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HORLOGE

Atelier d’écriture à Baud – 10 septembre 2002. Exercice : répondre à une petite annonce.

Loperhet : « Ancienne horloge de mur, tout est d’origine, très abîmée, manque la clé de remontage et la vitre. Faire offre. »

Monsieur, votre horloge ne m’intéresse plus.
Elle cadençait les temps anciens qui ont disparus.
Et remplacer la clé ou la vitre n’y changera rien.

Savez vous que le temps s’accélère bien que la Terre ralentisse ?
Productivité, gaspillage des ressources, consommation inepte, désirs vains,

Tous ces objets qui remplissent les poubelles de nos défaites,

Cadence infernale dictée par les nouveaux temps que votre horloge ignorait.

Savez vous que mon temps s’accélère à mesure que je m’enfonce dans les années,

Une heure dans ma prime jeunesse, une seconde en cette vieillesse ?

Monsieur, tous ces temps ne se mesurent pas, ils ne sont que la folie des humains pour découper l’indécoupable afin de mieux le posséder.

Monsieur, finalement, votre horloge m’intéresse, pourvu qu’elle ne soit pas réparée,
Que sa vitre cassée me fasse passer de l’autre côté du miroir,
Que nulle clé ne mettre en branle un mécanisme qui égrainera ma vie,
Parce que je n’aspire plus qu’à l’immobilité.

PENSEE MAGIQUE

Nouvelle en compétition pour le Grand Prix du court-édition spéciale de Short-edition.com

Deux mois de voyage, sur les pistes plutôt que l’asphalte. Traversée du Sahara en juillet. J’avais réussi à conserver intacte la 504 break jusqu’à Cotonou, malgré les pièges des sables mouvants, de la tôle ondulée, des « nids de chameaux », du bétail en errance, des traversées à gué, des contrôles tatillons des douanes, des convoitises, des filouteries où le faux acheteur se payait une visite gratuite au village puis disparaissait derrière une case, des risques de collisions avec bus, camions ou taxis-brousse trompent-la-mort.

Voilà. Elle m’avait amené jusqu’ici, bravant le sable, la poussière, les pierres, la chaleur, la boue, les flots. Surpuissante, démesurément longue. Increvable. C’est bien pour cela qu’elle était recherchée ici, Peugeot fabriquée en France préférée aux pâles copies peu fiables assemblées au Nigéria tout proche, à Kaduna.

Tous les trafics de voitures se terminaient ici, sur cette place où grouillaient les revendeurs, le Bénin étant le terminus en Afrique francophone. Niger, Haute-Volta, Mali, Togo, pays que j’avais traversés, avaient interdit ou taxé tellement ces ventes qu’elles en étaient devenues impossibles. 

Deux ans d’Algérie, deux mois en Afrique noire m’avaient (un peu) aguerri. Face à un Blanc, n’ayant connu que l’opulence et immensément riche à leurs yeux, l’imagination humaine est sans limite mais j’avais appris à déjouer les très grosses ficelles.

Bref, j’attendais, et je savais que je risquais de patienter longtemps. La stratégie habituelle, dite de « la chasse à courre » consistait à épuiser la bête pendant des jours, l’éreintant, psychologiquement avec de fausses opportunités mirobolantes, ainsi que financièrement, car nous étions des amateurs sans les réserves nécessaires pour tenir des semaines. Il suffisait alors de cueillir l’affaire à la moitié du prix du marché pour que l’apprenti puisse retourner la tête basse en Europe.

Parmi ces hâbleurs qui m’interpellaient sans cesse, parlant fort, riant entre eux, se moquant en fon ou en yorouba de ce barbu dépenaillé de 24 ans au bronzage camionneur, tee-shirt et pantalon de toile déchirés, sandales fatiguées, je le repérais. Petit et chétif en comparaison de tous ces athlètes, peu disert, sobre mais avec une vraie présence, je le trouvais vrai et lui accordai un bon début de confiance. Dans un français imagé, il me proposa un client que l’on pouvait voir de suite. Le prix était correct, pas mirobolant comme me le criaient les autres esbroufeurs. J’acceptais ce qui était le double du prix que je l’avais payée en France. La vente fut réglée en 24 h. L’acheteur était un Nigérien vivant au Bénin, haute classe sociale. Je fus payé en liquide, francs CFA. L’épaisseur de la liasse faisait la largeur de ma main. Je portais les billets à la banque pour les transférer en France. Je ne pus exporter que la moitié de la somme. Le reste devait rester sur place mais il était possible, une fois passés clandestinement en métropole, de les convertir. Il fallait donc conserver cette somme sur moi. Mon portefeuille pendentif artisanal en était devenu gros et lourd, difficile de le cacher, dangereux pour le long voyage du retour, plus de mille kilomètres en taxis-brousse depuis Cotonou jusqu’à Niamey d’où je devais partir pour Lyon dans quinze jours.

J’avais du temps devant moi. Théophile m’invita à le passer dans sa famille, à la concession sur le cordon dunaire entre le lac Nokoué et le Golfe de Guinée. Des carrés de vingt mètres par vingt mètres, alignés au cordeau le long d’une rue sableuse où passaient essentiellement des mobylettes et quelques rares voitures. Des clôtures de broc et de bric, bambous et bois de récupération. Deux arbres aux feuillages denses occupaient la cour et protégeaient une « cuisine » de plein air, brasero, bassines émaillées ou en plastique, où les femmes s’affairaient. Une vingtaine de personnes, plusieurs générations de l’ethnie Adja-Fon. En dehors de Théophile, nous ne pouvions communiquer que par signes et sourires. Poulets, coqs, truie noire suitée de porcelets, chèvre, cohabitaient. Une longue cabane en tôles rouillées, bidons déroulés, longeait un côté et ouvrait des cellules contiguës sans fenêtres. Des poissons de la lagune toute proche, enfilés sur des baguettes, séchaient sur un feu. Impossible d’en manger, ils étaient tabous mais servaient de monnaie d’échange pour le manioc, le riz. Le peu de viande était fourni par la basse-cour. Ni eau, ni électricité, ni sanitaires.

Théophile est un conteur. Je me moque de la véracité de ses histoires mais je les note. Nous passons la journée à écumer les environs à mobylette, à voir ses potes, le soir à discuter et boire un alcool fort ou de la bière de mil. Nous partageons le même châlit. Mon sommeil est lourd, sans rêves. Théophile se prétend sorcier au même titre que moi je le suis avec les médicaments que je distribue : paracétamol, aspirine, nivaquine, antidiarrhéiques. Il me dit que la nuit son esprit sort du corps et va voyager dans les pays lointains. Il ne revient qu’au petit matin quand le vent se lève à l’aube, celui des âmes qui réintègrent les humains endormis avant l’éveil. Il me propose de le mettre à l’épreuve, de lui poser des questions concernant des êtres chers. Je commence par mes parents dont je n’ai pas de nouvelles depuis trois mois. Le lendemain, il me dit qu’ils vont bien, que les montagnes en face de la maison sont magnifiques, que les blés sont coupés et parcourus de brebis que garde une jolie fille brune. Je suis ébranlé.

Je passe à l’intime. Que devient Pascaline, celle que j’aime et que j’ai laissée ?

« Le premier amour est celui qui compte. Quand je l’ai appelée, son cœur était si près de toi. Ton départ ne lui a pas fait plaisir, mais tu lui avais dit que, étant présentement en mouvement, elle avait la liberté de faire ce qu’elle voulait et toi aussi. Mais elle se pose la question de savoir si tu l’estimes effectivement car elle te fait confiance. Elle attend une décision de toi pour savoir ce qu’elle doit faire mais elle ne fera pas de mal pendant ton absence. 

Au mois d’avril, un homme lui a rendu visite par surprise et ils avaient causé. En ton absence, les visites se sont réciproquées. Mais elle ne cède pas, elle est éblouissante du choix. Pour sa décision, elle attend ton retour. »

Je suis encore plus ébranlé. Mes défenses cartésiennes cèdent. Je bascule dans le monde magique de Théophile. Contre rémunération, il m’intronise « petit sorcier blanc ». Invocation des esprits des points cardinaux, sacrifices de poulets, offrandes d’alcools. Invocation des « Jumeaux », les esprits les plus puissants auxquels je peux demander ce que je souhaite… si je deviens sorcier. J’accepte les scarifications sur le dos des mains, le front, dans lesquelles est introduite une poudre très chère comprenant, paraît-il, des cendres d’os humains. J’accepte d’avaler des potions pour éveiller mon esprit. Mes nuits sont de plus en plus lourdes, Théophile me dit que je parle beaucoup dans mon sommeil. Mon argent file, mais peu importe, puisque j’aurais la puissance.

C’est dans un état second que je le quitte. J’ai hâte de retrouver Pascaline. J’ai confié à mon mentor mon argent pour éviter le vol en chemin. Il me l’enverra par la banque, les citoyens béninois peuvent le faire. Le long voyage en taxis-brousse bondés est étrange. Tous regardent avec un mélange de respect et de peur mes scarifications. Qui est ce sorcier blanc ?

Mon arrivée en France est une brutale redescente. Ma drogue du monde magique n’agit plus. La réalité européenne est tenace et implacable. Pascaline ne m’a pas attendu. Je suis seul. Perdu. Écrasé.

Il ne me reste plus qu’à attendre mon argent que Théophile m’a promis et qui tarde malgré mes relances.

Et puis un jour gris et pluvieux d’automne, l’évidence me tombe enfin. Je n’aurai jamais cette somme dont j’ai besoin. Je me suis fait arnaquer. La pensée magique est une ineptie. 

La sorcellerie ne vaut que pour les crédules…

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute !

MR-73

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Illustrations par Martin Yzern 

En mémoire de Sourisha Nô, sorcière-warrior dont l’écriture m’a subjugué.

Certains ont une trajectoire bien lisse, bien droite. Moi je suis fait pour les lignes brisées.
Le billard, c’est quand tu es né du bon côté, pas trop de questions à te poser, la pente est accueillante, suffit de te laisser aller, les portes sont ouvertes et les succès naturels. Moi, j’ai toujours dû me battre. Souvent KO, mais, à chaque fois, je me suis relevé, parce que tu as la rage, parce que tu n’as pas le choix, sinon tu dois ramper alors qu’il ne te reste que l’honneur.
Et tout recommencer, reconstruire une vie bancale qui, depuis ma naissance, n’a jamais eu de fondations. Mais j’avance, parce que je suis vivant, parce que derrière moi il n’y a que des chaînes, parce que mon équilibre sur ces déchirures, c’est mon instabilité.

Mais là, franchement, je ne me vois plus d’avenir…

J’avais marché longtemps. Sans faire attention à ma direction. Pour me perdre. Le mental déconnecté comme un gros diesel assoupi. Je ne pensais pas. Trop peur d’avoir mal ou d’exploser de haine ou de violence. Arc réflexe, les jambes coordonnées, les mains dans le blouson, col relevé parce qu’il faisait vraiment froid. Je me fixais sur la buée qui sortait de ma bouche. Presque personne sur les trottoirs, peu de voitures, soirée d’hiver. Je ne sais pas combien de temps j’ai dérivé mais, quand j’ai repris conscience, je ne reconnaissais pas ce quartier, j’avais froid et j’avais soif. Pas faim, toujours cette grosse boule nouée dans le ventre. Un bar était encore ouvert. Je suis rentré.
À la baisse des conversations et aux regards rapides jetés vers moi, j’ai bien compris que j’étais un intrus chez des habitués. Ils n’avaient rien à craindre, je n’allais pas l’ouvrir, juste me chauffer un peu et boire une ou deux bières avant de reprendre le dehors jusqu’à ce que je m’écroule quelque part.
Je visai le comptoir et le seul tabouret libre, juste à côté d’une nana de dos, petit format en Perfecto, jean moulant sur une taille étroite. Regard rapide en m’asseyant, beau profil et cheveux courts bien noirs. Devant une pression.
Je commandai la mienne et me détendis peu à peu. Anonymat. Les conversations avaient repris. Tout le monde se foutait de qui je pouvais être. Mignonne buvait mécaniquement, le regard fixe devant elle. J’en faisais autant. Presque peinard. À la deuxième bière, je perçus comme une chaleur dans le ventre, comme le début d’un relâchement. Surtout ne pas penser…

La porte du bar s’est ouverte et deux types sont rentrés. Le second s’est tout de suite mis de côté, surveillant la salle. Le premier s’est dirigé direct vers moi ou plutôt vers ma voisine qui n’avait pas bougé mais dont je sentis nettement la tension. Les conversations s’étaient à nouveau arrêtées mais ce n’était pas de l’hostilité comme pour moi. Plutôt un mélange de respect, de peur, de curiosité. Le mec qui s’avançait, autoritaire, avait vraiment une sale gueule. Pas très grand, costard fatigué sur une chemise à col ouvert, regard bleu, visage qui avait dû être beau mais maintenant avachi, un peu de bide. Le genre petit chef qui ne souffrait d’aucune contestation. Il a posé la main sur l’épaule de Mignonne, l’a forcée à se retourner et ordonné de le suivre. Comme elle refusait, je l’ai vu lever la main pour lui coller une baffe.
Bon, je n’aurais pas dû réagir. Rester le regard droit devant. Les laisser faire leurs petites affaires. S’il fallait s’occuper de tous les connards sur Terre, j’aurais un tee-shirt bleu avec un « S » orange sur fond jaune. Sauf que frapper une femme, déjà ce n’est pas possible, mais ce type avait la mine suffisante, bien assurée du mec qui ne doute de rien. Comme mon patron. Enfin… mon ex-patron depuis ce soir. Les deux conjugués, ça a explosé en moi. Sortie tout droit du ventre, la boule est devenue une pieuvre.
Je lui ai bloqué le bras. Il a eu l’air suffoqué de ma réaction. Il m’a craché : « Lâche-moi pauvre type, va moisir ailleurs, dégage ou je t’explose ! » Il n’a pas vu mon poing gauche. En pleine gueule. De toute ma puissance. Sûr que je lui ai cassé le nez. En même temps, je lui balançais un coup de genou dans le ventre. Et comme il se pliait en deux, je lui ai resservi un direct du gauche sur le menton. Plus eu qu’à lâcher le bras, il s’est effondré sur le sol dans un drôle de gargouillis. La pieuvre est sortie en même temps de mon ventre. Elle avait eu sa proie. Je me sentais soulagé.
Stupeur dans la salle. L’autre arriva droit sur moi, main droite fébrile dans le veston. Mal barré pour bibi, ça sentait le flingue. J’ai pris le tabouret en bouclier en espérant imbécilement qu’il serait assez solide si l’autre venait à tirer. Il avançait, sûr de sa supériorité, presque au ralenti. Puis il a sorti la main de sa veste. J’ai levé le tabouret et attendu le coup de feu. Mais non, juste un bruit sourd et le type qui s’effondrait par terre, à côté du boss, ils étaient touchant tous les deux, yeux fermés et du sang sur leurs fringues.
Mignonne, debout, me regardait avec à la main son demi ou plutôt ce qu’il en restait, l’anse, le reste devait s’être incrusté dans le cuir chevelu du gorille bavassant à nos pieds.
Bon, pas eu à faire les présentations, nous avons couru vers la porte avant que les autres ne réagissent et nous bloquent la sortie. Regretté ma pression à moitié pleine sur le zinc.
Elle m’a entraînée sur le trottoir, a rapidement tourné à droite, puis encore à droite, a sorti une clé télécommande et bippé un monstre garé qui a couiné en clignant des yeux. Jamais pu retenir les marques et les modèles de ces machins à quatre roues motrices mais, en me jetant à la place du mort, j’ai senti l’ambiance feutrée, le cuir frais, l’odeur du plastique neuf. Pas celle de l’honnête travailleur.
Mignonne a démarré à fond et le moteur a hurlé dans sa cage, ça s’agitait à l’angle de la rue.

Elle conduisait précis. Très vite. Concentrée. Silence dans l’habitacle. Je regardais souvent derrière nous mais pas de trace de poursuivants. Nous sommes rapidement sortis du quartier, puis de la ville. La voiture filait à pleine vitesse. Elle m’a demandé d’éteindre mon portable et le sien. Sa voix était étonnamment grave, un vrai alto mais un peu éraillé. Sur la 4 voies, elle a encore bondi. Au deuxième flash, je lui ai demandé si elle avait un permis à points infinis. Elle m’a juste répondu que les points ne servaient à rien quand on était mort.
Elle a sorti un paquet de clopes, s’est servie et m’en a filé une. J’avais arrêté depuis longtemps mais puisque c’était la cigarette du condamné… La seule chose qui me gênait, c’était le télescopage entre l’odeur du tabac froid, celle du neuf du bolide et celle du sang frais. Mais je voyais bien que la revente n’était pas vraiment le souci de Mignonne.
Quand je lui ai dit que si des mecs étaient capables de nous suivre avec nos portables, ils devaient être aussi capables de nous repérer avec les flashs des radars fixes, ça arrivait parfois les transfusions entre la police et des types comme nos suiveurs, elle m’a regardé pour la première fois bien en face et m’a dit que je n’avais pas qu’un poing et un genou gauche mais aussi un cerveau. Elle m’a demandé de surveiller les radars, tout en jetant par la fenêtre le Coyote, le badge autoroute, nos deux portables, fallait aller jusqu’au bout dans l’anonymat.
Puis elle m’a montré la boite à gants, m’a fait sortir une grosse enveloppe et un objet dans un sac en toile. Au poids et à la forme, j’ai tout de suite compris ce que c’était. Pas pu réprimer un sifflement. Un MR-73 ! Un peu trop léger. Je lui ai juste dit qu’il n’était pas approvisionné. Là encore, elle m’a regardé étonnée et m’a montré un carton derrière l’arme. Je n’ai eu qu’à la charger, la bête était en super état, prête à officier. Elle a bien vu que je savais m’en servir. Je l’ai sentie se détendre un peu tout en me surveillant du coin de l’œil. Elle m’a juste demandé si j’étais flic. Eh non, ouvrier imprimeur. Enfin, j’étais… Jusqu’à hier soir avant que l’autre taré ne me vire. Elle a continué en s’inquiétant si quelqu’un m’attendait. Je lui ai juste répondu que non. Elle n’avait pas besoin de savoir qu’en rentrant de mon ex-boulot, j’avais trouvé l’appart vide des affaires de ma femme… Enfin, de mon ex-femme. Partie, envolée. Deux coups d’enclume le même jour, pas étonnant que les lignes se brisent.

Les heures passaient dans le cockpit, nous filions toujours vers le sud, elle payait les péages en liquide tiré de l’enveloppe. Personne ne nous suivait ou alors ils étaient balèzes côté discrétion. C’était une taiseuse comme moi, le silence ne pesait pas, je la sentais en confiance. Moi aussi. Mais il a bien fallu que je lui dise que j’avais envie de pisser, la demi-bière avait largement eu le temps de filtrer. Pour la première fois, elle m’a souri et, à la lumière de tout ce fatras d’écrans, de diodes et autres fadaises pour gogo, je l’ai trouvé belle. Elle m’a dit qu’elle en avait besoin aussi mais qu’on allait sortir de l’autoroute, valait mieux éviter les stations d’essence et les aires. Je trouvai que l’on faisait un bon binôme côté précautions.
Nous nous sommes enquillés à l’ouest, sur les petites routes en direction de l’océan. De plus en plus petites. Elle a stoppé quand nous nous sommes trouvés face à la mer. Du vent du large, de gros rouleaux, des nuages. Il a fallu que je me tourne vers les terres pour éviter mes embruns. Elle a laissé la portière ouverte, coupé la lumière centrale, tombé le jeans et, assise sur le seuil en alu, elle a regardé comme moi vers la campagne sans lumières.
C’est idiot, mais j’ai souri devant ce moment de communion improbable, à pisser avec une inconnue, à des centaines de kilomètres de chez moi, des types dangereux à notre recherche.
C’est idiot, mais je me suis dit que la vie était belle parce que surprenante. Normalement je devrais être complètement cuit quelque part dans la ville ou dans mon lit à ressasser cette putain de journée. Cuit mais peinard.
Quand on est remonté dans la voiture, elle m’a proposé une petite pause, une heure ou deux de sommeil. Ça me convenait, je me sentais brusquement fatigué. J’ai incliné le fauteuil, tourné vers elle. Juste avant de m’endormir, je me suis dit que je ne connaissais pas son prénom…

Elle m’a réveillé en me secouant violemment l’épaule. Elle avait le MR-73 à la main, cran de sécurité relevé. Elle ne me menaça pas mais me montra trois grosses berlines garées à cent mètres face à nous, toutes lumières éteintes dans la nuit claire. Elle m’a dit que la voiture devait être équipée d’un mouchard GPS, que maintenant ils étaient là, que ce serait un carnage et que cela ne me concernait pas. Puis, du mouvement de son arme, elle m’a intimé de sortir, de ramper, caché par la voiture qui offrait son flanc gauche aux agresseurs, jusqu’à la plage en contrebas. Et que si j’étais malin, et chanceux, j’avais une chance de m’en tirer pendant qu’elle s’occuperait d’eux.
Je n’ai pas eu le choix. Elle m’a suivie, s’est protégée derrière l’aile droite, m’a effleurée les lèvres de ses lèvres, m’a dit « merci » et « adieu », puis s’est retournée et a visé les voitures. Le MR-73 a aboyé, suivi de peu par la riposte des Glocks de ceux d’en face.
Je me suis enfui sous la fusillade, bientôt protégé par le trait de côte puis m’engouffrant dans le petit bois à gauche de la plage. J’ai couru jusqu’à ce que les armes se taisent puis je me suis terré sous un rocher protégé par un buisson. Ils ne m’ont pas recherché mais j’ai attendu bien longtemps après avoir entendu les voitures repartir. Je ne suis pas retourné jusqu’au parking, j’ai marché jusqu’aux lumières d’un hameau…

Mignonne devait gésir dans son sang, les yeux ouverts à côté de la voiture criblée de balles, revente impossible.

Putain de journée. Lignes brisées.

J’aurais voulu connaître son prénom.

Morbihan. Les trois amis écrivent un polar à six mains – Ouest France – 15/01/2022

Ouest France – 15 janvier 2022 – édition abonnés

En 2018, trois amis du Morbihan décident d’écrire un livre ensemble, pour s’amuser. Jusqu’au bout a été publié en décembre chez Chemin Faisant. Un polar qui se lit d’une traite sur un rythme de road-trip.

L’idée de ce livre est partie d’une boutade entre copains, dans le Morbihan, d’abord entre Bruno Perera et Katell Chomard, rejoints très vite dans l’aventure par Fabrice Jaulin. « Pour moi, la rédaction de Jusqu’au bout a été un bel exercice. Nous nous sommes tous très impliqués dans l’histoire. »

Une histoire rocambolesque

Une histoire justement qui démarre sur les chapeaux de roue, quand Patrick, routier qui transporte des cargaisons de poules à travers la France, embarque en stop Lola, qui vient de se fâcher avec sa copine. Sur une aire d’autoroute, une rencontre avec des routiers polonais, loin d’être scrupuleux, va mettre fin à la virée pépère qui s’annonçait… Le
couple improbable va tomber sur Sébastien, musicien, et Louise, professeure…

Un train d’enfer

De Brest (Finistère) à Gdansk (Pologne), le road-trip se déroule à un train d’enfer, de chapitre en chapitre, le lecteur ne s’ennuie pas. « Chacun d’entre nous écrivait un chapitre avant de le donner au suivant qui devait le poursuivre », explique Bruno Perera. «On ne savait pas où on allait, on lisait et on inventait au fur et à mesure. »

Très drôle

Les styles s’harmonisent tout de suite. Difficile de dire que trois personnes différentes ont écrit ce livre. « Nous nous sommes imposés de fabriquer des personnages à l’inverse de ce que nous sommes », poursuit Fabrice Jaulin. « Entre deux chapitres, on réfléchissait à la poursuite de l’histoire chacun de notre côté et il est arrivé que les petits copains nous piquent nos idées sans le savoir, c’était très drôle. »

Un défi

Pour Bruno Perera, qui a déjà écrit des livres, cette façon de faire a été originale. « On n’est plus seul face à sa copie, son imagination. C’est très riche ! Et à la fin, on ne sait même plus qui a écrit quoi. Il y a eu des rebondissements, des choses pour provoquer le suivant. ». Fabrice Jaulin confirme : « Une sorte de défi qu’on lançait à l’autre. Je fais cette chute, débrouille-toi ! »

Jusqu’au bout (Cadavres exquis) est signé les Steppenwölfe, comme les loups des steppes, une référence de plus dans ce polar qui aborde aussi l’écologie, les pratiques frauduleuses de l’élevage de volailles.

Isabelle Jegouzo

SE RINCER L’ŒIL ET MORDRE A BELLES DENTS

Cette nouvelle a été éditée en 2021 dans « Esprit de corps », recueil d’un collectif d’auteurs, par l’éditeur Chemin faisant (Ploemeur) qui en détient les droits. Le thème des 14 nouvelles, dont celle-ci, était les expressions idiomatiques en rapport avec les parties du corps.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître.

J’avais échoué dans Cotonou pour vendre la 504 break. Parmi tous les arnaqueurs, Théophile m’avait inspiré confiance. Il avait trouvé le client, un Nigérien. L’affaire conclue, la commission versée, il me restait quinze jours à passer avant de remonter en taxi-brousse jusqu’à Niamey pour prendre l’avion.

J’avais de l’argent, du temps, l’envie de mieux connaître les gens d’ici. La proposition de Théophile de venir vivre quinze jours à la concession avec toute sa famille ne pouvait pas se rater.

Il faut imaginer un carré d’environ trente mètres de côté. Je ne l’ai pas mesuré mais j’imagine que les colonisateurs devaient utiliser une chaîne d’arpentage pour diviser exactement en unités métriques cette étendue sablonneuse en bordure du golfe de Guinée. Une rue numérotée à peine carrossable, parcourue de mobylettes et petites motos. Des clôtures en cannes ou bambous serrés. A l’intérieur, deux manguiers dont les feuilles mortes tombées la nuit sont balayées chaque matin, absence d’automne, pas de saison pour la mort végétale. Une cour de sable où s’emmêlent chèvres naines, porcelets noirs avec leur énorme mère allaitante, poules et coq. Sous un arbre au feuillage dentelé épais, une cuisine en plein air, bassines émaillées en tous genres, vaisselle de plastique criard, braséros en vieux bidons coupés, petits tabourets pour s’isoler du sable. Une longue cabane en matériaux de récupération, bois peint, bidons rouillés dépliés, mais aussi cannes, un toit en tôles léopard. Des ouvertures sans fenêtres avec de simples volets pour les tempêtes et les intrus, les pièces côte à côte donnant chacune sur la cour. Et bien sûr, plusieurs générations. Grands-parents, filles et fils avec maris et brus, petits-enfants de tous âges. Une bonne vingtaine de personnes de l’ethnie Adja-Fon. Personne ne parle français à part Théophile qui a fait des études. Il sera donc mon seul interlocuteur, mon interprète pas forcément fidèle. Peu m’importe, ce sera encore une fois seulement des sourires, des mimiques, une expérience minimaliste de l’altérité. Que retiendrai-je de ces gens-là ?

Des poissons fendus sèchent sur des claies de bois écorcé au-dessus d’un feu. Famille de pêcheurs dans la lagune voisine, le lac Nokoué. Ils vendent ces poissons mais ne les consomment pas parce que c’est tabou pour la famille. Nous mangeons donc du riz, du manioc, un peu de viande, surtout celle de porc ou du poulet ou ces étranges croupions géants de dindes américaines qu’aucun Occidental ne veut consommer et qui débarquent ici congelées de cargos frigorifiques entiers. Les dernières mangues, des avocats. Je bois leur eau, j’ai abandonné l’Hydroclozanone, ne serait-ce que par respect. Mon estomac et mes intestins sont blindés de plusieurs mois de vie dans la brousse, je ne prends aucune précaution, je verrai en rentrant si je me suis chopé des parasitoses mais pour le moment, je ne mets pas cette peur entre eux et moi.

Théophile me demande de ne pas marcher pieds nus dans le sable à cause des « chiques », puces parasites qui s’implantent sous les pieds et grossissent en lentilles, il faut les enlever avec des aiguilles et une lame de rasoir. Il me dit que ce sont les porcs qui les ont amenées. Je n’aime pas ces bêtes noires, plus sangliers que cochons, qui n’ont pas peur de l’humain, courent partout, même dans la rue.

Le jour, Théophile est mon guide. Nous sillonnons les pistes sur nos petites motos, halte dans les villages ou chez les copains. Il est connu, il a réussi, il gagne de l’argent avec les Européens. La nuit se passe à boire et à discuter, très peu dormir, ni lui ni moi n’avons besoin de sommeil. Nous partageons la même couche dans sa cellule, simple large banquette en bois avec une paillasse bourrée de fibres sèches.

Théophile est un conteur. Je passe des heures à l’écouter, prendre des notes. Je me moque si ce qu’il raconte est vrai, ce qui m’importe, c’est le récit. Cela me servira un jour…

J’effleure à peine son monde étrange, peuplé d’esprits, de jumeaux, de fétiches, de marabouts, de sorciers, de tabous, de mauvais sorts, de désenvoûtements, de peurs primales, de protections ésotériques. Pensées magiques. Impossible de savoir qui est l’autre, simple quidam sous protection ou marabout maléfique.

Théophile se prétend sorcier. Je veux bien le croire et ramener une partie de cette Afrique en moi. Commence alors un enseignement contre rémunération des premiers arcanes, je n’aurai accès qu’à ceux-là. Formules magiques, produits à consommer, scarifications, je veux devenir un sorcier blanc. Les nuits passent et je m’enfonce dans un monde où réalité et rêves se confondent.

Je suis le seul Blanc dans ce quartier pauvre. Les Européens expatriés vivent en centre-ville ou dans leurs villas protégées, les touristes dans leurs hôtels. Que vient faire ici cet homme barbu dont il est si difficile de deviner l’âge ? Les barrières de la couleur de peau, de la langue, de la culture, de l’argent, du post-colonialisme sont immenses, infranchissables, pourtant tous les humains sont mes frères et mes sœurs. Je sais que c’est illusoire mais je veux absorber un peu de cette vie ici, et emporter en Europe ce petit bout de concession.

Je donne le superflu, j’essaie de vivre comme elles et eux.

Le colonisateur a implanté les concessions et les rues mais son élan civilisationnel s’est arrêté là. Aucun réseau. Ni eau, ni électricité, ni égouts, ni téléphone. Nous vivons avec la lumière du jour et l’eau de la borne que les femmes vont chercher dans leurs bidons sur la tête. Je me lave dans la lagune. Pas de WC dans la concession.

Comment chier ? C’est ma question un peu pressante le premier matin quand il est l’heure de la créer bien moulée. La réponse est simple : il me faut faire comme tout le monde ici dans le quartier. Aller à la « brousse ».

J’ai été mesquin envers les colonisateurs parce que, dans leur mépris, ils avaient pensé aux « indigènes ». De loin en loin, sur l’espace de quatre concessions, la nature est préservée. Herbes hautes, buissons et arbres rabougris dans le sable, c’est la « brousse ». C’est là que l’on vient se soulager. Ce matin-là, je m’attends à trouver un égout à ciel ouvert, vu la densité du quartier mais il n’en est rien. La nature est « sauvage », nulle sentinelle en embuscade. Le service de nettoyage est efficace. Je ne suis pas le seul, bien sûr et, une fois tombé le pantalon et accroupi un peu à l’écart derrière une maigre touffe, je me rends compte que je suis l’attraction. Femmes et hommes de tous âges ne se gênent pas pour se rincer l’œil. Comment c’est fait le cul d’un Blanc ? Et le devant ? Je ne sais pas si je les ai déçus, je ne suis pas spécialement fier de cette partie de mon anatomie, mais en tout cas, ils m’ont bloqué. Le cerveau des intestins s’est mis en drapeau. Refus d’expulser. J’ai bien senti comme une déception dans mon assistance, vu le peu de temps passé dans le « grand » coin, mais j’ai tout remballé et suis rentré d’un pas pressé, sans un regard pour mon public probablement amusé. Comment faisait Louis XIV sur sa chaise trouée face à sa nombreuse assistance fière de cette distinction ?

Ce sera donc la nuit que j’opèrerai en toute discrétion, seul avec moi-même, instant de recueillement, la truffe au vent.

Il fait encore nuit quand je me lève le lendemain, une pâle lueur à l’Est. Théophile ensommeillé me dit que c’est l’heure où les esprits, qui se sont évadés pendant la nuit, vivant leurs propres vies et aventures, réintègrent les corps des dormeurs à l’orée du réveil. Je penche pour le vent de l’aube mais pourquoi pas, je veux bien opérer en leur compagnie. L’air est frais, le silence parfait, entre les bavards de la nuit et les bruyants du jour, moment en bascule. Il fait encore sombre mais je ne crains pas les mauvaises surprises glissantes sous mes pas. Ah, voilà l’endroit de la veille, un air de déjà vu, une familiarité propice pour prendre mes aises ! Instants délicieux de soulagement, je ne m’étendrai pas.

Mais voilà que derrière moi, une fois la dépose opérée, un fracas de branches brisées, d’herbes froissées et un souffle rauque doublé de grognements. Je me lève prestement, rajuste le pantalon et me retourne. La bête est énorme, bien 300 kg, sombre sur sombre, je devine juste ses yeux fixes et ses défenses. Un sanglier, non, un verrat très gras. Il devait être à l’affut, tout près, a du se rincer l’œil lui aussi et s’interroger sur la pâleur peu coutumière de ce cul d’humain. L’animal m’observe, un rien pressé. Je sens que je gêne. Vu la hauteur au garrot, les défenses acérées et la détermination du suidé à peine domestiqué, je préfère m’effacer. Qu’ai-je à défendre sinon mon étron ? Je m’écarte à reculons, à la recherche d’un bâton. Mais ce n’est pas moi qui intéresse le cochon. Dès que je me suis un peu éloigné, il se précipite, engloutit à belles dents, avec force lapements et grognements, ma belle production.

Premier petit déjeuner ? Je suis écœuré. Mais j’ai trouvé l’éboueur. Pas étonnant qu’il soit aussi efficace vu sa taille et sa splendeur. Ecosystème particulier, rien ne se perd, rien ne se crée.

Mais je comprends les interdits de deux religions du Livre. Le Coran parle d’une partie impure, l’Ancien Testament des pieds fourchus du démon.

Moi, je me suis fait ma religion.

Et ce midi je dirai : « Non, merci, pas de cochon… ».

A Vannes, trois amis ont écrit « Jusqu’au bout », un road-trip écolo-social dans l’air du temps

Les trois jusqu’auboutistes morbihannais : Katell Chomard, Bruno Perera (à gauche) et Fabrice Jaulin.

Le Télégramme du 07/12/2021

«Jusqu’au bout» est un roman écrit à six mains par trois amis vannetais. Un road-trip aux accents écolos.

Katell Chomard, Bruno Perera et Fabrice Jaulin, habitant Lorient et Vannes, se sont connus pendant un voyage professionnel en Suède. Au fil de discussions amicales, ils forment le projet d’écrire un livre à la manière du jeu surréaliste « Le cadavre exquis ». Avec une consigne : endosser des personnages très différents d’eux. Mais aussi une incertitude de taille : sont-ils capables d’aller jusqu’au bout ?

Aujourd’hui, ils sont heureux et encore étonnés de leur aventure littéraire, en présentant un solide roman de 360 pages rédigé à trois voix distinctes qui se rejoignent à l’arrivée. « On est parti d’une page blanche, sans thème défini, mais nos imaginaires ont donné quelque chose qui gagne en densité jusqu’à l’épilogue », constate Bruno Perera, l’expérimenté du trio, avec déjà plusieurs livres au compteur.

Drôle d’objet littéraire non identifié

De Brest à Gdansk, le lecteur suivra le road-trip de quatre sympathiques personnages embringués dans une aventure aux multiples rebondissements. Des dialogues drôles, émaillés de références actuelles, un rythme soutenu, des caractères trempés : autant de qualités qui font de ce premier roman à six mains, un Olni (objet littéraire non identifié).

Les trois auteurs, par ailleurs, bien installés dans leur vie professionnelle, en tant qu’urbaniste, chargé de communication ou de développement durable solidaire, en profitent pour faire glisser leurs personnages vers un militantisme revendiqué, au sein d’une Zef (zone d’écologie furtive) à contre-courant de la société. Peut-être s’agit-il d’une nouvelle « Horde » chère à l’écrivain Alain Damasio, rencontré au Festival étonnants voyageurs et qui leur avait pertinemment conseillé d’aller « Jusqu’au bout ». C’est chose faite.

Pratique

« Jusqu’au bout » édité par Chemin Faisant. En librairie, 12 €. 

Site dédié : https://jusquauboutcadavresexquis.wordpress.com

La rencontre entre PAT ET LOLA

Avec l’accord des éditions Chemin faisant (Ploemeur).

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A la manière des Steppenwölfe : chapitre 3 MATIN D’AUTOROUTE

Elle avait l’air sympa Lola, mais il ne me fallait pas ça. Elle était trop attirante, je ne voulais pas me retrouver dans une situation pareille. D’un naturel déconcertant, elle ne semblait absolument pas se méfier de moi, je ne devais pas ressembler à grand-chose… Je ne savais pas comment j’allais me sortir de cette attirance mécanique, c’était comme de donner un os à un chien. Je bandais, évidemment, elle était gonflée de se trimbaler sans soutien-gorge, elle devait bien savoir qu’il n’y a rien de pire pour exciter les hommes que d’avoir les tétons qui pointent à travers son tee-shirt…

J’entamais rapidement la conversation.

– Tu aimes bien Niagara ?

– Ouais, pas mal, ma mère écoutait ça.

Je mis Pendant que les champs brûlent, ma préférée, sa mère, la petite peste, je pourrais être son père, c’était ce qu’elle voulait me dire…

– Tu as quel âge ? Tu ne vis plus chez tes parents ?

Retour à l’envoyeur…

Éclat de rire.

– J’ai l’air de sortir de chez ma mère ? Je viens de me faire larguer par mon amoureuse et de manquer de me faire violer par un gros lourdaud, alors j’échoue dans ton camion bienheureux, oui, mais je ne vis plus chez mes parents ! J’ai vingt-deux ans.

Vingt-deux ans, vingt ans de moins que moi, j’aurais pu être son père, c’était vrai, mais tout juste. Son amoureuse ? Elle était lesbienne ? Je commençais à respirer, à me détendre et à sortir de cette attirance purement sexuelle. Trop jeune, trop lesbienne, sans espoir pour moi. J’allais reprendre mon souffle et arrêter de bander, je me faisais une raison, enfin à peu près, fallait pas trop que je la regarde.

– Et elle aime quoi d’autre ta mère ?

– Bashung, Higelin, Brassens, Massive Attack… Je ne sais pas. Elle aime des vieux trucs de chanson française qui sont de la génération d’avant. Ça doit faire écho à quelque chose chez elle, je ne sais pas quoi.

– Pas chez toi ?

– Pas trop, enfin moi j’aime Gainsbourg et Brigitte Fontaine dans ce qu’elle écoute, c’est barré, ça me plaît.

– Cherche dans le tiroir, j’ai une chanson incroyable d’Higelin avec Brigitte Fontaine sur un enfant qu’elle a oublié, j’adore.

Je parlais, elle parlait, j’oubliais ma fatigue, le paysage s’effaçait de plus en plus et la nuit prenait vraiment place, lourde et épaisse. J’allumais ma guirlande électrique.

– C’est quoi ça ?

– C’est ma boîte de nuit intérieure, le camion en fête pour la nuit, tu crois que l’on roule comme des malades avec des poulettes à bord ? C’est bal sans fin ici, tu vas voir, l’ambiance musicale ne va pas tarder à changer, c’est fantaisie nocturne, tu ne vas pas t’en remettre ! Les poulettes à l’arrière, c’est pour ça qu’elles m’ont choisi, avec moi, c’est nuit électrique…

Elle souriait franchement, je n’aurais pas cru être dans le bon niveau de blagues, elle était encore plus belle. Je la sentais triste, cette jeune fille, ce qui la rendait plus enfantine. Je décidais d’envoyer le grand jeu : je passais mon temps à égayer, seul, ma propre vie en la mettant en scène, mon camion était mon terrain. J’allumai l’éclairage publicitaire et les néons sur les côtés, les baffles se mirent à cracher sur l’arrière : Téléphone et Noir Désir, David Bowie et Rolling Stones. Ce n’était certainement pas son genre musical mais je me disais que cela allait colorer ce voyage.

Je ne sais pas ce qu’elle pensait, elle riait franchement.

Elle s’est mise à chanter, ce devait être assez drôle, vu de l’extérieur. Deux hurluberlus dans un camion lumineux. Cela a duré un moment, j’oscillais entre regarder sa silhouette et regarder l’ombre des arbres, deux paysages, l’intérieur et l’extérieur, en écho.

J’ai remis Sardou et Johnny, besoin de revenir aux fondamentaux, moins l’air de lui plaire, elle s’est mise à parler

– Tu es un sacré numéro, Patrick, qu’as-tu lu de Houellebecq ?

– J’en ai lu trois, quatre, celui-là pas encore, c’est ma belle-sœur. Tout ce qui est intello, c’est ma belle-sœur, moi je ne suis que camionneur, tu sais…

Je jouais le grand rôle de la dévalorisation, j’avais parfaitement conscience de ne pas être cultivé. Mais je n’en ressentais pas le besoin, sauf des fois avec ma belle-sœur, qui me faisait découvrir d’autres univers. Elle pouvait m’interpeller, Madame Miyazaki. Mon frère était transparent à côté d’elle, jamais là de toute façon. Elle, une sorte d’ange, un peu chiante, mais un peu ange quand même. Enfin je ne l’enviais pas non plus mon frère, ils restaient un couple, avec tout le quotidien obsédant qui allait avec. Elle m’avait fait lire Houellebecq, cela m’avait étonné qu’elle lise ça, parce que c’est très porté sexe alors qu’elle est totalement dans ses rêves Elle aimait bien dire cette phrase de Houellebecq :

– Ferme les yeux Patrick, écoute cette phrase et dis-moi si elle résonne …

Elle me faisait rire, mais j’ai retenu sa phrase :

Fardée comme un poisson naïf / Dans l’aquarium de nos souffrances / Vous marchiez et j’étais captif / De vos lointaines apparences.

Elle était mélancolique, j’avais beau ne pas être malin, je l’avais compris, elle était mélancolique, ma belle-sœur, c’était ce qui lui permettait d’être plus sensible aux choses que les autres. Quand elle regardait une fourmi, elle pouvait t’en parler pendant des heures, avec les yeux qui brillaient comme si moi j’avais gagné au loto ou sauté Vanessa Paradis :

– Tu vois la fourmi, Patrick, j’aimerais bien être dans sa tête. Tu imagines les kilomètres qu’elle fait ? L’addition de ses pas ? Tu imagines ce qu’elle peut penser, tu crois qu’elle voit les autres ? Qu’elle me voit ?

Elle était complètement perchée, mais je l’aimais bien, malgré son bilan carbone et ses Miyazaki, j’avais l’impression qu’elle était accrochée au plafond et qu’elle me regardait.

– Tu as lu Les particules élémentaires ? Celui où elle reste paralysée dans un fauteuil après une levrette dans une partouze ?

Elle est gonflée la petite, heureusement qu’elle est tombée sur moi. Je ne m’en souvenais plus très bien, je trouvais ça très vulgaire dans la bouche de Lola, vieux réflexe réac…

– Je ne sais pas, je ne me souviens plus… Et puis, il n’y a pas que ça dans Houellebecq, je ne sais pas si tu as remarqué, son écriture est très belle.

– Non, je n’ai pas trop perçu. Et à part lire Houellebecq, tu fais quoi ?

– Et toi ?

– Je t’ai posé une question, réponds-moi d’abord, tu fais quoi ?

– Je conduis des poulettes de Saint Brieuc à Strasbourg et de Strasbourg à Saint Brieuc, dans un camion qui ferait tourner la tête à toutes les poulettes du sud de la France

– Ça va, j’ai compris… Tu as une femme ? Des enfants ? Des hobbies ?

Elle commençait visiblement à trouver mes blagues moins drôles…

– Je n’ai pas de femme, je n’ai pas d’enfants, et mon hobby du moment est de prendre en photo les matins d’autoroute.

– Les matins d’autoroute ?

– Oui.

Elle en est restée baba, pendant ce temps-là Johnny chantait, puis elle s’est endormie.

Il était deux heures du matin et, fort de ma cuite de la veille et de ma nouvelle responsabilité devant cette jeune femme, il fallait que je m’arrête pour dormir. J’arrivais à ma station d’autoroute habituelle, parking à camions, nos hôtels de luxe…

J’ai installé Lola dans la couchette du haut, délicatement, il me venait presque un sentiment paternel. Je me suis félicité moi-même d’être aussi fairplay, j’ai sombré rapidement…

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A la manière de Jean-Pierre Ferrand : Bonus PASTICHE

Steppenwölfe est un trio mais Jean-Pierre Ferrand, un ami cher, nous a proposé un pastiche de la rencontre entre Lola et Pat, à la manière de Marcel Proust. Le voici :

Souvent je me suis couché à pas d’heure lorsque, quelque triviale nécessité financière m’ayant contraint à travailler, je traversais la France à bord de mon semi-remorque et que, soit que j’eus rencontré sur mon trajet des impondérables qui eussent eu pour effet de me mettre en retard, soit que la longueur même du trajet m’eût contraint à le parcourir d’une seule traite, je devais rouler de nuit. Alors que j’étais habituellement sujet à l’insomnie, la monotonie du parcours, alliée au ronronnement régulier du moteur et au balancement de la cabine, avait sur moi un effet émollient et soporifique. Craignant que l’envie de dormir ne l’emportât, je m’efforçais de rester éveillé, ou du moins de me maintenir dans cet état de semi torpeur où, tout en se laissant aller à la rêverie, le conducteur conserve suffisamment de vigilance pour être capable de tourner son volant, voire d’appuyer sur le frein, au cas où les circonstances l’exigeraient. D’ordinaire, je n’écoutais pas la radio, car mon univers intérieur était suffisamment riche pour que je n’éprouvasse pas le besoin de substituer au silence apaisant le vacarme vulgaire du monde moderne. En outre, durant la journée, je me consacrais avec une délectation toujours renouvelée à la contemplation des paysages, dont la diversité me ravissait mais dont à l’occasion je goûtais aussi l’uniformité, qui ne suscitait en moi nul ennui, mais plutôt une sensation de légèreté, car mon regard n’étant alors plus distrait par des détails pittoresques et finalement sans importance, il ne retenait qu’une impression générale qui touchait à l’essence même des lieux traversés. Les champs de Beauce, les plaines de Picardie m’étaient ainsi des océans sur lesquels je voguais à bord de mon vaisseau de fer. Au cœur de la nuit, toutefois, il pouvait arriver que mon imagination ne suffît pas à me tenir en éveil, et que j’en vinsse à l’extrémité de devoir allumer la radio. Les « Nuits de France-Culture » me procuraient alors un bruit de fond agréable et, même si les bavardages inspirés qui s’écoulaient sans fin comme d’un robinet qui fuit suscitaient plus en moi l’ennui que l’intérêt, il m’arrivait d’en retenir quelques propos qui alimentaient mes réflexions et me maintenaient en état de veille. Certains soirs, je passais sur France-Musique, espérant y trouver quelque cantate de Bach dont le swing baroque, doux et régulier, s’accordait à merveille à la conduite sur de longs trajets. Il me revenait alors à l’esprit que dans Belle du Seigneur, Albert Cohen avait traité l’œuvre de Bach de « musique pour scieurs de long », appréciation certes acerbe mais suffisamment fondée à mes yeux pour pouvoir être étendue aux chauffeurs de poids-lourds, encore que l’on eût pu en dire autant de la littérature de Cohen, au regard de laquelle la Passion selon Saint-Mathieu pourrait passer pour un opuscule.

Ce soir-là, je roulais à la hauteur de Combray, ou peut-être était-ce du côté de Méséglise, sur une de ces routes départementales qui parlent le langage du relief parce qu’à la différence des grandes routes modernes, elles ont su en épouser les courbes. Quelques nappes de brume délicatement effilochées par le souffle de la brise du soir, celle-là même que Dietrich Fischer-Dieskau évoque si subtilement dans son interprétation du « Mondnacht » de Schumann, commençaient à se former en imperceptible sustentation au-dessus des prairies, sur lesquelles s’allongeait l’ombre des haies. Dans le lointain doré, la silhouette d’un bourg dominée par un fin clocher et soulignée d’un avant-plan de prairies où paissaient quelques chevaux m’évoqua fugitivement le tableau « Wiesen bei Greifswald », de Friedrich. C’est alors qu’au détour d’une haie d’aubépines, j’eus à peine le temps d’apercevoir une auto-stoppeuse qui se tenait sur l’accotement. Son pouce, qui n’était que très faiblement tendu vers le haut, trahissait par sa position une grande lassitude, que confirmaient l’inclinaison prononcée du bras droit, comme si celui-ci eût été chargé de tout le poids d’une journée harassante, ainsi que la posture légèrement voûtée de la jeune femme. L’ovale régulier de son visage encadré de cheveux d’un noir de jais me rappela cette Vierge à l’enfant d’Antonio da Negroponte, devant laquelle j’étais tombé en arrêt dans le transept nord de l’église San Francesco della Vigna, à Venise, quoique la courbe de ses sourcils me suggérât davantage la Vénus d’Urbino peinte par Titien, révélant d’ailleurs une forme de distinction naturelle qu’une parka à capuche sans forme ni couleur ne parvenait pas à masquer. Je freinai immédiatement, désireux tout autant de me procurer quelque compagnie que de rendre service à cette jeune personne.

– Où c’est que vous allez ? me demanda-t-elle.

Je ne crus pas devoir relever le solécisme, car de telles fautes sont si communes chez les gens de modeste extraction qu’il ne sert à rien de s’en offusquer devant eux, sauf à vouloir passer pour un cuistre. J’en ressentis toutefois une profonde déception. De même qu’une verrue disgracieuse peut altérer le visage le plus harmonieux, une incorrection grammaticale peut ruiner l’image idéale que l’on s’était faite d’une personne d’apparence distinguée avant qu’elle n’ouvre la bouche, révélant par ses premiers mots les failles d’une éducation imparfaite. J’acceptai toutefois de la prendre à mon bord, car elle se rendait comme moi à Strasbourg.

Elle avait 22 ans et s’appelait Lola. Ce prénom me plongea dans une longue méditation. Je cherchai à deviner ce qu’il pouvait révéler d’elle, car on sait combien notre prénom, quand bien même il résulte de contingences qui nous sont extérieures, peut avoir d’influence sur notre être profond. Je ne pouvais ignorer que Lola est dérivé de Dolorès, qui veut dire « douleur » en espagnol et fait référence au « jour des douleurs de la Vierge » (dià de los Dolores), mais qu’il est également le dérivé du prénom germanique Carlota, venant du terme « karl » qui signifie « homme » ou « viril ». Cette double nature de Lola, à la fois féminine et masculine, me troubla. Se pouvait-il que ma passagère, qui présentait les attributs extérieurs de la féminité pour autant que je pusse en juger à travers la gangue grossière de ses nippes, portât d’une manière ou d’une autre la trace de cette double identité ? Lola Montez, pourtant, courtisa toute sa vie des hommes, elle fut même la maîtresse de Louis II de Bavière, et nul esprit médisant ne s’avisa jamais, à ma connaissance, de répandre le bruit qu’elle pût avoir des inclinaisons saphiques. Je chassai donc cette pensée de mon esprit.

Après une demi-heure de route, je tournai imperceptiblement la tête dans sa direction, en évitant tout regard trop appuyé qui eût pu l’amener à se méprendre sur la nature de ma curiosité pour elle, car l’intérêt que je témoigne aux personnes du sexe n’est autre qu’intellectuel, ce qui préserve ma capacité d’observation et de jugement contre toute altération qui pourrait naître d’une attirance charnelle, au demeurant fort hypothétique. Bien qu’il commençât à faire noir, la lumière des phares des voitures venant en sens inverse éclairait momentanément son visage, qui surgissait alors de l’obscurité comme dans un tableau de La Tour, acquérant ainsi une dimension mystérieuse et intemporelle qui effaçait en moi la désagréable impression produite par la vulgarité de sa question.

France-Culture diffusait alors un entretien avec une psychanalyste lacanienne au sujet de son livre « Être bien dans le mal : Baudelaire, Huysmans, Bataille », auquel ma passagère ne semblait pas prêter particulièrement attention, tout occupée qu’elle était à enrouler et dérouler une mèche de cheveux autour de son index. Soudain, elle me demanda :

– Pensez-vous qu’en conceptualisant le plaisir, le discours freudien ait renversé la notion de bonheur dans le mal telle que la décrit Huysmans, et dès lors, le principe de plaisir ne risque-t-il pas de fonctionner comme barrière à la jouissance ?

Cette question me mit dans la plus grande confusion. Je ne connaissais de Freud que les « Cinq leçons sur la psychanalyse », qui m’avait été prêté au lycée par un condisciple à l’éducation plus libérale que la mienne et que j’avais lu en cachette, parce que mes parents tenaient cet auteur pour immoral et avilissant. Ramassant tant bien que mal ces quelques bribes de souvenirs, je tentai laborieusement de produire une réponse construite ; mais, n’y parvenant pas et ne voulant pas perdre la face pour autant, je me risquai en désespoir de cause et sans grande conviction à lâcher un « Oh, moi, vous savez, je ne fais pas de politique ! » qu’un public complaisant aurait à la rigueur, et au second degré, pu prendre pour une saillie désinvolte. La réponse ne se fit pas attendre :

– Monsieur, vous me décevez énormément. Loin de prendre les chauffeurs routiers pour des rustres incultes, je les considère comme parfaitement capables, pour peu qu’ils veuillent bien s’en donner la peine, de soutenir une conversation sur Huysmans, ou même sur Bataille. J’attendais, de votre part, mieux que cette pitoyable réponse qui cherche vainement à masquer l’étendue de vos ignorances et à éviter tout échange entre nous, alors que mon intention n’était que de vous élever. Et je me demande ce que vous apporte France-Culture : vous feriez mieux d’écouter RTL.

Elle ne desserra plus les dents et, lorsque je m’arrêtai sur une aire de services, elle sauta hors de la cabine et disparut dans la nuit.

Supplique

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM

Mère, je n’osais me présenter devant vous mais la nécessité m’y pousse. Quand vous m’êtes apparue en songe, cette image si puissante où vous sembliez enfin apaisée, drapée de cette couleur azurée liquide et souveraine qui est votre essence, tenant en votre main la sauge purpurine, le rameau argenté de l’olivier, l’amarante pourpre et la palme d’albâtre, regardant vers un avenir pacifié, me montrant la voie à emprunter à travers la béance de votre dos, j’ai enfin compris que je ne pouvais plus repousser cette rencontre.

Mère, je ne suis légitime en rien, ambassadeur d’un pays de limbes, émissaire sans mandat, porte-parole de ma seule suffisance, mais je sais que je recèle en moi tout ce qui a fait les miens, de l’inavouable au plus éclatant, de la violence à la bienveillance, de la terreur à la joie, de l’infantile à la sagesse, de la destruction à la création, de la mort cruelle à la vie fragile.

Mère, je vous ai bafouée, avilie, méprisée, ignorée. Dans mon immense orgueil, je vous ai oubliée, reniée, traçant mon seul chemin sans prêter attention à votre souffrance, à ce sang qui perlait partout où portaient mes scarifications et mes empreintes. Pendant des siècles de siècles, je vous ai confisqué votre royaume. Je l’ai asservi, instrumentalisé, exploité, disposé, sans jamais prendre en compte un autre intérêt que le mien, ignorant que mes pas assurés me menaient à ma perte. Ô, comment ai-je pu être aussi puéril et vain ? Ne savais-je pas en moi-même, sans me l’avouer, dans mon inconscient endurci, que cette voie était sans issue ?

Mère, les millions de vies que vous abritiez hurlent leurs douleurs dans ces vides que j’ai taillés de ma domination triomphante. Depuis les temps immémoriaux qui ont sculpté mon identité, j’ai toujours été dans le déni, l’illusion, le récit auto-centré, ignorant l’autre, les autres.

Et Vous.

Mère, votre colère n’est que méritée. Maintenant que s’enflent le vent de la désolation, la chaleur mortelle, les eaux envahissantes, que mes mains ne saisissent plus que le sable inerte et la terre souillée pulvérulente, que la mort hideuse s’annonce, que l’anéantissement menace, je ne peux que vous présenter ma prière. Je sais que vous vous remettrez de mes outrages avec ce temps éternel dont vous disposez. Je sais que d’autres me succéderont, plus sages, moins agressifs, moins impudents, moins imbus d’eux-mêmes. Je sais que je ne vaux que ce sort que vous ne m’avez jamais souhaité mais que l’urgence impose. Des vies innombrables attendent, tremblantes, que moi, le super-prédateur, je baisse la garde jusqu’à disparaître.

Mère, je suis capable du pire comme du meilleur. Si ma soif de posséder est incommensurable, mon détachement du quotidien l’est aussi. Je suis un pur esprit avide de sécurité comme d’aventures. Ancré dans le réel que je m’invente et la tête dans le ciel insondable. Rongé d’angoisses mais ouvert à tout vent. Capable d’un égoïsme morbide et d’une immense altérité. Porté par l’intérêt immédiat mais d’une générosité improbable, contre nature. Matérialiste indécrottable et créateur impénitent.

Mère, je veux changer de voie. Arrêter les destructions, la course au profit immédiat. Me remettre à ma place, en votre sein. Protéger toute vie de ma puissance de démiurge. Aider les plus faibles, les plus atteints par mon incurie. Oublier la technique, me poser, écouter, ressentir, accueillir. Créer du beau. Réparer. Rêver. Ne rien faire. Contempler.

Vivre enfin, sans attente, sans projets, sans tordre ma réalité.

Mère, laissez-moi tenter de me transformer, revenir au carrefour où j’ai choisi la mauvaise route, repartir vers la Vie. J’ai détruit les forêts, rasé les montagnes, exploité les océans, asservi les espèces, asséché des contrées, rendu insalubres d’autres, souillé l’air, le sol, l’eau, haï, haï, ô combien haï tant d’êtres. Mais j’ai aussi créé sans objet et sans espoir, peint, sculpté, composé, chanté, conté, écrit, aimé, aimé, ô combien aimé tant d’êtres, bâti les cathédrales, les mosquées, les temples, les villes superbes, beautés sublimes jetées face au néant de mon existence, bornes intemporelles de mes faiblesses et de cette incompatibilité tragique entre mon esprit infini et mon corps si limité et définitivement mortel.

Je ne veux plus que créer le meilleur, pour le bien de tous celles et ceux qui nous accompagnent.

Parce que je rêve que la Beauté de l’Art sauvera notre Monde.

Mère, me laisserez-vous cette chance, m’accorderez-vous le temps de trouver cette voie ? Aurais-je droit à la rédemption ?

Je suis désormais devant vous, toute honte bue, car j’ai enfin découvert où m’adresser pour vous implorer. Ce songe m’a ouvert le chemin.

Vous êtes en moi et autour de moi.

Moi, l’Humain, votre enfant prodigue.

Vous, la Terre.

Mon Unique Terre à laquelle je dois la Vie.

Accueillez-moi à nouveau.

Accueillez ma supplique.

De schuchterheidszoom

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM et présente, dans sa version allemande, dans 3 distributeurs d’histoires courtes.

Version en français

Version en anglais

Version en allemand

Mevrouw, ik moet u iets bekennen. Al te lang heb ik mijn gevoelens verzwegen, maar het dient nergens toe ze te onderdrukken als ik voortdurend door hun kracht uit het lood word geslagen. Ik dacht niet dat ik ze ooit zou onthullen omdat er geen oplossing is. U hebt uw leven en ik dat van mij. We zijn allebei gelukkig met ons eigen bestaan. Waarom zou ik een storm veroorzaken, waarom zou ik u een glimp laten ontwaren van een ander mogelijk bestaan als we allebei weten dat we het pad van de wijsheid hebben gekozen? Jazeker, dat kan er vrij kleurloos uitzien in vergelijking met de waanzin van de hartstocht, maar we hebben voldoende levenservaring om te weten dat je op de top van een vulkaan niets kunt bouwen.


Maar misschien maak ik me illusies en schrijf ik u een innerlijk leven toe dat alleen in mijn dromen bestaat. Misschien verbaast u zich over mijn woorden, voelt u zich geschokt door mijn gevoelens, u die alleen vriendschap zag waar ik overtuigd was van een gedeelde liefde. Neem het me in dat geval niet kwalijk, wijs me niet af! Beschouw ze alleen als symptomen van een dwaling. Ik durf te hopen dat u me in al uw scherpzinnigheid mijn schaamteloze vertoon zult vergeven.


Mevrouw, ik moet u iets bekennen. Zodra ik u zag, wist ik meteen dat u me nooit onverschillig zou laten. Wat is het geheim van dit onmiddellijke inzicht? Een manier van zijn die doet denken aan de verborgen herinneringen van de kindertijd? De onophoudelijke zoektocht naar een vrouwelijk ideaal, gebaseerd op de moederfiguur of de herinnering aan mijn eerste emoties? Of een veel prozaïscher proces als een geur of het onbewuste mechanisme van een goede genetische overeenstemming? Zodra ik u zag lopen, met uw jeugdige tred, uw ranke lichaam en uw rechtstreekse blik – een glanzende blik, die openstaat voor de ander – wist ik dat ik zou bezwijken.


O het was een langzaam, ondergronds proces, maar het heeft zijn spoor getrokken en het werd gevoed door al die onbeduidende momenten in uw aanwezigheid. De maanden, wie weet misschien wel de jaren zijn verstreken, en er moest ooit een dag komen dat we ophielden elkaar voorbij te lopen, dat we met elkaar praatten en elkaar ontdekten, dat er een paar banale zinnen werden uitgewisseld – het begin van een vriendschap.


Mevrouw, ik moet u iets bekennen. Die avond, toen u in het licht zat, geenszins gehinderd door de stralen van de ondergaande zon, ben ik overstag gegaan. Merkte u hoe beschroomd ik was toen ik me verstopte in de beschermende schaduw van de langszij scherende zon? Ik, die gewoonlijk zo welbespraakt ben, was zo in de war dat ik geen gesprek met u kon voeren. Hebt u gezien hoe verlegen ik was, hoe slecht ik uit mijn woorden raakte? Zoals het hier geschreven staat, lijkt het een cliché, maar het was exact wat ik voelde: ik was sprakeloos. Verblind door uw uitstraling. Die indruk was zo sterk dat uw beeld diep in mijn geheugen werd gegrift. Uw ogen die door een discrete maquillage oplichtten en groter werden. Uw warrige haar met zijn lokken in een zachtere nuance. Uw warme teint die door een paar sproetjes werd opgehoogd. Uw gereserveerde, haast raadselachtige en mogelijk ietwat spottende glimlach. Uw blote schouders in de warme zomeravond. U wendde uw ogen niet van me af, u wachtte op mijn reactie en ik moest de betovering verbreken, waardoor ik verlamd werd. We zaten allebei in onze bubbel, we waren ons amper bewust van de gesprekken van onze buren, wisselden vol vertrouwen intieme woorden uit alsof we oude geliefden waren en er voor ons geen taboes bestonden… Toen ik u in de koele nacht moest verlaten, voelde ik me verscheurd.


Het hoogtepunt van die gelukzalige avond werd nooit geëvenaard. Onze gesprekken zijn achtelozer, nu eens triviaal, dan weer hartelijk, nu eens afstandelijk, dan weer innig. Vaak heb ik geprobeerd u in uw eentje te ontmoeten omdat ik wilde weten wat in uw binnenste, in uw hart, in uw hoofd verborgen zit, maar altijd wist u te ontsnappen. En toen ik, afgemat van mijn vele onbeantwoorde initiatieven, op het punt stond op te geven en mijn zoektocht te staken, moedigde u me opeens weer aan met een stralende glimlach, een warme blik, een handgebaar.


Mevrouw, ik moet u iets bekennen. Ik weet dat we elkaar hebben herkend, dat we gemaakt zijn uit dezelfde stof van dromen. Dat we in onze woorden, in ons hoofd wonen. Dat onze innerlijke wereld veel weidser is dan de drie dimensies waardoor ons lichaam wordt afgebakend. Dat we geroerd worden door dezelfde schoonheid, dezelfde emoties. Dat we uit hetzelfde hout van hersenschimmen zijn gesneden. Ik weet dat dit gevoel elkaar toe te behoren ons overstijgt en dat onze wezenlijke banden zullen blijven bestaan. Ten slotte weet ik dat u veel wijzer bent dan ik, dat u hebt aanvaard dat onze liefde in dit leven niet beleefd kan worden en dat we slechts het schuim ervan kunnen strelen.


Mevrouw, ik moet u iets bekennen. We zijn uit hetzelfde hout van de feeën gesneden. We zijn als bomen die broederlijk naast elkaar opschieten in het bos. We groeien samen op, trekken ons sap uit dezelfde bodem op. We spreiden ons bladerdak steeds verder uit en toch raken onze takken elkaar nooit aan, blijft er steeds een luttele ruimte bestaan waar het zonlicht door glijdt, een lichte spleet tussen ons lover. Boswachters zijn vertrouwd met het vreemde fenomeen. Ze weten niet hoe het werkt, door middel van welk communicatiesysteem de bomen erin slagen op zo korte afstand van elkaar te staan zonder elkaar te raken, ze weten niet hoe het komt dat ze zich kunnen ontplooien en tegelijkertijd op een eerbiedige afstand van elkaar blijven. Ze hebben het verschijnsel een poëtische naam gegeven, ze hebben het over schuchterheidszomen.


Mevrouw, ik aanvaard dat er tussen ons een soortgelijke schuchterheidszoom moet bestaan. Ik aanvaard dat onze innige band een raadsel is voor onszelf en de anderen. Ik aanvaard dat die geheime liefde zich in onze hoofden nestelt. Ik aanvaard dat onze lichamen elkaar nooit zullen kennen. We zullen altijd even dicht bij elkaar blijven, maar zonder elkaar aan te raken, elkaar eerbiedigend, samen opschietend naar dezelfde zon.


Mevrouw, ik vraag u een enkele gunst.
Dat via deze schuchterheidszoom onze tedere gevoelens zich kunnen verspreiden.

— Traduite par Katelijne De Vuyst

15/11/2020 : SABORDAGE

J’ai vu la semaine dernière le documentaire ‘Derrière nos écrans de fumée ». 90 minutes. Cherchez le, il est visible en libre.

J’en savais des petits bouts mais bout à bout, c’est glaçant. Des témoignages de repentis de Google, Facebook, Twitter, Pinterest, You Tube etc…

En gros : les réseaux sociaux se « monétisent » grâce à la publicité qu’ils vendent. Pour cela il faut que l’utilisateur reste le plus longtemps possible devant l’écran. Les techniques utilisées utilisent nos « biais cognitifs », nous manipulent pour rendre addictifs les réseaux, même en en étant conscient.

Ce qui est le plus efficace, ce sont les fake news qui sont 6 fois plus regardées que les vraies news. Et que l’on serve à l’utilisateur ce qu’il a envie d’entendre, surtout pas la contradiction. C’est le boulot de l’intelligence artificielle et elle est ultraperfomante et incontrôlée désormais.

Cette logique folle nous infantilise, favorise l’émergence des complotistes, des Trump et autres Bolsonaro. La société éclate, se fractionne, le collectif ne fait plus sens. Il n’y a plus de projet commun, de compromis.

La machine est devenue folle, plus personne ne la contrôle. Et la bloquer est impossible, il y a trop de milliards en jeux.

Je quitte Facebook.

Après, je m’attaque à Google, un Everest.