus demselben Substrat. Wir vergrößern unser Astwerk, und doch kommen unsere Zweige nie in Berührung; eine Lücke weniger Zentimeter, durch die das Sonnenlicht geht, ein zarter Spalt in unserem Laubwerk. Die Förster kennen dieses seltsame Phänomen gut. Sie wissen nicht, durch welchen Mechanismus, welche Art der Kommunikation die Bäume einen so geringen Abstand halten können, ohne einander zu berühren, wie sie sich gegenseitig zu respektieren wissen, während sie sich ausbreiten. Sie haben ihm einen poetischen Namen gegeben: Spalt der Schüchternheit.

Madame, ich akzeptiere, dass zwischen uns ein Spalt der Schüchternheit geboten ist. Ich akzeptiere, dass unsere Kommunikation ein Mysterium ist, für uns und für die anderen. Ich akzeptiere, dass diese heimliche Liebe in unseren Köpfen nistet. Ich akzeptiere, dass sich unsere Körper nie kennenlernen werden. Wir werden so nah bleiben, aber ohne uns zu berühren, während wir uns gegenseitig achten, uns gemeinsam derselben Sonne entgegen bewegen.

Madame, ich bitte Sie nur um einen einzigen Gefallen.

Dass sich über diesen Spalt der Schüchternheit hinweg unsere Zärtlichkeit ergieße.

Translated by Tatjana Marwinski

Our Crown Shyness

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et qui a été présente, dans sa version anglaise, dans les distributeurs d’histoires courtes aux USA

Version en français

Version en allemand

Version en néerlandais

Dearest, I have to tell you a secret. I have stifled my emotions for so long but I can no longer silence that which persists in tormenting me. I had not thought to tell you because it can come to nothing. You have your life and I have mine. We are each happy with what we have. Why strike discord, why try to glimpse into an unattainable world, when we each of us knows that the life that we have chosen is the way of wisdom. Of course it must seem insipid compared to a frenzy of passion, but we have lived enough to know that nothing can be built on a volcano.

But perhaps I am deluding myself and imagining that you have thoughts which, in reality, only exist in my dreams. My words perhaps surprise you, my emotion shocks you; where I see reciprocated love, you see only friendship. If this is the case, please don’t be harsh on me, don’t shun me! See it merely as misguided thoughts! I only hope that, with your understanding, you will forgive me for this outpouring of emotion.

Dearest, I have to tell you a secret. From the moment I saw you, I knew that I could never be indifferent to you. What mystery lies behind that instant realization? A manner of being which triggers long-lost childhood memories? The incessant search for a feminine ideal, be it a mother figure or the memory of a first love ? Or a much more mundane impulse such as a scent, or the unconscious knowledge of a perfect genetic compatibility? As soon as I saw you walking, your youthful appearance, the delicacy of your figure, and your unwavering and welcoming gaze, I knew that I would not resist.

Indeed, the process was slow and discreet, but it gradually took hold, nourished by each of those precious little moments in your presence! Months went by, maybe even years, but inevitably one day, our brief encounters transformed into conversations, moments of exchange and revelation, the beginnings of a friendship.

Dearest, I have to tell you a secret. It was that evening when I saw you in the waning sunlight, scarcely perturbed by its setting rays, that I was bewitched. Did you notice my confusion as I tried to hide myself in the concealing shadows of the passing day? I, usually so loquacious, was in a state of turmoil, such that I could no longer converse with you. Did you sense my confusion, or notice the chaotic cadence of my speech? What I write is, of course, a cliché but it was truly what I felt: I was left tongue-tied, awestruck by your presence. The sensation was so strong that your image remained deeply engraved in my memory. Your eyes wide and bright, intensified by discreet touches of make-up. Your tousled hair with its subtle highlights. Your flushed complexion heightened by a scattering of freckles. Your timid, almost enigmatic, even slightly mocking smile. Your shoulders bared in the summer heat. You watched me fixedly, awaiting the moment when I would be released from the spell that had transfixed me. We were disconnected from the world in a bubble from where the conversations of our neighbors were scarcely audible, exchanging intimate and guileless secrets with the trust of erstwhile lovers… Leaving you that still summer evening was an agonizing wrench.

The apogee of that momentous evening was never surpassed. Our exchanges became less intense, fluctuating between trivial and intimate, distant and close. Many times I sought to be alone with you, for I needed to know what you felt in your innermost being, in your head, in your heart, but you always evaded me. And then, just when I would grew tired of so many futile attempts that won no response from you and was ready to abandon my quest, you would suddenly send me an encouraging sign, a dazzling smile, a warm glance, a gesture of the hand.

Dearest, I have to tell you a secret. I know that we understand each other, that we are the stuff of the same dream, that our relationship exists through our words and in our heads, that our inner world is more vast than the dimensions constraining our physical beings, that we are touched by the same beauty, and the same emotions, that we share the same pipe dreams. I know that we can scarcely grasp our mutual sense of belonging, and that our fundamental affinity will endure. I also know that you are wiser than I am, that you have accepted that our love is star-crossed, that it is not destined to be lived in this life and that we can but cherish its effervescence.

Dearest, I have to tell you a secret. We are made from the same fairy wood. We are like kindred trees who stand alongside each other in the forest. We grow together, our roots anchored and nourished in the same soil. We extend our branches and yet never let them touch, a few inches between them allow the sunlight to pass through the delicately meandering fault lines in our foliage. Tree experts know about this strange phenomenon. They don’t understand how it happens, by what obscure communication trees grow their canopies while maintaining the slightest of distances to avoid touching, how they know to respect each other’s space even as they grow. They have given it the poetic name of crown shyness.

Dearest, I accept that between us there must be this reserve. I accept that our communion is a mystery as much for us as for others. I accept that our secret love nestles discreetly inside our heads. I accept that our bodies will never know each other. We will remain so close but never touch, respecting each other, growing together towards the same sun.

Dearest, I must ask one small favor of you.

That our tenderness may flow across these fault lines of timidity.

Translated by Virginia Sherman