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Sac de noeuds

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM

 

De temps à autre, j’aborde des problèmes de fond. Par exemple les nœuds de lacets.

Il m’a fallu attendre tant de décennies avant de m’affranchir, avant d’oser abandonner le double nœud. Oui, je sais, c’était risqué, un coup de folie, une grosse fatigue, une soudaine raideur dans les reins. Bref, ce matin-là, j’ai déclaré forfait au premier nœud, je me suis levé et, la tête dans les épaules, la peur au ventre, les bras en avant pour parer la chute, j’ai essayé un pas, puis deux, puis plusieurs milliers comme me l’a dit mon smartphone qui m’impose les 10 000 quotidiens…et les lacets ne se sont pas défaits !

Mine de rien, ça a changé ma vie.

Défaire un double nœud relève de l’abnégation, de la patience, de la bienveillance pour cet artefact récalcitrant, bref des qualités pour lesquelles je ne suis pas sûr d’avoir été bien doté à la naissance. Et comme je jette mes chaussures le soir, lacets en place, c’est le matin, moment où je ne suis pas au mieux de ma forme, que je dois m’appuyer ces horripilants spaghettis refusant de céder. Alors que maintenant, je tire n’importe quel bout et, dans un scritch-scritch agréable, tout vient à moi, se délite, s’offre dans la douceur…Le bonheur !

Mais désormais une question me taraude. Pourquoi m’avoir appris, m’avoir imposé, m’avoir obligé le double nœud, protocole tellement ancré en moi qu’il m’a fallu atteindre cet âge respectable pour le mettre en défaut ?

Je me dis parfois que les temps ont changé, que les lacets ont beaucoup évolué et que les progrés fulgurants, mais ignorés des non-initiés, de la technique lacicole, permettent de se passer de cette redondance du nœud. Encore plus de grip, l’abandon du coton pour le polyéthylène ou le nylon, une meilleure maîtrise de l’œillet ou des tensions contradictoires dans l’âme ou la tige de la chaussure, bref un ensemble cohérent rendant caduc ce double geste, donnant enfin un rôle responsable au nœud unique qui n’avait, jusqu’alors jamais pu être adulte, souffrant de ce manque de confiance… injuste, je le sais maintenant.

Peut-être que mes séances de musculation m’ont permis de franchir le seuil autorisant, par un surcroît de puissance de serrage, la tenue dans le temps du nœud simple, même au prix d’une strangulation à lui faire tirer la langue, à lui serrer le kiki, images pas si osées puisque d’aucuns lui trouvent une tête…

Mais ce qui me terrifie, c’est que, peut-être, le nœud solitaire a toujours amplement suffi mais qu’il était de tradition, que « l’on y avait toujours fait comme ça », depuis le début du lacet, depuis des temps immémoriaux, de faire un double nœud et que le tabou, l’ostracisme frappaient celui qui osait braver la loi d’airain.

Peut être que des myriades de gestes quotidiens sont inutiles.

Peut être qu’il faut tout remettre en cause, poser un regard neuf sur tout notre environnement.

Demain, je commence ma révolution.

Demain, j’abandonne la ceinture.

Le Pétrel et le Bouchon

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Le bouchon de couleur vive se balançait du creux au sommet des vagues. Les rafales arrachaient des paquets d’eau salée qui le faisait plonger mais toujours il remontait. Pourquoi en serait-il autrement ? Depuis combien de mois, combien d’années, depuis qu’il avait atteint l’océan, au gré des vents, des courants, il flottait dans les calmes plats comme dans les tempêtes déchirantes ? Lui même ne saurait le dire. Quelle mémoire peut avoir un bouchon ? Même pas celle d’un poisson rouge ! Aussi vite vécu, aussitôt oublié. Juste dans l’instant présent, violence ou légèreté, mais rien ne reste, tout est annihilé, peut-être une marque, une ombre, celles laissées par les brûlures du soleil et du sel, cicatrices des chocs, réseau de rayures scarifiant sa surface imputrescible, vécu dont il ne pouvait ou ne voulait se souvenir, oubli des instants douloureux ou de grandes joies, là, ici, vivant mais minéral, sans volonté, sans but.

Il aurait pu aller ainsi, parcourir plusieurs fois les mers du globe, se délitant peu à peu de son enveloppe, usure des siècles, cumul infini des présents, toute cette épaisseur à jamais perdue pour empoisonner, infimes particules, les eaux des océans. Ou s’échouer sur une plage d’une île du Pacifique, perle colorée dans la laisse de mer, aux côtés d’autres déchets immortels crachés par les hommes des terres abimées.

Mais un pétrel géant, croisant si près du continent glacé, soixantièmes mugissants, repéra ce bijou chatoyant dans son écrin satiné. Aimanté par sa beauté fulgurante, étrangère aux océans, dans un long vol plané à tutoyer les crêtes irisées, il plongea le bec, et hop, l’avala…

Il aurait pu comme tant d’autres de ses frères, poursuivre cette pêche mortifère, ajouter d’autres singularités précieuses à se faire exploser l’estomac, amalgame vénéneux indigeste ne laissant plus de place à la nourriture de vie, et, amaigri, sans forces, s’abattre dans les flots ou sur les rocs d’un îlot perdu des Kerguelen.

Sagesse ou hasard, il arrêta sa quête à ce premier trésor, à peine perceptible mais devenant vite nécessaire, présence chaude en son corps, cette vie si différente, en se mêlant à la sienne, lui apportant d’autres rêves. Terres brûlées, villes agitées, grouillements humains, animaux surprenants dans ces étendues vertes, arbres aux ramures luxuriantes, forêts profondes, rivières accalmées, puis toutes ces mers chaudes ou froides l’emmenant si loin de son monde en blanc et gris. Petit bouchon perdu, devenu graine d’images d’autres possibles, le grand pétrel si attacha…. viscéralement !

Si ce n’était aussi incongru, je vous confierais que l’oiseau des hautes mers se mit à en dépendre, étrange addiction. Comment expliquer que ce grand voilier qui domptait les vents pour suivre sa voie, pliant les éléments à sa volonté, ne puisse plus se passer de ce petit objet inutile, si léger, si futile ?

Le bouchon se sentait bien, lové dans l’intimité du pétrel. Autre univers, autre expérience, autant la vivre, profiter de ces instants, impressions nouvelles que le vol et les plongeons après les années à balloter dans la régularité des vagues. Sensation d’être enfin reconnu, arraché de l’anonymat de l’immensité salée pour vivre au cœur de ce prince des mers. Attachement, certes, à ce grand animal, gratitude presque charnelle pour cette vie plus riche, ces découvertes, pour ce cocon douillet offert, mais comment aimer sans mémoire ?

Drôle d’alliance, le géant et l’insignifiant, des rêves contre une présence.

Aussi incroyable que cela puisse sembler, l’oiseau gris finit par s’échapper de ses étendues désolées, à poursuivre cette quête d’une autre promesse, pour affronter chaleurs, autres vents, autres courants, autres nourritures.

Le voyage fut difficile, long, si épuisant qu’il faillit perdre plusieurs fois la vie. Exténué, il atteignit enfin les rivages d’une île verte sans une tache de neige. Il ne pouvait poursuivre plus au Nord sans mourir. Dans la douleur, dans la tristesse de l’abandon de ces songes trop différents de son monde, là, en terre étrangère, il régurgita le bouchon. Comment expliquer cette soudaine légèreté en se séparant d’un aussi faible poids ?

Son ancien trésor resta sur le sol à l’humus fertile battu par les vents, attendant que le hasard décide de le saisir ou de l’abandonner.

Je sais que le pétrel géant est revenu sauf, à défaut d’être sain, dans ses mers glacées, planant à nouveau dans les rafales violentes.

Le petit bouchon, je l’ignorais.

On m’a tout récemment rapporté qu’il n’était pas de ce plastique clinquant et sans vie qui ravage les mers du globe. Qu’il était une graine de couleur qui n’attendait que les sucs de l’oiseau géant pour s’éveiller à la vie. Et que, sur cette île déserte, il était devenu un arbre magnifique où les oiseaux de mers pouvaient s’abriter de la furie des ouragans.

J’aimerais qu’il en soit ainsi de tous les bouchons perdus des océans.

Partons vers le Sud

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et présente dans 129 distributeurs d’histoires courtes

Non mais qu’est-ce qu’elle vient faire ici celle-là ? Elle ne sait pas que c’est mon territoire ? Si tu franchis ma frontière, faut que tu t’attendes à des menaces, grimaces guerrières à te coller des cauchemars, haka de la rue. En général, ça suffit quand l’intrus découvre ma tête de dragon couturé et que je me dresse, 95 kg, 1m 95, en bombant le torse et tapant des pieds, tout juste si je ne me frappe pas la poitrine, t’as intérêt à filer doux si tu veux éviter les coups de lattes ou de battoirs. Pour les plus imbéciles qu’ont cramé leurs derniers neurones, je redeviens un primate basique, le mâle dominant, même si je ne bats pas pour les femelles, seulement pour mes 4 m² sous le distributeur de billets de banque le plus juteux de la Ville.

Alors quand cette souris grise s’est assise à côté de moi avec son clébard crasseux au début de l’après-midi, profitant de l’heure où la Konigsbrau te mets dans ce brouillard laiteux que tu essaies d’atteindre depuis le matin, je n’ai pas eu mes réflexes de warrior. Et puis, tu ne bouscules pas une femme, question de principe. Elles en bavent bien plus que les mecs, c’est pour ça que j’ai juste grogné en direction du bâtard qu’a vite baissé la tête, la queue entre les jambes, soumise la pauvre bête, pas habituée au regard fou des dragons.

Et l’autre, elle regardait ailleurs, mine de rien, pas gênée, assise sur le sol humide, même pas un plastique pour se mettre les fesses au sec, le genre tête en l’air, en général, ça ne croupit pas longtemps dans la rue.

Je ne sais pas trop comment je me suis rendu compte que c’était une femme, vu les nippes qu’elle avait empilées. Faut dire qu’il faisait vachement froid, c’était pas possible, en général ici t’as que la pluie et quasi pas de neige… Peut-être son format modèle réduit. Peut-être la façon dont elle s’est assise, en tirant sur son manteau pour ne pas le froisser, tellement incongru que, même en la regardant seulement depuis ma vision périphérique, je me suis dit que cette petite chose avait gardé un peu de classe.

J’allais lui jeter un « casse-toi » bien méchant, genre pit-bull énervé, quand elle a tourné la tête et m’a planté ses yeux dans les miens.

Quand tu vis au ras du sol, que tu ne vois des gens que leur pieds, que tu n’es considéré que comme un objet pas bien ragoutant qui pollue le trottoir et agace les honnêtes citoyens qui viennent retirer leur argent liquide, tu n’as plus l’habitude des regards directs. Ses yeux étaient brillants, pas le regard résigné de ceux qui ont tout abandonné et ne traînent plus que leur carcasse vide dans la rue. Ils étaient noir profond. Ils se sont vrillés dans les miens tout délavés, je n’avais pas de barrière pour m’opposer à tout ce charbon. Je me suis senti aussi couillon que son clébard tout à l’heure quand je l’avais calculé… et j’ai tourné la tête vers la rue. Elle m’a dit « Tina ». Ça m’a fait bizarre, j’ai pensé à Margaret Thatcher avec son TINA (There Is No Alternative). Prémonitoire ?  Puis, comme je ne disais rien, les yeux fixés sur la chaussée, elle a continué « Et toi ? ». Je lui ai répondu, toujours sans la regarder «  Karnak ». Alors elle m’a appelé et quand je me suis tourné vers elle, elle m’a donné le plus beau sourire de ma vie, je m’en rappelle encore, elle était tout entière en face de moi, pas de peur, pas de folie, juste une telle confiance en moi, en ma capacité de la protéger que je me suis dit, « T’inquiètes, petite, je vais le faire le job ».

Voilà. Des vraies présentations ma chère, sans chichis, sans tout le tralala. Comme ça caillait toujours, je lui ai laissé un peu de place sur mon carton doublé d’un plastique, elle s’est appuyée contre moi, elle n’était pas bien épaisse, de toute façon dans la rue les gras sont des indics, mais c’est fou ce qu’elle me donnait comme chaleur. On a tenu comme ça jusqu’à l’heure où les bons chrétiens rentrent chez eux, on devait les émouvoir parce que la boite de maquereaux s’est remplie de pièces deux fois plus vite.

Puis j’ai emmené ces deux caves au squat, les jeunes n’ont pas ouvert la bouche quand nous sommes allés jusqu’à la chambre. Elle s’est débarrassée d’une partie de ses guenilles sur la couverture du matelas et on a fêté dignement l’arrivée de la nouvelle. J’avais fait le ravitaillement au Supermarket et il y avait deux gars de passage qu’avaient récupéré de la beu. Je ne sais plus trop comment ça s’est fini mais la Tina, question bière et pétard, elle faisait largement la maille, incroyable qu’avec un aussi petit corps elle puisse tenir mieux que moi. Bref, le lendemain matin, j’avais un putain de mal de crâne mais j’avais aussi tout contre moi son corps nu à la peau mate si douce que j’ai trouvé que c’était génial la vie et que, rien que pour l’entendre respirer calmement dans le creux de mon cou, ses cheveux en désordre lui cachant son petit nez pas vraiment propre, ça valait la peine d’avoir vécu toutes ces galères pendant tant d’années puisqu’elles m’avaient amenées jusqu’à elle.

Maintenant, tous les deux, nous sommes indestructibles. Bonnie and Clyde sans les fusils à pompe, Shrek et la Princesse Fiona en mode couleur rose bonbon, Gulliver et la Petite Fille qu’a pas grillé toutes ses allumettes. Nous sommes en plein hiver et il règne comme un printemps perpétuel au squat, je vois bien que les jeunots n’en reviennent pas que j’ai abandonné mon sale caractère. Et puis, on dirait que toute la Ville nous accueille, nous sommes « so cute », les deux tourtereaux, qu’il nous faut deux boites de maquereaux pour le plein, nous arrivons même à en mettre de côté…

Ce matin,sous le DAB, devant les clients pas rassurés, Tina s’est levée. Elle m’a tendu la main et je me suis placé debout contre elle, la Belle et la Bête, le Dragon et la Gazelle, la Biche et le Gorille.

Elle m’a dit : « Partons vers le Sud, je veux une maison et des enfants »…

Tous les cow-boys sont mortels

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM  pour le prix 70 ans de Lucky Luke 2017 .

Hommage à Simone de Beauvoir (Tous les hommes sont mortels).

Vous me surprenez Mademoiselle dans ma loge, devant mon miroir et ma table à maquillage. Vous entendez encore les applaudissements de la foule pour mon triomphe comme à chaque fois depuis soixante-dix ans. Vous scrutez mon visage, ma silhouette, tentant désespérément de déceler un quelconque signe de vieillesse ou d’avachissement. Cela est peine perdue, je suis et resterai à jamais jeune, sans rides ni raideurs, souplesse de mes trente ans.

Pouvez-vous imaginer ce que j’endure depuis si longtemps, simple personnage à deux dimensions ? Je sers de modèle aux enfants, je fais rire jeunes et moins jeunes avec mes prouesses, je suis sympathique, sers la bonne cause, neutralise les méchants sans jamais les tuer. Mais je ne suis ni de chair, ni de sang, ni de désirs. Comment tirer plus vite que son ombre, dépasser la vitesse de la lumière ? Je suis inhumain et pourtant depuis soixante-dix ans je peuple les rêves des enfants et des adultes.

Pouvez-vous imaginer que les premiers qui m’ont lu en 1947 sont morts ou si proches de la mort ? J’ai déjà usé deux dessinateurs, nombre de scénaristes. Les morts m’entourent et vous-même ne serez plus que poussière que je serai toujours aussi jeune, immortel, du moins tant que les hommes existeront, tant que cette civilisation perdurera avant que d’autres barbares ne m’envoient à l’oubli.

Ni de chair, ni de sang, ni de désirs. Les sentiments glissent sur moi. Je n’ai pas de vos humeurs, de vos passions, de vos joies, de vos traîtrises. Je suis le produit aseptisé d’un idéal de jeunesse obsolète, pétri sous la censure. Je n’ai pas d’amantes, de nuits sans fin dans une de ces alcôves borgnes de saloons enfumés où une danseuse me vendrait son corps. Savez-vous, Mademoiselle, que je donnerais mon éternité pour seulement caresser le galbe de votre hanche, boire votre vitalité à l’orée de vos lèvres ? Toutes mes aventures de papier glacé pour un seul de vos râles, abandon d’amour. Et enfin ma vie pour que votre ventre s’arrondisse et donne une vraie existence à un être qui nous ressemble ?

J’erre d’album en album, mon sourire et mon flegme sont de façade, vous ne pouvez percevoir le vide de ma condition, vous pouvez m’aduler, m’aimer même, mais ne voyez vous pas que je ne suis qu’un pâle miroir humain ?
Il faut que je sois lisse, ni aspérités ni cicatrices, je n’ai droit à aucune faiblesse. Ces tyrans m’ont même enlevé la seule joie qui m’était accordée, mon tabac à rouler remplacé par un bien trop politiquement correct brin d’herbe.

Et je serai ainsi pour des siècles de siècles.

Mademoiselle, n’essayez pas de me ramener à votre univers, en espérant secrètement que je vous cèderai bien un peu de ma jouvence en échange de quelques émois ou sentiments. Bien d’autres s’y sont essayées. Vous n’êtes pour moi qu’une, parmi une longue série, de ces folles de la vie qui croyaient m’aspirer un peu d’éternité. Vous n’êtes qu’un brin d’herbe parmi d’autres qui tapissent cette immense étendue que je parcours de ma vue sans jamais pouvoir m’y étendre.

Mademoiselle, laissez-moi maintenant que la fête est passée, laissez-moi retrouver cette intimité entre deux albums, cette non-existence à laquelle j’aspire tant, avant que je ne sois à nouveau exhibé sous les spots d’un énième album.

Mademoiselle, laissez-moi, quittez cette non-pièce sans vous retourner, que je sois le seul à me repaître de ma transformation, statue de sel figée devant son miroir jusqu’à ce qu’un de mes tyrans ne me ranime.

Spalt der Schüchternheit

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et présente, dans sa version allemande, dans 1 distributeur d’histoires courtes à la gare de Zürich.

Version en français

Version en anglais

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Zu lange habe ich meine Gefühle verschwiegen, doch nützt es mir nichts, sie zu unterdrücken, wenn ihre Heftigkeit mich unaufhörlich aufwühlt. Ich hatte nicht vor, Sie Ihnen gegenüber zu äußern, da es ja keinen Ausweg gibt. Sie haben Ihr Leben und ich meines. Wir sind jeweils glücklich mit den Unsrigen. Warum einen Sturm entfachen, warum die Möglichkeit eines anderen Lebens andeuten, da wir doch beide wissen, dass der Weg, den wir gewählt haben, der der Vernunft ist? Gewiss, er mag recht fad erscheinen gegenüber den Torheiten der Leidenschaft, aber wir haben genug erlebt, um zu wissen, dass sich auf dem Gipfel eines Vulkans nichts erbauen lässt.

Aber vielleicht gebe ich mich Illusionen hin und schreibe Ihnen Gedanken zu, die nur in meinen Träumereien existieren. Es kann sein, dass diese Worte Sie erstaunen, diese Gefühle Sie erschüttern, dass Sie dort nur Freundschaft sehen, wo ich mir einer gegenseitigen Liebe gewiss war. In diesem Fall seien Sie mir nicht böse, weisen Sie mich nicht zurück! Sehen Sie darin einfach nur die Zeichen einer Verirrung! Ich bin töricht genug zu hoffen, dass Sie mir, dank Ihres Urteilsvermögens, diese unschickliche Zurschaustellung zu verzeihen wissen.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Gleich als ich Sie bemerkt habe, habe ich gewusst, dass Sie mir nicht würden gleichgültig sein können. Was ist das Geheimnis dieser unmittelbaren Erkenntnis? Eine Seinsweise, die verschüttete Kindheitserinnerungen wachruft? Die unaufhörliche Suche nach einem weiblichen Ideal über die Mutterfigur oder die Erinnerung an meine ersten erotischen Regungen? Oder sind es sehr viel prosaischere Prozesse wie zum Beispiel der Geruch oder der verborgene Mechanismus einer guten genetischen Kompatibilität? Schon als ich Sie habe gehen sehen, diesen jugendlichen Gang, diese Anmut Ihres Körpers und diesen geraden Blick, diesen strahlenden, dem anderen gegenüber freundlichen Blick, habe ich gewusst, dass ich dem erlegen sein würde.

Oh, es war ein langsamer, verborgener Prozess, aber er hat seine Spuren hinterlassen und sich aus all diesen unbedeutenden Momenten in Ihrer Gegenwart gespeist! Die Monate sind vergangen, vielleicht Jahre, ich weiß es nicht, doch eines Tages musste es so kommen, dass wir aufhörten, einander zu begegnen, dass wir miteinander sprachen und uns offenbarten, ein paar beliebige gewechselte Sätze, der Beginn einer Freundschaft.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. An diesem Abend, als Sie dort im Sonnenlicht standen, von den Strahlen der untergehenden Sonne in keiner Weise irritiert, da hat es mich überwältigt. Haben Sie meine Befangenheit bemerkt, während ich mich im schützenden Schatten der schräg einfallenden Sonne verbarg? Ich, für gewöhnlich so redegewandt, war derart aufgewühlt, dass ich mit Ihnen keine Unterhaltung führen konnte. Haben Sie meine Verlegenheit gespürt, meine chaotische Sprechweise? Es ist ein Klischee, das zu schreiben, aber es war genau das, was ich empfunden habe: Ich war sprachlos. Geblendet durch das, was von Ihnen ausging. Der Eindruck war so stark, dass Ihr Bild mir tief ins Gedächtnis eingegraben geblieben ist. Diese Augen, die sich aufgehellt hatten, in ihrer Schönheit durch ein dezentes Make-up betont. Diese ungebändigten Haare mit den verblassten Farbsträhnen. Dieser warme Teint, hervorgehoben durch ein paar Sommersprossen. Dieses verhaltene Lächeln, fast rätselhaft, vielleicht leicht spöttisch. Ihre nackten Schultern in der Hitze des Sommers. Sie blickten mich unverwandt an, Sie erwarteten mich, und ich musste den Zauber abschütteln, der mich lähmte. Wir sind in unserer eigenen kleinen Welt gewesen, uns der Gespräche unserer Nachbarn kaum bewusst, vertrauensvoll intime Worte wechselnd, als wären wir ein altes Liebespaar und als gäbe es kein Tabu zwischen uns… Es ist schmerzlich gewesen, Sie in der kühlen Nacht zu verlassen.

Der Höhepunkt dieses totemistischen Abends ist nie überschritten worden. Wir haben losen Kontakt, mal ist er trivial, mal herzlich, mal distanziert, mal sehr eng. Mehrmals habe ich versucht, Sie allein anzutreffen, weil ich wissen wollte, was in Ihrem Bauch, Ihrem Herzen, Ihrem Kopf vor sich ging, aber Sie haben sich immer entzogen.

Und als ich, der vielen Male überdrüssig, die ich die Initiative ergriffen hatte, ohne Erwiderung Ihrerseits, mich bereit fühlte aufzugeben, von dieser Suche abzulassen, da ermutigten Sie mich plötzlich durch ein strahlendes Lächeln, einen warmherzigen Blick, ein Handzeichen.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Ich weiß, dass wir einander erkannt haben, dass wir aus demselben Stoff der Träume gemacht sind. Dass wir in unseren Worten leben, in unserem Kopf. Dass unsere Innenwelt sehr viel weiter ist als diese drei Dimensionen, die unseren Körper begrenzen. Dass wir bei den gleichen schönen Dingen, den gleichen Emotionen erbeben. Dass wir aus demselben Holz der Schimären geschnitzt sind. Ich weiß, dass dieses Gefühl der Zugehörigkeit uns übersteigt und dass unsere wesentlichen Bande fortbestehen werden. Schließlich weiß ich, dass Sie sehr viel besonnener sind als ich, dass Sie akzeptiert haben, dass diese Liebe in diesem Leben nicht ausgelebt werden kann und dass wir beide nur zärtlich über ihren Schaum streichen dürfen.

Madame, ich schulde Ihnen ein Geständnis. Wir sind aus demselben Holz der Feen geschnitzt. Wir sind wie diese brüderlichen Bäume, die im Wald nebeneinanderstehen. Wir wachsen zusammen heran, schöpfen aus demselben Substrat. Wir vergrößern unser Astwerk, und doch kommen unsere Zweige nie in Berührung; eine Lücke weniger Zentimeter, durch die das Sonnenlicht geht, ein zarter Spalt in unserem Laubwerk. Die Förster kennen dieses seltsame Phänomen gut. Sie wissen nicht, durch welchen Mechanismus, welche Art der Kommunikation die Bäume einen so geringen Abstand halten können, ohne einander zu berühren, wie sie sich gegenseitig zu respektieren wissen, während sie sich ausbreiten. Sie haben ihm einen poetischen Namen gegeben: Spalt der Schüchternheit.

Madame, ich akzeptiere, dass zwischen uns ein Spalt der Schüchternheit geboten ist. Ich akzeptiere, dass unsere Kommunikation ein Mysterium ist, für uns und für die anderen. Ich akzeptiere, dass diese heimliche Liebe in unseren Köpfen nistet. Ich akzeptiere, dass sich unsere Körper nie kennenlernen werden. Wir werden so nah bleiben, aber ohne uns zu berühren, während wir uns gegenseitig achten, uns gemeinsam derselben Sonne entgegen bewegen.

Madame, ich bitte Sie nur um einen einzigen Gefallen.

Dass sich über diesen Spalt der Schüchternheit hinweg unsere Zärtlichkeit ergieße.

Translated by Tatjana Marwinski

Our Crown Shyness

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et présente, dans sa version anglaise, dans 52 distributeurs d’histoires courtes aux USA

Version en français

Version en allemand

Dearest, I have to tell you a secret. I have stifled my emotions for so long but I can no longer silence that which persists in tormenting me. I had not thought to tell you because it can come to nothing. You have your life and I have mine. We are each happy with what we have. Why strike discord, why try to glimpse into an unattainable world, when we each of us knows that the life that we have chosen is the way of wisdom. Of course it must seem insipid compared to a frenzy of passion, but we have lived enough to know that nothing can be built on a volcano.

But perhaps I am deluding myself and imagining that you have thoughts which, in reality, only exist in my dreams. My words perhaps surprise you, my emotion shocks you; where I see reciprocated love, you see only friendship. If this is the case, please don’t be harsh on me, don’t shun me! See it merely as misguided thoughts! I only hope that, with your understanding, you will forgive me for this outpouring of emotion.

Dearest, I have to tell you a secret. From the moment I saw you, I knew that I could never be indifferent to you. What mystery lies behind that instant realization? A manner of being which triggers long-lost childhood memories? The incessant search for a feminine ideal, be it a mother figure or the memory of a first love ? Or a much more mundane impulse such as a scent, or the unconscious knowledge of a perfect genetic compatibility? As soon as I saw you walking, your youthful appearance, the delicacy of your figure, and your unwavering and welcoming gaze, I knew that I would not resist.

Indeed, the process was slow and discreet, but it gradually took hold, nourished by each of those precious little moments in your presence! Months went by, maybe even years, but inevitably one day, our brief encounters transformed into conversations, moments of exchange and revelation, the beginnings of a friendship.

Dearest, I have to tell you a secret. It was that evening when I saw you in the waning sunlight, scarcely perturbed by its setting rays, that I was bewitched. Did you notice my confusion as I tried to hide myself in the concealing shadows of the passing day? I, usually so loquacious, was in a state of turmoil, such that I could no longer converse with you. Did you sense my confusion, or notice the chaotic cadence of my speech? What I write is, of course, a cliché but it was truly what I felt: I was left tongue-tied, awestruck by your presence. The sensation was so strong that your image remained deeply engraved in my memory. Your eyes wide and bright, intensified by discreet touches of make-up. Your tousled hair with its subtle highlights. Your flushed complexion heightened by a scattering of freckles. Your timid, almost enigmatic, even slightly mocking smile. Your shoulders bared in the summer heat. You watched me fixedly, awaiting the moment when I would be released from the spell that had transfixed me. We were disconnected from the world in a bubble from where the conversations of our neighbors were scarcely audible, exchanging intimate and guileless secrets with the trust of erstwhile lovers… Leaving you that still summer evening was an agonizing wrench.

The apogee of that momentous evening was never surpassed. Our exchanges became less intense, fluctuating between trivial and intimate, distant and close. Many times I sought to be alone with you, for I needed to know what you felt in your innermost being, in your head, in your heart, but you always evaded me. And then, just when I would grew tired of so many futile attempts that won no response from you and was ready to abandon my quest, you would suddenly send me an encouraging sign, a dazzling smile, a warm glance, a gesture of the hand.

Dearest, I have to tell you a secret. I know that we understand each other, that we are the stuff of the same dream, that our relationship exists through our words and in our heads, that our inner world is more vast than the dimensions constraining our physical beings, that we are touched by the same beauty, and the same emotions, that we share the same pipe dreams. I know that we can scarcely grasp our mutual sense of belonging, and that our fundamental affinity will endure. I also know that you are wiser than I am, that you have accepted that our love is star-crossed, that it is not destined to be lived in this life and that we can but cherish its effervescence.

Dearest, I have to tell you a secret. We are made from the same fairy wood. We are like kindred trees who stand alongside each other in the forest. We grow together, our roots anchored and nourished in the same soil. We extend our branches and yet never let them touch, a few inches between them allow the sunlight to pass through the delicately meandering fault lines in our foliage. Tree experts know about this strange phenomenon. They don’t understand how it happens, by what obscure communication trees grow their canopies while maintaining the slightest of distances to avoid touching, how they know to respect each other’s space even as they grow. They have given it the poetic name of crown shyness.

Dearest, I accept that between us there must be this reserve. I accept that our communion is a mystery as much for us as for others. I accept that our secret love nestles discreetly inside our heads. I accept that our bodies will never know each other. We will remain so close but never touch, respecting each other, growing together towards the same sun.

Dearest, I must ask one small favor of you.

That our tenderness may flow across these fault lines of timidity.

Translated by Virginia Sherman

Fissure de timidité

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM  et présente dans 128 distributeurs d’histoires courtes 

Version en anglais

Version en allemand

Madame, je vous dois une confidence. J’ai trop longtemps tu mes sentiments mais rien ne me sert de les réprimer si leur violence n’a de cesse de me bouleverser. Je ne pensais pas vous les exprimer puisqu’il n’y a pas d’issue. Vous avez votre vie et j’ai la mienne. Nous sommes heureux chacun avec les nôtres. Pourquoi soulever une tempête, pourquoi laisser entrevoir un autre possible, puisque nous savons l’un et l’autre que la voie que nous avons choisie est celle de la sagesse ? Certes, elle peut paraître bien mièvre face aux folies de la passion, mais nous avons assez vécu pour savoir que rien ne peut se construire au sommet d’un volcan.

Mais je m’illusionne peut-être et vous accorde une identité de pensée qui n’existe que dans mes songes. Peut-être que ces mots vous étonnent, ces sentiments vous choquent, vous ne voyiez qu’une amitié là où j’étais certain d’un amour partagé. Dans ce cas ne m’en veuillez pas, ne me rejetez pas ! N’y percevez que les signes d’un égarement ! J’ai la faiblesse d’espérer que, grâce à votre discernement, vous saurez me pardonner cet étalage indécent.

Madame, je vous dois une confidence. Dès que je vous ai aperçue, j’ai su que vous ne pourriez m’être indifférente. Quel est le mystère de cette reconnaissance immédiate ? Une façon d’être qui évoque les souvenirs enfouis de l’enfance ? La recherche incessante d’un idéal féminin à travers la figure de la mère ou le souvenir de mes premiers émois ? Ou des processus beaucoup plus prosaïques tels que l’odeur ou le mécanisme inconnu d’une bonne compatibilité génétique ? Dès que je vous ai vu marcher, cette allure juvénile, cette finesse de votre corps, et ce regard droit, ce regard brillant accueillant l’autre, j’ai su que j’allais succomber.

Oh, le processus fut lent, souterrain, mais il a tracé son sillon et s’est alimenté de tous ces insignifiants moments en votre présence ! Les mois ont passé, peut-être les années, je ne sais, mais il a bien fallu un jour que l’on cesse de se croiser, que l’on se parle et se découvre, quelques phrases quelconques échangées, le début d’une amitié.

Madame, je vous dois une confidence. C’est ce soir-là, quand vous étiez dans la lumière du soleil, nullement gênée par les rayons du couchant, que j’ai chaviré. Avez-vous perçu mon embarras alors que je me cachais dans l’ombre protectrice du soleil rasant ? Moi d’ordinaire si disert, mon trouble était tel que je ne pouvais vous faire la conversation. Avez-vous senti ma gêne, mon élocution chaotique ? C’est un cliché de l’écrire mais c’était exactement ce que je ressentais : je restais sans voix. Ébloui par ce qui émanait de vous. L’impression était si forte que votre image m’est restée profondément gravée dans la mémoire. Ces yeux devenus clairs, magnifiés par un maquillage discret. Ces cheveux indisciplinés aux mèches de couleur moins soutenue. Cette chaude carnation rehaussée par quelques éphélides. Ce sourire réservé, presque énigmatique, peut-être légèrement moqueur. Vos épaules nues dans la chaleur de l’été. Vous ne me lâchiez pas du regard, vous m’attendiez et je devais secouer le charme qui me paralysait. Nous avons été dans notre bulle, les discussions de nos voisins à peine conscientes, échangeant des propos intimes en toute confiance, comme si nous étions des anciens amants et que rien n’était tabou entre nous… De vous quitter dans la nuit fraîche a été un arrachement.

L’acmé de cette soirée totémique n’a jamais été dépassée. Nos échanges sont distendus, parfois triviaux, parfois chaleureux, parfois distants, parfois fusionnels. Maintes fois, j’ai tenté de vous retrouver seule parce que je voulais savoir ce que vous aviez dans votre ventre, dans votre cœur, dans votre tête, mais vous vous êtes toujours échappée. Et quand, lassé d’avoir pris tant d’initiatives sans retour de votre part, je me sentais prêt à abandonner, à renoncer à cette quête, soudain vous m’encouragiez d’un sourire éclatant, d’un regard chaleureux, d’un signe de la main.

Madame, je vous dois une confidence. Je sais que nous nous sommes reconnus, que nous sommes constitués de la même matière de rêves. Que nous vivons dans nos mots, dans notre tête. Que notre monde intérieur est bien plus vaste que ces trois dimensions limitant notre corps. Que nous vibrons aux mêmes beautés, aux mêmes émotions. Que nous sommes du même bois de chimères. Je sais que ce sentiment d’appartenance nous dépasse et que nos liens essentiels perdureront. Je sais enfin que vous êtes bien plus sage que moi, que vous avez accepté que cet amour ne puisse être vécu dans cette vie et que nous devons tous les deux seulement en caresser l’écume.

Madame, je vous dois une confidence. Nous sommes du même bois de fées. Nous sommes comme ces arbres frères qui se côtoient dans la forêt. Nous grandissons ensemble, puisons dans le même substrat. Nous augmentons notre ramure et pourtant, jamais nos branches n’entrent en contact, quelques centimètres d’espace par où passe la lumière du soleil, légère faille entre nos frondaisons. Les forestiers connaissent bien ce phénomène étrange. Ils ignorent par quel mécanisme, par quelle sorte de communication, les arbres peuvent se tenir à une si faible distance sans se toucher, comment ils savent se respecter tout en se développant. Ils lui ont donné un nom poétique : les fissures de timidité.

Madame, j’accepte qu’entre nous s’impose une fissure de timidité. J’accepte que notre communion soit un mystère pour nous et pour les autres. J’accepte que cet amour secret se love dans nos têtes. J’accepte que nos corps ne se connaissent jamais. Nous resterons si proches mais sans nous toucher, nous respectant, évoluant ensemble vers le même soleil.

Madame, je vous demande une seule faveur.

Qu’à travers cette fissure de timidité, s’épanche notre tendresse.

La photo

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM  et présente dans 129 distributeurs d’histoires courtes 

Il s’en rappelle bien alors qu’il était tout jeune. Peut-être huit ans. Il était fou de cyclisme. Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, le Tour de France ! Son père l’avait emmené voir une course tout près de chez lui. Ils s’étaient placés presque en haut de la côte, la foule en haie d’honneur de part et d’autre de la route. Pas des champions non, mais des amateurs courageux qui grimaçaient sous l’effort. Il avait pris une photo des premiers coureurs avec son Kodak Instamatic et sauté de joie en sortant de chez le photographe car elle était réussie et bien nette. Les deux coureurs de tête, roue dans la roue, regard fixé sur le sommet, les spectateurs de l’autre côté, les bras levés, hommes, femmes, enfants, la lumière crue sous le soleil ardent découpant les ombres sur l’asphalte. Quand il avait voulu la mettre dans sa chambre, dans le petit cadre que lui avait offert sa grand-mère, sa mère avait refusé tout net et sèchement confisqué la photo. Il avait menacé, hurlé, pleuré, crié son incompréhension devant une telle injustice, mais sa mère s’était murée et avait tenu bon. Son père n’avait pas soutenu son regard implorant.

Il s’en souvient comme si c’était hier. C’était sa première déchirure.

Maintenant il est là, à cinquante ans, un bouquet de fleurs à la main, à l’heure du goûter devant cette ferme, à attendre qu’une vieille dame lui ouvre la porte.

Il ne la connaît pas. Comment est cette femme ? Comment va-t-elle l’accueillir ? Il est là, ses fleurs de toutes les couleurs à la main, leurs odeurs lui montant à la tête. Il est là, son cœur tape tandis que les pas approchent et que la porte s’ouvre.

Non, il ne la connaît pas mais il la regarde comme son père a dû la regarder quand elle était très jeune. Enfin, son vrai père. Le biologique. Pas son père d’amour, beau-père, bon-père, brave-père, faux-père, père vélo, celui qui l’a reconnu et élevé, celui qui est mort trop tôt, les laissant s’effondrer.

Il s’imagine dans le corps de ce père biologique, dans sa tête… Étrange de vouloir se glisser dans la peau de quelqu’un qui l’a conçu mais qu’il n’a jamais connu, qui l’a abandonné lâchement dans le ventre de sa mère, qui s’est marié à cette autre femme qui lui fait face maintenant. Elle le regarde, et il voit distinctement dans ses yeux qu’elle reconnaît, dans ses propres traits, ceux de son mari. A travers lui, elle reconnaît les yeux, le menton, le nez, les mains puissantes de celui qu’elle a tant aimé et qui lui a donné trois enfants. Ses yeux se mouillent parce qu’elle a maintenant, en face d’elle, comme un avatar inattendu de son mari, mort si tôt lui aussi.

Elle ne lui dit rien mais lui ouvre les bras. Pour accueillir ce double, dont elle connaît l’existence depuis toujours, bien qu’elle ne l’ait jamais vu. Elle ouvre les bras pour accepter ce fruit en terre étrangère de son mari, avant qu’il ne la connaisse. Pour reconnaître comme sien cet enfant adulte adultère souffrant.

Et lui la serre, cette petite dame que son père biologique a aimée. Il la serre comme pour effacer toutes ces années de douleurs, toutes ces années de mensonges, ces déchirures et incompréhensions. Il la serre pour l’accepter, cette autre mère. Pour effacer ce qui aurait dû être, ce qu’il aurait aimé vivre, son vrai père restant avec sa vraie mère, ne l’abandonnant pas, fondant une fratrie imaginaire, famille unique plutôt que ces deux familles éclatées par les conventions des années 1960, fille-mère rejetée, paternité non assumée…

Il est là, assis à la table de la cuisine, un café froid et des gâteaux secs, les fleurs dans un vase. Et ils sont là, rentrés de leur travail, réunis chez leur mère, deux frères et une sœur devant lui, leur nouveau frère, ou plutôt leur ancien frère mais qui n’existait pas quelques minutes avant. Leur grand frère. Cet homme hésitant qui ose à peine les regarder et qui pourtant, dans chacun de leurs visages reconnaît son propre visage.

Un frère a retrouvé sa fratrie. Ils sont désormais quatre. Ils ne se quitteront plus.

Alors, il leur montre la photo découverte dans le coffre à bijoux de sa mère après sa mort, photo déchirée, re-scotchée. Et là, en noir et blanc, avant que les coureurs cyclistes ne les cachent dans leur effort, parmi les spectateurs enthousiastes, acclamant les athlètes, un homme, deux garçons et une fille plus jeunes que lui.

Son père biologique et sa nouvelle fratrie.

Zorro

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM .

C’est à mon tour. Tous les convives se tournent vers moi, je suis sous les projecteurs, et je déteste ça. Je jette un regard implorant vers le clown à côté de moi qui fait semblant de s’intéresser à ses mains. Il a raison, c’est la règle du jeu, je dois me lancer toute seule.

Comment leur expliquer que j’aime le mec le plus perché, le plus barré de la ville ? Même pas boarder-line, carrément out-line. Je m’étonne tous les jours, à voir ses pitreries, ses éclats, ses coups d’épée contre les moulins à vent, sa totale inadaptation à ce monde, pourquoi il n’est pas encore sous camisole chimique, ou de force, dans un univers capitonné bien mieux adapté à ses coups de tête. Probablement parce que c’est un grand simulateur, capable de vous débiter les plus profondes inepties, à vous tordre de rire, avec le plus grand sérieux. Ce doit être pour cela que moi, la petite bourgeoise, réservée, bien élevée, très mesurée, je vis avec ce grand malade depuis plus de dix ans.

Au moins je ne m’ennuie pas.

Ils s’impatientent. Je m’y jette en me sentant rougir…

Je venais d’arriver à la rédaction. La petite dernière à qui l’on refile tous les marronniers, les inaugurations glauques, les installations des nouveaux commerçants, de préférence les coiffeurs visagistes, les fêtes patronales, les kermesses des « Toujours jeunes », les enquêtes minables, les noces d’or, tout ce fatras indigeste dont la presse régionale tire son audience. Tu connais la règle des « 100 visages » ? Mes mentors me l’ont inculquée au marteau-pilon. Dans une double-page locale, tu dois te débrouiller pour pondre des articles avec un maximum de photos d’un maximum de quidams, au moins 100 au total, de façon à ce que chaque lecteur local reconnaisse au minimum un visage. C’est comme ça que tu rachètes le journal le lendemain. Malin ! Plus subtil que le temps de cerveau disponible pour te faire gober cette boisson gazeuse marronnasse dont je tairai le nom, même en rêve, pour éviter que mon Auguste de mari ne me fasse une attaque.

Depuis une semaine la rédaction croulait sous les mails d’un illuminé. Péremptoires, comminatoires, imprécatoires. Plusieurs dizaines par jour. Remarquablement bien écrits, style vieille France. J’imaginais un instit à la retraite, cheveux blancs et barbe taillée. Il convoquait la presse le vendredi soir pour assister à son action contre le mât du Dac Mo, le vendeur d’hambourgeois yankees. Un type qui voulait abattre des mâts publicitaires, ça valait bien un Don Quichotte. Tout le monde se marrait, mais comme il y avait à la même heure un pince-fesses à la mairie en présence de tous les élus prêts à lâcher leurs petites phrases au parterre de journalistes, ils m’ont collé la corvée.

Ça ne m’emballait pas du tout. J’avais à 20h une réunion de l’association de bienfaisance de l’église Saint Gildas, à 21h la générale du chœur féminin post-ménopausé de Notre Dame de la Charité et le lendemain, toute une flopée d’interviews, à commencer par l’association Plages propres qui intervenait sur le marché de bonne heure. Rien à faire de son mât. En zone commerciale. Un vendredi soir.

J’y suis allée en scooter. Le soleil se couchait. De loin, j’ai trouvé le mât beau, orangé par les rayons du soir, avec ses lettres DM qui tournaient. Un mât de cocagne. Un sémaphore. Un amer. Pourquoi tant de haine ? Bon, c’est vrai qu’il était un peu haut, même que l’on ne voyait que lui. Si tu n’aimes pas les Dac Mo comme mon cacochyme instit compulsif mythomane, cela peut agacer, mais en faire une grande cause nationale…

Au pied du mât, un attroupement. Je ne voyais rien. J’ai garé mon scooter au plus près, sorti ma carte de presse et j’ai fendu la foule pour aller interroger Pépé râleur.

Le choc. Accroché au mât par un bras, l’autre en visière face au soleil, le corps de biais les pieds calés contre la sole, un grand type, glabre, musclé, juvénile, silencieux, immobile. Avec une panoplie de Zorro, la cape au vent, le pantalon moulant, l’épée à la ceinture, une fausse moustache. Et à travers le masque d’incroyables yeux bleus rieurs. Sans même voir son visage, je suis tombée raide amoureuse de mon Buster Keaton du Dac Mo.

Il a bien fallu lui poser des questions, essayer de ne pas rire à ses déclarations grandiloquentes, faire des photos de l’artiste et de la foule (penser aux 100 visages), prendre les tracts qu’il distribuait maintenant, rappelant la loi, le règlement de publicité et l’inaction de la mairie. En vraie professionnelle, j’ai pris aussi son numéro de portable. J’ai fait un article à la fois poétique sur le personnage et documenté sur sa cause. J’ai eu les compliments du chef tout en sentant chez lui une réserve. Peut-être que la mairie n’avait pas trop apprécié…

Trois mois plus tard, le mât du Dac Mo était abattu et je me mariais avec mon clown pas vraiment triste.

Juste pour le meilleur.