Grillés
Obidjoo était mal.
Pendant la pause, le chef l’avait convoqué à son bureau. Vu que la chaîne était arrêtée par sa faute, tous ses collègues, moqueurs, le regardaient, avancer, voûté, la tête dans les épaules, comme s’il allait se prendre un coup, le visage un peu rosi, les yeux au sol, se hâtant avec lenteur, traînant les pieds, les ailes avachies…
Il avait connu de meilleurs siècles.
Pas beaucoup de compassion. La soute du Septième ciel n’était plus ce qu’elle était du temps de sa splendeur quand les gens croyaient. Il y a avait alors une saine émulation, un vrai sens à travailler, un solide esprit d’équipe. Mais qu’ils soient athées ou bouddhistes ou zoroastriens ou chiites ou sunnites ou chrétiens ou animistes, aucun de leurs prophètes n’avait été capable de leur révéler ce qui se passait ici, dans cet immense bâtiment qui crachait sa noria de pièces en un flot ininterrompu. Enfin…, quand Obidjoo ne plantait pas le contrôle qualité.
A quoi bon continuer, se harasser à faire ces trois-huit, respecter les objectifs de production ? Pour quoi faire ?
Triphalée était en colère. Vraiment. Sur une paillasse, la pièce était déposée, inerte, mal fagotée, encore grossière sous son drap, non ébarbée ni polie par le groupe finisseur. Obidjoo ne pouvait s’empêcher de ressentir du dégoût devant ces objets primaires, même quand il n’avait pas merdé comme ce matin. Petites choses sans grandeur, à l’obsolescence programmée, aussitôt assemblées, aussitôt défaillantes.
Le chef lui désignait de l’index un point bien précis dans le centre de commande de l’objet. Pas besoin de s’approcher pour constater qu’un circuit était grillé. Pourtant Obidjoo avait fait comme d’habitude, suivant scrupuleusement le protocole, il ne comprenait pas comment il avait pu se tromper. Comme il y a quatre ans. Au même endroit, circuit identique. Comment expliquer ces deux mêmes erreurs pour des pièces soi-disant parfaites ? L’usure de l’habitude. La perte de sens. Une envie inconsciente de détruire ces objets inutiles. Ou si peu utiles. Voir d’autres horizons que ce bâtiment bruyant et blafard, immense moloch.
- Mais comment as-tu pu rater un truc pareil ? Il en sort des centaines de milliers tous les jours et il n’y a que toi pour me saloper le boulot !
- ….
- Je sais bien qu’on peut la refaire mais je trouve que c’est du gaspillage et tu sais bien que chaque pièce est unique, qu’elle a un rôle irremplaçable, même si tu les trouves laides, repoussantes et sans intérêt. Elles font toutes parties du Plan. Celle-là aussi alors que tu l’as rendue défectueuse. Pourtant ce n’est pas compliqué de faire des points de soudure propres !
- ….
- Tu sais comment rattraper le coup ?
Obidjoo avait bien une idée. Et Triphalée la connaissait mais iel kiffait de l’entendre s’abaisser à exposer comment réparer la pièce. Le protocole avait été élaboré il y a quatre ans lors de sa première erreur. Résultat imparfait mais ça pouvait le faire. En mode dégradé. Plutôt préserver inadapté, que de jeter la pièce avec l’eau du bain.
- Tu sais que le circuit grillé est celui du contexte, de la prise en compte du relatif, de la mise en perspective de l’absolu pour l’empêcher de prendre le contrôle, permettre de créer du lien. Sans lui, l’objet est inadapté dans sa relation avec ses pairs, incapacité à se mettre à la place de l’autre, ou plutôt de penser comme lui, alors qu’ils sont conçus pour ça. Tu m’as tout brûlé avec ton fer à souder. Que me proposes-tu ?
- Je pense faire comme il y a quatre ans. Un shunt sur le circuit de l’empathie avec une patte sur le circuit de l’adolescence. Normalement, avec le temps, un autre circuit va se mettre en place et compenser celui qui a été détruit. Plasticité électronique, les messages empruntent des voies imprévues et fonctionnent. Ce n’est pas parfait mais ça peut passer si les situations ne sont pas trop paroxystiques. Mais ce ne sera jamais comme les objets normaux.
- Tu fais quoi pour celui-ci ?
Triphalée balaie la paillasse au-dessus de la pauvre petite chose allongée.
- Les dégâts sont plus importants. Je crains que ce ne soit moins efficient. Mais je pense que ce sera viable. On pourra le mettre en connexion avec les autres objets. Il y aura des incompatibilités et une sorte de raideur, une tendance à l’enfermement, un mode survie à la place d’une plénitude. Mais c’est jouable.
- Bon, tu sais ce qu’il te reste à faire. Comment tu vas appeler ce truc ?
Les créateurs avaient l’obligation de nommer les pièces. La première lettre était liée à l’année, après il suffisait de laisser libre cours à l’imagination :
- C’est l’année des « F ». Je te propose « Fistule ».
Triphalée consulte son registre :
- Désolé, Ragoona l’a utilisé pour la pièce juste avant. Trouve-moi autre chose…
Le corps moulé sous le voile, seuls les yeux apparaissent. Obidjoo pense subitement à une statue du cimetière Staglieno à Gênes, mais pas grand-chose à voir avec cette forme sous ses yeux :
- Bon, alors ce sera « Fissure ».
- D’accord, je note, ce n’est pas très original, j’ai eu une « Fracture » mais ça remonte à vingt-sept ans. Dans dix ans, on me proposera peut-être « Précipice »….J’espère que rien d’autre ne va griller dans cette pièce, ce serait dommage, je la trouve plutôt réussie. Tu as vu ce galbe ?
Triphalée avait un sens particulier de l’esthétique. Obidjoo ne voyait que la même chose d’un objet à l’autre, là où son chef imaginait une différenciation bien difficile à mettre en évidence.
- Comment s’appelait la pièce d’il y a quatre ans que je mette une relation dans mon rapport entre les deux objets ?
- Eh bien, quatre ans en arrière, c’était le « C ». J’avais osé « Cramé», c’était prémonitoire.
- Tu ne trouves pas que ce serait drôle qu’on les fasse se rencontrer ? C’était un mâle, c’est une femelle. Curieux de savoir ce que ça pourra donner avec leurs circuits endommagés.
- Je crains le pire…