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Moniteur de ski

C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf Rouge. A côté de toutes les autres tenues depuis quarante ans. Au fil des années, elles sont devenues plus larges et un peu plus courtes, tassement des vertèbres.

Le métier a une aura, mais, vu de l’intérieur, il en est autrement. Certes, nous sommes des indépendants et un peu considérés comme les dieux ou les déesses de la piste, mais quasi six mois au soleil ou dans les intempéries, le froid, la neige, cela épuise le corps et la peau. Mal de dos, douleurs aux articulations, capsulites des épaules, tendinites multiples, le corps se casse. Sans oublier les coups de soleil, les taches, les rides précoces, les démangeaisons, les carcinomes et même les mélanomes.

Bref, je suis usé physiquement, et il est temps que je m’arrête.

Je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier. En fait, je ne sais pas si j’ai vraiment eu le choix. Venant du village sous la station, les métiers possibles n’étaient pas légion en dehors de pisteur, perchiste, secouriste ou moniteur. Ou alors il fallait s’expatrier. Mais quand on est dans la neige depuis que l’on sait à peine marcher, cela semble tout naturel de vivre avec le ski. Les jeudis après-midi sur les pistes quel que soit le temps, les samedis avec le ski-club, les dimanches et vacances avec les parents, difficile d’en réchapper. Et si on se débrouille pas trop mal, on est vite repéré pour la compétition. Bref, j’ai bouffé de la neige et des pistes toute ma vie. Avec l’été pour me reposer ou plutôt faire un autre métier saisonnier. Moi, c’était moniteur de voile. J’en remettais donc une couche pour l’usure du corps et de la peau.

Nous sommes des indépendants, mais nous dépendons du client. Qu’il faut satisfaire. À qui il faut plaire pour qu’il revienne. Au début de mon travail, même dans une grande station comme la nôtre, les clients étaient supportables. Mais, avec le standing crescendo, ils sont devenus de plus en plus friqués, de plus en plus imbuvables, nous prenant de plus en plus pour des larbins. Quand j’en ai eu marre de leur condescendance au cours des repas 3 étoiles, des à-côtés tels que les skis à porter pour ces dames, les chaussures à leur régler et même à leur mettre, des soirées imposées où je n’en avais rien à faire de leurs conversations hors-sol tout en faisant semblant d’être intéressé, me forçant pour y participer, je me suis réorienté vers les cours collectifs d’enfants. Moins rémunérateurs mais avec plus de sens. Les monitrices étaient surreprésentées : plus besoin de se pousser du col entre hommes. J’ai bien aimé finir comme ça.

Je suis aussi content de quitter l’ambiance de la station. En bossant tous les jours en saison, sauf le samedi, t’es forcé d’avoir un pied à terre là-haut, tu redescends peu au village. On vit en vase clos, toujours avec les mêmes personnes que l’on rencontre dans les bars, les restaurants ou chez les uns et les autres, une fois la journée terminée. C’est un petit monde, décalé par rapport à la réalité de la vallée, rythmes différents et argent plus facile, dont la vacuité a fini par me peser. Finalement la seule chose en commun avec le village, c’est que l’on se connaît tous et que tout se sait. Sauf qu’en station, c’est plus trash. Coucheries, rapports de fric, sales coups immobiliers, cancans, meublent notre quotidien. Je suis content de retourner au « cul des Tarines », même si mon père a tout vendu, étable et grange comprises, à des prix faramineux.

Hier, la correspondante locale du Dauphiné libéré est passée me voir à l’ESF, moi le futur ex-doyen de l’équipe des moniteurs et le bientôt jeune retraité. Elle voulait du vécu, des anecdotes. Je lui ai servi des banalités. J’ai gardé pour moi l’histoire de Michel.

Michel était du village, avec trois années de plus que moi. Parfois, je me demande comment des personnes peuvent hériter de tant de qualités. Beau mec, solide, puissant, beau parleur, serviable, boute-en-train sans jamais casser personne, respectueux. Toutes les filles en étaient folles. J’en étais forcément jaloux avec mes pauvres moyens, mais il était difficile de le haïr.

Et surtout il était le meilleur skieur que je n’ai jamais connu. Bien sûr, il est devenu moniteur à la station. Quand je disais que je n’avais pas eu le choix de mon métier, c’est parce que je voulais l’imiter, faire partie de son entourage immédiat. Il a très vite été le responsable de l’école de ski. Et quand nous avions des jours de congés, nous les passions en montagne. Je pense que j’ai fait tous les hors-pistes avec lui, autour de la station jusqu’aux plus lointains, comme Valthorens, Val d’Isère ou Tignes. A l’époque, j’avais des Lacroix de 2,20 m, ce n’était pas de la tarte pour aller sur toutes les neiges. Michel passait devant à fond, puis me disait « Viens, c’est facile ! » et je galérais pour le suivre. Pourtant, à le voir, cela semblait simple, son style était toujours le même quelle que soit la neige, gelée, soupe ou variée. Un vrai pro. Je me suis amélioré depuis avec les années de métier, mais je n’ai jamais atteint son aisance, sa facilité, son style… sa grâce. Je suis sûr qu’il aurait pu être champion de ski, à l’égal d’un Killy, mais il n’en avait pas la fibre. La compétition, être le meilleur, écraser les autres, ce n’était pas son trip.

Michel est devenu mon meilleur ami. J’avais une totale confiance en lui pour nos sorties en ski de randonnée. Dès qu’il le pouvait, il parcourait la montagne. Il la « sentait ». Dans le choix des itinéraires, dans l’évaluation des risques d’avalanches, de plaques à vent, des versants plus sûrs, des bons horaires. Pas une tête brûlée. Il jaugeait les dangers et faisait à coup sûr les bons choix, les bons arbitrages. A tous mes amis, mes amies, à ma femme, je disais « Si tu fais du hors piste, tu le fais avec Michel. ».

Contrairement à moi, il n’a pas fait plus de dix ans dans le monitorat. Il l’a quitté pour les mêmes raisons que j’évoquais plus haut. Il est devenu « énergéticien », un truc de barrés. Mais c’est vrai qu’il était vraiment bon dans le soin. Il sentait les femmes, il sentait les hommes, il sentait les animaux, comme il sentait la montagne. J’ai pris sa place à la direction de l’ESF.

Michel a continué à parcourir la montagne, été comme en hiver. Et puis, lors d’une course d’hiver en solitaire, il est tombé d’une corniche de neige qui s’est effondrée sous son poids. Une chute de 400 m. Il a réussi à contacter les secours qui l’ont hélitreuillé. Il s’en est sorti. Avec de multiples fractures et une jambe plus courte que l’autre de 4 cm. Depuis, il me disait qu’il ne craignait plus rien, que la montagne n’avait pas voulu de lui, qu’elle l’aimait, qu’il ne risquait plus de mourir dans une course.

Pourtant, en 2000, pour ses 43 ans, c’est arrivé. Il grimpait avec une amie le glacier de la Belle Place sur l’ubac de la Dent Parrachée en randonnée à ski. Avec les crampons à glace. On ne saura jamais ce qu’il s’est passé mais ils ont dévissé et fait une chute de 200 m. Qui a glissé ? L’autre n’a t’il pas pu retenir celui ou celle qui dérapait ? Les secours ont mis du temps à les retrouver, morts au pied de l’à pic, tout enlacés, tout emmêlés dans leur corde. Les sauveteurs les ont redescendus dans la vallée comme cela, impossible de desserrer l’étreinte de leurs corps gelés.

Le village, la station, les amies et amis, toutes ses connaissances, étaient à l’enterrement. Leurs deux cercueils dans la petite église qui ne pouvait contenir cette foule silencieuse s’étalant sur la place.

La femme de Michel était là, bien sûr, ainsi que le mari de l’amie de Michel. Ils se voyaient pour la première fois et pourtant, ils se serraient l’un contre l’autre, unis avec nous dans la même peine.

Je pense qu’ils ont compris.

Nous, nous savions. Cela durait depuis quatre ans. Pour une fois, personne n’a rien dit, les langues de vipères se sont tues.

Parce que nous le respections.

Parce que nous l’aimions.

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