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	<title>Amour - Bruno PERERA</title>
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	<title>Amour - Bruno PERERA</title>
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		<title>Moniteur de ski</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 11 Jan 2026 10:08:25 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Autres]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est ma dernière saison. Début mai, quand la station va fermer, je mettrai au clou mon ultime combinaison de Schtroumpf Rouge. A côté de toutes les autres tenues depuis quarante ans. Au fil des années, elles sont devenues plus larges et un peu plus courtes, tassement des vertèbres.</p>



<p>Le métier a une aura, mais, vu de l’intérieur, il en est autrement. Certes, nous sommes des indépendants et un peu considérés comme les dieux ou les déesses de la piste, mais quasi six mois au soleil ou dans les intempéries, le froid, la neige, cela épuise le corps et la peau. Mal de dos, douleurs aux articulations, capsulites des épaules, tendinites multiples, le corps se casse. Sans oublier les coups de soleil, les taches, les rides précoces, les démangeaisons, les carcinomes et même les mélanomes.</p>



<p>Bref, je suis usé physiquement, et il est temps que je m’arrête.</p>



<p>Je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier. En fait, je ne sais pas si j’ai vraiment eu le choix. Venant du village sous la station, les métiers possibles n’étaient pas légion en dehors de pisteur, perchiste, secouriste ou moniteur. Ou alors il fallait s’expatrier. Mais quand on est dans la neige depuis que l’on sait à peine marcher, cela semble tout naturel de vivre avec le ski. Les jeudis après-midi sur les pistes quel que soit le temps, les samedis avec le ski-club, les dimanches et vacances avec les parents, difficile d’en réchapper. Et si on se débrouille pas trop mal, on est vite repéré pour la compétition. Bref, j’ai bouffé de la neige et des pistes toute ma vie. Avec l’été pour me reposer ou plutôt faire un autre métier saisonnier. Moi, c’était moniteur de voile. J’en remettais donc une couche pour l’usure du corps et de la peau.</p>



<p>Nous sommes des indépendants, mais nous dépendons du client. Qu’il faut satisfaire. À qui il faut plaire pour qu’il revienne. Au début de mon travail, même dans une grande station comme la nôtre, les clients étaient supportables. Mais, avec le standing crescendo, ils sont devenus de plus en plus friqués, de plus en plus imbuvables, nous prenant de plus en plus pour des larbins. Quand j’en ai eu marre de leur condescendance au cours des repas 3 étoiles, des à-côtés tels que les skis à porter pour ces dames, les chaussures à leur régler et même à leur mettre, des soirées imposées où je n’en avais rien à faire de leurs conversations hors-sol tout en faisant semblant d’être intéressé, me forçant pour y participer, je me suis réorienté vers les cours collectifs d’enfants. Moins rémunérateurs mais avec plus de sens. Les monitrices étaient surreprésentées&nbsp;: plus besoin de se pousser du col entre hommes. J’ai bien aimé finir comme ça.</p>



<p>Je suis aussi content de quitter l’ambiance de la station. En bossant tous les jours en saison, sauf le samedi, t’es forcé d’avoir un pied à terre là-haut, tu redescends peu au village. On vit en vase clos, toujours avec les mêmes personnes que l’on rencontre dans les bars, les restaurants ou chez les uns et les autres, une fois la journée terminée. C’est un petit monde, décalé par rapport à la réalité de la vallée, rythmes différents et argent plus facile, dont la vacuité a fini par me peser. Finalement la seule chose en commun avec le village, c’est que l’on se connaît tous et que tout se sait. Sauf qu’en station, c’est plus trash. Coucheries, rapports de fric, sales coups immobiliers, cancans, meublent notre quotidien. Je suis content de retourner au «&nbsp;cul des Tarines&nbsp;», même si mon père a tout vendu, étable et grange comprises, à des prix faramineux.</p>



<p>Hier, la correspondante locale du Dauphiné libéré est passée me voir à l’ESF, moi le futur ex-doyen de l’équipe des moniteurs et le bientôt jeune retraité. Elle voulait du vécu, des anecdotes. Je lui ai servi des banalités. J’ai gardé pour moi l’histoire de Michel.</p>



<p>Michel était du village, avec trois années de plus que moi. Parfois, je me demande comment des personnes peuvent hériter de tant de qualités. Beau mec, solide, puissant, beau parleur, serviable, boute-en-train sans jamais casser personne, respectueux. Toutes les filles en étaient folles. J’en étais forcément jaloux avec mes pauvres moyens, mais il était difficile de le haïr.</p>



<p>Et surtout il était le meilleur skieur que je n’ai jamais connu. Bien sûr, il est devenu moniteur à la station. Quand je disais que je n’avais pas eu le choix de mon métier, c’est parce que je voulais l’imiter, faire partie de son entourage immédiat. Il a très vite été le responsable de l’école de ski. Et quand nous avions des jours de congés, nous les passions en montagne. Je pense que j’ai fait tous les hors-pistes avec lui, autour de la station jusqu’aux plus lointains, comme Valthorens, Val d’Isère ou Tignes. A l’époque, j’avais des Lacroix de 2,20 m, ce n’était pas de la tarte pour aller sur toutes les neiges. Michel passait devant à fond, puis me disait «&nbsp;Viens, c’est facile&nbsp;!&nbsp;» et je galérais pour le suivre. Pourtant, à le voir, cela semblait simple, son style était toujours le même quelle que soit la neige, gelée, soupe ou variée. Un vrai pro. Je me suis amélioré depuis avec les années de métier, mais je n’ai jamais atteint son aisance, sa facilité, son style… sa grâce. Je suis sûr qu’il aurait pu être champion de ski, à l’égal d’un Killy, mais il n’en avait pas la fibre. La compétition, être le meilleur, écraser les autres, ce n’était pas son trip.</p>



<p>Michel est devenu mon meilleur ami. J’avais une totale confiance en lui pour nos sorties en ski de randonnée. Dès qu’il le pouvait, il parcourait la montagne. Il la «&nbsp;sentait&nbsp;». Dans le choix des itinéraires, dans l’évaluation des risques d’avalanches, de plaques à vent, des versants plus sûrs, des bons horaires. Pas une tête brûlée. Il jaugeait les dangers et faisait à coup sûr les bons choix, les bons arbitrages. A tous mes amis, mes amies, à ma femme, je disais&nbsp;«&nbsp;Si tu fais du hors piste, tu le fais avec Michel.&nbsp;».</p>



<p>Contrairement à moi, il n’a pas fait plus de dix ans dans le monitorat. Il l’a quitté pour les mêmes raisons que j’évoquais plus haut. Il est devenu «&nbsp;énergéticien&nbsp;», un truc de barrés. Mais c’est vrai qu’il était vraiment bon dans le soin. Il sentait les femmes, il sentait les hommes, il sentait les animaux, comme il sentait la montagne. J’ai pris sa place à la direction de l’ESF.</p>



<p>Michel a continué à parcourir la montagne, été comme en hiver. Et puis, lors d&rsquo;une course d’hiver en solitaire, il est tombé d&rsquo;une corniche de neige qui s&rsquo;est effondrée sous son poids. Une chute de 400 m. Il a réussi à contacter les secours qui l’ont hélitreuillé. Il s&rsquo;en est sorti. Avec de multiples fractures et une jambe plus courte que l&rsquo;autre de 4 cm. Depuis, il me disait qu&rsquo;il ne craignait plus rien, que la montagne n&rsquo;avait pas voulu de lui, qu’elle l’aimait, qu&rsquo;il ne risquait plus de mourir dans une course.</p>



<p>Pourtant, en 2000, pour ses 43 ans, c’est arrivé. Il grimpait avec une amie le glacier de la Belle Place sur l&rsquo;ubac de la Dent Parrachée en randonnée à ski. Avec les crampons à glace. On ne saura jamais ce qu&rsquo;il s&rsquo;est passé mais ils ont dévissé et fait une chute de 200 m. Qui a glissé ? L&rsquo;autre n&rsquo;a t&rsquo;il pas pu retenir celui ou celle qui dérapait ? Les secours ont mis du temps à les retrouver, morts au pied de l’à pic, tout enlacés, tout emmêlés dans leur corde. Les sauveteurs les ont redescendus dans la vallée comme cela, impossible de desserrer l’étreinte de leurs corps gelés.</p>



<p>Le village, la station, les amies et amis, toutes ses connaissances, étaient à l’enterrement. Leurs deux cercueils dans la petite église qui ne pouvait contenir cette foule silencieuse s’étalant sur la place.</p>



<p>La femme de Michel était là, bien sûr, ainsi que le mari de l’amie de Michel. Ils se voyaient pour la première fois et pourtant, ils se serraient l’un contre l’autre, unis avec nous dans la même peine.</p>



<p>Je pense qu’ils ont compris.</p>



<p>Nous, nous savions. Cela durait depuis quatre ans. Pour une fois, personne n’a rien dit, les langues de vipères se sont tues.</p>



<p>Parce que nous le respections.</p>



<p>Parce que nous l’aimions.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/moniteur-de-ski/">Moniteur de ski</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Ebène</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Etienne VIGNAUX]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:54:54 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amies & amis]]></category>
		<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle d&#8217;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025. La frontière est à quelques</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ebene/">Ebène</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle d&rsquo;Etienne Vignaux parue dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>La frontière est à quelques centaines de mètres, juste avant l’entrée du tunnel. En passant ce matin dans l’autre sens, elle pullulait de voitures françaises de la police aux frontières, pourtant du côté italien, hommes et femmes armés, couleur bleu nuit avec l’écusson PAF en haut du bras gauche.</p>



<p>Elle a tenu à conduire depuis Turin, trop stressée, besoin de s’occuper. La neige tombe sans interruption. Fin de journée, dans la nuit. La tension est au maximum. Boules aux ventres. Silence. Je leur ai demandé de positiver, de visualiser que tout se passerait bien, que nous franchirions sans encombre le poste de police. Je vois les nervures blanches de ses deux mains agrippées au volant. Un coup d’œil à notre passager assis sur le fauteuil arrière du milieu, je lui ai demandé de ne pas se coucher. Il a la tête encapuchonnée et penchée entre nos deux sièges, les yeux baissés. Je crois qu’il prie.</p>



<p>Nous arrivons au portique, un panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;» nous demande de nous arrêter. La voiture ralentit au pas.</p>



<p>Nous avançons sans nous regarder&#8230;</p>



<p>Première soirée de Noël sans les enfants. Soit très loin à l’étranger, soit dans la famille du conjoint. Fête chrétienne peut-être, mais surtout fête en famille. Joie des petits-enfants devant le sapin ou pour l’ouverture des cadeaux le lendemain matin. Repas animé face au poêle, neige dehors, dans la montagne, bien au-dessus de la vallée.</p>



<p>Nous n’étions que tous les deux. Un petit sapin en plastique vert avec quelques micro-boules, cela suffisait largement pour déposer à son pied nos cadeaux mutuels. Nous ne nous l’étions pas dit mais ces absences nous pesaient en ce matin de la veille de Noël. Alors, quand elle m’a proposé de passer la journée à Turin, de l’autre côté de la montagne, visite du Palazzo Reale et du Mercatino di Natale à l&rsquo;intérieur du Cortile del Maglio, j’ai trouvé que l’idée était excellente même si elle était un peu convenue.<br><br></p>



<p>Après le Palazzo Reale, nous avons rejoint le marché de Noël tout proche sous une pluie glaciale de neige fondue. Il faisait presque bon dans le Cortile. Lumières saturées des stands et des chalets, odeurs multiples de saucisses grillées, de crêpes, de vin chaud, d’épices, de chocolat, de fromages et pâtisseries traditionnelles. Musiques, groupes de danses folkloriques, jongleurs. Cris d’enfants devant les jeux ou dans les manèges tournants, cela me mettait un peu le blues, me rappelant la joie des nôtres. Nous essayions d’avancer dans une foule compacte, ralentie, nous parlant très fort pour surmonter le niveau sonore captif de l’édifice.</p>



<p>Quand, soudain, il nous a fait face. Grand, solide, engoncé dans une doudoune noire, pantalon de survêtement sombre et, détail incongru, les pieds en chaussettes dans des claquettes en plastique bleu. Jeune, très jeune, adolescent. Il essayait de nous sourire, se donnant du courage pour nous aborder, mais l’on sentait bien sa détresse, sa fatigue. Les yeux perdus, abattus, presque résignés..</p>



<p>Il nous a demandé, avec son accent africain, si nous étions Français.</p>



<p>Je ne sais pas si, en temps normal, nous lui aurions répondu, regards glissant ailleurs, passant notre chemin. Mais je crois que, face à son désarroi, ajouté à notre tristesse de veille de Noël, nous avons été, l’un et l’autre, poussés à nous arrêter.</p>



<p>Oui, nous étions Français. Et lui&nbsp;?</p>



<p>Malien. Il voulait savoir si nous rentrions en France et pouvions le prendre avec nous.</p>



<p>Pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre sa situation, en regard de son état psychologique et physique, de ses vêtements, de sa jeunesse.</p>



<p>Nous lui avons demandé un moment de réflexion. Que faire&nbsp;? Nous savions qu’il ne pouvait tenter le passage de la frontière en bus. Il se serait fait immanquablement arrêter, nous avions nombre de témoignages sur des migrants sortis du car sous le contrôle de la PAF. Quant à passer par les cols enneigés et fermés, au risque d’être pris par les patrouilles s’ajoutait le danger de la haute-montagne.</p>



<p>C’était illégal de l’accepter dans notre voiture, bien sûr, mais bien des actes justes avaient été illégaux dans le passé, il suffisait de se rappeler l’époque de la Collaboration et ce qu’avaient fait nos parents. Et nous ne risquions pas la mort, juste une amende ou une condamnation de principe. Et puis nous portions dans nos gènes tous ces immigrés d’Italie, d’Espagne, d’Europe centrale qui avaient été accueillis en France. Il n’y avait donc que la peur de se faire prendre, de cette irruption de la justice dans nos vies confortables. Ne pouvions donc pas faire cet acte minuscule&nbsp;?</p>



<p>Nous nous sommes regardés. Il nous touchait profondément, nous regardant comme si nous étions son dernier espoir. Et tant de détresse. Un enfant perdu à sauver. Nous devions le prendre en charge si nous étions des humains.</p>



<p>Nous avons accepté.</p>



<p>–&nbsp;Tu n’as pas de bagages&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Non, depuis le début, dès le Sahara, on nous repère trop facilement si nous avons des sacs. J’ai tout laissé.</p>



<p>Restait à monter un mini-scénario pour mettre le maximum de chances de notre côté en cas d’arrestation. Et les scénarios, c’est mon job, la preuve avec cette histoire purement fictionnelle que je vous raconte…</p>



<p>Nous étions donc un vieux couple, CSP++, propre sur lui, dans une belle voiture, qui avait eu envie de passer la veille de Noël dans la capitale du Piémont. Et dans nos pérégrinations en ville, nous étions passé par le Cortile del Maglio où un jeune noir, sympathique, parlant français, nous avait demandé si nous pouvions l’amener en France. Il était en grande difficulté car, en voyage touristique en Europe, il s’était fait voler ses bagages et son argent à l’hôtel pendant qu’il allait fumer une cigarette dans la rue, d’où sa tenue décontractée. Il n’avait plus sur lui que son passeport et quelques euros. Il nous a demandé si nous pouvions l’amener en France d’où il rejoindrait Paris et des amis Maliens. Nous l’avons cru sur parole, pas du genre à demander ses papiers à tout stoppeur ou covoitureur que nous prenions à bord…</p>



<p>A ce propos, avait-il un passeport&nbsp;? Il nous l’ouvra sur la première page. Malien effectivement, Sékou. 17 ans.</p>



<p>Pendant les dix minutes du trajet jusqu’à la voiture, il répond brièvement à nos questions. Il avait quitté le pays en mars, en sachant pourtant que la moitié de celles et ceux de sa ville qui avaient tenté le voyage étaient morts ou avaient disparu en route. Sahara, blocage six mois en Tunisie en se cachant dans les oliveraies, il avait réussi à traverser dans un «&nbsp;bateau en fer&nbsp;» piloté par un migrant qui avait payé moins cher la traversée. Trois jours d’errance en Méditerranée, heureusement clémente, repérage par les gardes-côtes, fuite lumières éteintes dans la nuit, perte du cap pour Lampédusa pour finir en Calabre près de Crotone où ils avaient été recueillis et transférés dans un village perdu des Apennins au-dessus de Naples. Il avait tenté deux évasions mais s’était perdu sans carte. La troisième avait été la bonne grâce au GPS d’un smartphone qu’il s’était procuré. Trois heures dans la nuit et dans le froid avant de pouvoir prendre un bus pour la gare de Naples. Il était ensuite remonté en train pour Milan puis Turin où il se cachait près de la gare Porta Nuova, avant de se sauver devant la police et de se retrouver au Cortile del Maglio.</p>



<p>La nuit est tombée, la pluie incessante, la circulation dense. Sekou monte dans la voiture. Il sent le chien sale mouillé&nbsp;:</p>



<p>&#8211; Écoute, nous allons t’expliquer ce que tu dois raconter à la police si tu te fais arrêter.</p>



<p>Il répète notre alibi. Nous sourions car, s’il est fidèle, il se l’est déjà approprié avec ses propres mots et syntaxe&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Tu as de l’argent&nbsp;?</p>



<p>–&nbsp;Oui, un peu.</p>



<p>–&nbsp;Combien&nbsp;?</p>



<p>Il hésite, puis&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;5 euros.</p>



<p>–&nbsp;Si tu te fais arrêter, tu ne vas pas pouvoir survivre. Voici cent euros, au cas où.</p>



<p>Nous avons une heure avant la frontière. Nous parlons peu. Trop tendus et quelques difficultés à comprendre le français de Sekou…</p>



<p>J’aime bien les scénarios mais j’ai voulu avoir toutes les chances de notre côté car si nous étions arrêtés, avec le grand bébé derrière, nous serions grillés. Nous portions des habits plutôt classe, je m’étais rasé de près, elle portait de belles boucles d’oreilles. La voiture était propre, break statutaire immatriculé local. Nous n’avions rien de passeurs. Mais j’aime bien aussi les scénarios avec une touche ésotérique. Pendant le trajet, j’ai téléphoné sur Signal à Philippe, le chamane du village. C’est un ami, je me suis risqué à lui expliquer la situation. Il s’est «&nbsp;branché&nbsp;» sur Sekou. Beaucoup de souffrances, de peurs. Un bon gars, avec une belle âme, il fallait l’aider à passer. Et Philippe a demandé à ses «&nbsp;guides&nbsp;» de mettre un «&nbsp;voile d’invisibilité&nbsp;» sur notre voiture. C’est tout simple. Tu commandes un voile, il se met autour de la voiture et tu deviens «&nbsp;invisible&nbsp;», on ne te voit pas. Elle est pas belle la vie&nbsp;?</p>



<p>Nous voilà donc devant le panneau «&nbsp;Halte police&nbsp;», la voiture roule au pas. Je lui dis de ne pas s’arrêter. A gauche, des policiers nous tournent le dos et quittent le passage. A droite, un autre policier, adossé à la guérite, se plonge subitement dans son téléphone portable. Nous passons au ralenti. Personne ne nous arrête. Personne ne nous a vus&nbsp;? Nous augmentons progressivement la vitesse, frôlons une voiture de police au gyrophare allumé. Puis c’est le péage du tunnel. Je regarde derrière nous. Personne. Nous payons et c’est l’entrée. La sortie est à douze kilomètres. Nous sommes toujours silencieux, tendus, mais plein d’espoir. Le chemin est long à 70 km/h. Silence toujours. Enfin, au milieu, nous franchissons la frontière Italia/France. Explosion de cris&nbsp;! Nous sommes passés&nbsp;! Elle hurle sa joie, je me retourne vers Sekou et lui prend les mains, il rit, hésite encore à y croire, que son calvaire est en train de prendre fin.</p>



<p>A la sortie du tunnel, petite appréhension, mais la PAF est seulement du côté italien. Et c’est logique, les Italiens ne demandent qu’à ce que les migrants quittent leur territoire, ils leurs laissent le sale boulot. Ne prenons pas de risque, passons par les petites routes pour arriver au village. Et là, sur le parking, dans la neige fraîche, nous nous serrons tous les trois. Nous avons réussi, Sekou, tu y es arrivé, tu es enfin dans le pays dont tu rêvais, tu n’as pas souffert pour rien&nbsp;!</p>



<p>Nous arrivons dans le chalet. Je donne à Sekou des vêtements, lui demande de se laver. Il reste longuement sous l’eau chaude et remonte nous retrouver pour le repas de Noël, une assiette de plus que prévu. Des bougies allumées, la nappe des fêtes. Il est heureux, fatigué. Devant la table, il s’arrête, nous regarde et nous dit&nbsp;: «&nbsp;Merci Papa et Maman&nbsp;!&nbsp;».</p>



<p>Il ne mange presque pas. Ni les huîtres, ni le foie gras, ni le rosbif aux crozets, ni le fromage. A peine le pain brioché qu’il roule en boule avant de l’avaler et un minuscule morceau de bûche glacée. Bien sûr, il refuse le champagne et le vin. A la fin du repas, il appelle sa famille sur WhatsApp et nous avons le défilé de sa mère que nous ne comprenons pas mais nous bénit au nom d’Allah, de son frère aîné, un homme solide, chauve en boubou, dans la nuit éclairée par son seul smartphone car il n’y a pas d’électricité, ses sœurs, ses autres frères, ses oncles. Puis Sekou va se coucher et longtemps la lumière restera éclairée, je le sais hanté par son voyage qui lui revient maintenant qu’il est sauvé.</p>



<p>Le lendemain, je l’emmène voir Philippe. Il se présente non comme un marabout mais comme un sage du village. Il le magnétise, lui remet son aura en place, lui, si petit face à cet enfant-homme. Il lui dit qu’il doit faire partir sa peur, qu’il n’a plus à être rongé par la honte de l’échec. Que maintenant une nouvelle vie s’ouvre à lui. Qu’il doit rester un homme bon, ouvert, souriant à la vie. Qu’il doit être fier de lui parce qu’ici, aucune personne n’aurait eu le courage d’accomplir ce qu’il a fait. Qu’il est une chance pour son nouveau pays parce qu’il a besoin de jeunes comme lui doué d’une telle énergie, d’une telle force capable de traverser des déserts, des mois cachés dans les oliveraies tunisienne avec le froid et la faim, puis la Méditerranée qui a noyé tant de migrants. Qu’il doit rester confiant envers l’autre, lui sourire, s’offrir et qu’ainsi la vie et la chance s’ouvriront à lui.</p>



<p>Puis le chamane monte à l’étage. Nous l’entendons longuement fourrager dans les pièces et il redescend avec un sac de vêtements et un bracelet d’obsidienne qu’il lui met autour du poignet gauche&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Hier, j’ai rangé mes affaires et je suis tombé sur ce bracelet que j’ai porté dans des moments difficiles de ma vie. Il est pour toi, il absorbe la tristesse, t’apporte la force et le courage. Quand tu iras mal, il te suffira de le toucher pour te sortir de tes faiblesses. Tu vas vivre dans un pays où les gens comme toi ne sont pas toujours acceptés. C’est un pays raciste, égoïste, mais il y a aussi des bonnes âmes. Aie confiance en toi, ne fais que le bien, accepte la vie et tu iras loin, très loin…</p>



<p>C’est l’heure du départ. Nous l’emmenons à Grenoble pour le TGV de Paris où il veut tenter sa chance. A la gare, une employée doit nous aider à prendre son billet nominatif. Il hésite à confier son passeport. Elle comprend tout de suite. Elle lui souhaite bonne chance. Je l’amène à sa voiture du TGV. Je lui explique les numéros de voiture, des places, l’enjoins de ne pas téléphoner de sa place. Puis, je m’adresse aux personnes du compartiment&nbsp;:</p>



<p>–&nbsp;Il vient du Mali, il ne connaît pas le TGV, je compte sur vous pour l’aider jusqu’à Paris…</p>



<p>Le train va bientôt partir. Je le serre dans mes bras, il me dit «&nbsp;Merci Papa. Avec Maman, vous êtes ma famille de France.&nbsp;».</p>



<p>Je sors sur le quai. Les portes se ferment. A travers la vitre, je lui fais signe de sourire avec les mains tirant les commissures de la bouche. Il me renvoie un sourire éclairant de tout son visage et je lis «&nbsp;Papa&nbsp;» sur ses lèvres.</p>



<p>Le TGV démarre. Je lève la main.</p>



<p>Ce que nous avons fait était juste. Je me sens à ma place.</p>



<p>En ce jour de Noël, il nous a été donné un autre fils.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ebene/">Ebène</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Vermillon</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 18 Dec 2025 20:42:49 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Etrange]]></category>
		<category><![CDATA[Noir]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L&#8217;idée de cette nouvelle n&#8217;est pas de moi mais d&#8217;un covoitureur que j&#8217;ai pris en charge en 2012 dont je</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>L&rsquo;idée de cette nouvelle n&rsquo;est pas de moi mais d&rsquo;un covoitureur que j&rsquo;ai pris en charge en 2012 dont je n&rsquo;ai ni le nom ni le prénom. Quelques phrases que j&rsquo;ai longtemps gardées en moi jusqu&rsquo;à me décider à l&rsquo;écrire. Si par hasard il se reconnaît, je mettrai avec plaisir ses références et, s&rsquo;il en a écrit une nouvelle, je l&rsquo;ajouterai à la rubrique « <a href="https://bruno-perera.fr/amies-amis/" target="_blank" rel="noopener" title="">Amies et amis</a>« .</em></p>



<p>Monsieur, je ne sais si vous êtes un flic ou un psy, ou les deux à la fois, mais je vous demande seulement de m’écouter sans m’interrompre jusqu’à la fin de mon histoire.</p>



<p>La suite ne m’importe plus.</p>



<p>Je suis un peintre raté, comme d’autres sont des écrivains ratés. Peut-être un manque de chance pour être reconnu, une incapacité à me vendre, plus sûrement un manque de talent, ce quelque chose qui exploserait dans la tête de celle ou celui qui regarderait une de mes «&nbsp;œuvres&nbsp;». Pourtant, comme tous les grands, j’ai ma propre obsession qui ne me lâche pas depuis des décennies, face à laquelle je ne fais aucune concession. C’est là que réside mon malheur&nbsp;: je veux créer la vie dans mes peintures. Pas une simple illusion&nbsp;: je voudrais que mes toiles soient aussi vivantes, sinon plus vivantes, que leur modèle.</p>



<p>À rebours de beaucoup, de la tendance amorcée depuis le XIXème siècle, dès mes études aux Beaux-Arts jusqu’à ce jour, je suis passé graduellement de l’art abstrait au figuratif. Non pas celui d’un Delacroix, d’un Ingres ou d’un Courbet, mais un syncrétisme entre le réalisme et la peinture au couteau, parce que j’étais convaincu que, de la justesse des traits et de la perspective, associée à la rudesse, l’épaisseur, la sculpture de la matière colorée, aurait dû naître non un objet, mais un sujet vivant. Dans ma folie, je voulais recréer le Golem, sans la glaise, mais avec la toile de coton et l’acrylique.</p>



<p>Mon atelier déborde de mes tentatives, de toutes tailles, couleurs et styles. Des dizaines de modèles se sont succédés, que j’ai inscrits sur mes toiles, sans jamais arriver à atteindre les premières vibrations de la vie.</p>



<p>Alors, elle est arrivée. Dans la maturité de ses trente ans. Plus que par ses formes parfaites, j’ai été subjugué par son regard, ses yeux vairs, bleu et vert, couleurs pastel tellement claires que je ne pouvais savoir si elle regardait le peintre qui tentait de la fixer en deux dimensions ou son âme ou ses démons. Mais, dès que je l’ai accueillie, j’ai su que ce serait de ses lèvres, d’un vermillon translucide, aux reflets changeants, animés, qu’émergerait enfin ce que je recherchais.</p>



<p>J’ai tenté pendant des mois de le retranscrire sur mes toiles, qui s’empilaient inachevées dès que je sentais que j’avais laissé filer le trait ou la couleur qui me mèneraient à mon but.</p>



<p>Nous sommes devenus amants. Aura du peintre «&nbsp;maudit&nbsp;», mais je sais aussi qu’elle avait envie d’expérimenter cette folie qui m’animait, d’absorber cette force de vie, cette force de mort, qui me donnaient consistance, éprouver autre chose que la détresse triviale de ses rencontres précédentes.</p>



<p>Puis elle s’est lassée. Après avoir cerné ma monomanie, elle a gratté jusqu’à l’homme ordinaire. Elle n’a plus cru en moi. A quoi bon ces séances éprouvantes, nue dans le froid de l’atelier, devant cet homme quelconque sous son vernis d’artiste, qui n’était pas capable, se serait jamais capable, de créer sur ses toiles ce double d’elle-même&nbsp;?</p>



<p>Et plus elle s’éloignait, plus je m’accrochais à elle, me sentant devenir dépendant, éprouvant un attachement que je n’avais jamais ressenti auparavant. Parce-qu’elle avait son mystère, son étrangeté, son indépendance, la violence de sa jeunesse. Parce qu’égoïstement je savais qu’avec elle j’attendrai le but de ma vie.</p>



<p>Elle a rompu, voulu arrêter les séances de pauses. Mon dernier tableau, le meilleur, était quasi achevé. Je l’ai supplié, je l’ai imploré, jusque ce qu’enfin, elle accepte <em>du bout des lèvres</em> de venir une dernière fois à l’atelier.</p>



<p>La pression était immense. Je devais trouver la bonne couleur. Je travaillais au couteau ma palette, mélangeant fébrilement les pigments que je plaquais sur la bouche sans jamais que la toile ne s’anime, raclant, puis recommençant pendant des heures. Elle me regardait faire, amusée, puis l’agacement est monté et enfin le dédain. Elle me cracha&nbsp;: «&nbsp;Tu me fais perdre mon temps, tu n’arriveras jamais à rien avec tes croûtes, ce que tu recherches est hors de portée d’un minable peintre raté.&nbsp;».</p>



<p>Elle avait raison. Son regard était devenu triomphant. Je n’avais jamais éprouvé un tel mépris. Justifié.</p>



<p>Je ne supportai pas que ma quête s’achève ainsi. Je lâchai la palette qui se retourna avec un bruit mat contre le sol, je lui plantai mon couteau à peindre à la base du cou, déchirai la carotide. Le sang gicla sur moi, tout autour d’elle. Elle s’effondra, la stupeur dans son regard que je ne lâchais pas. Agonisante, elle eut encore la force de regarder le tableau et, à voir son effarement, je me retournai brusquement. Le sang avait délicatement giclé sur les lèvres, seulement circonscrit à elles, leur donnant la teinte vermillon exacte que je recherchais en vain.</p>



<p>Et, au moment où, dans un dernier soupir, elle mourut, le tableau s’anima soudainement, devenant vivant.</p>



<p>Je le regardai fixement. C’était elle, ses yeux, ses lèvres. Encore plus vivante. Le Golem. Enfin&nbsp;!</p>



<p>Mais, très vite, le sang se coagula, vira au brun. La toile redevint quelconque.</p>



<p>Morte. À côté d’un cadavre.</p>



<p>Ma quête était insensée. J’ai détruit la Vie pour créer la Vie.</p>



<p>Et elle m’a échappé.</p>



<p>Monsieur, je suis non seulement un peintre raté mais un fou criminel qui n’a pas eu le courage de se suicider.</p>



<p>Faîtes de moi ce que bon vous semble.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/vermillon/">Vermillon</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Bronze</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/bronze/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=bronze</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 09 Mar 2025 19:51:20 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&#160;Palette d’histoires&#160;» chez Chemin faisant – juin 2025. Nous n’avons pas pu attendre le</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><br><em>Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif «&nbsp;Palette d’histoires&nbsp;» chez Chemin faisant – juin 2025.</em></p>



<p>Nous n’avons pas pu attendre le petit-déjeuner.</p>



<p>Nous sommes tendus dans la brume de ce petit matin d’été, pas franchement réveillés suite à notre longue soirée «&nbsp;comme avant&nbsp;» où, sous le frêne multi-centenaire, autour de la grande table dressée, nous avions repris, guidés par la guitare sèche, les chansons de nos adolescences.</p>



<p>Face à nous, appuyés contre un vieux poteau en béton armé effrité allongé à même le sol, juste à côté du foyer encore tiède des cendres de la veille, étaient alignés d’étranges objets informes en terre cuite rouge, mini-amphores dévoyées, ventrues aux bouches multiples à l’orée desquelles luisait un métal doré qui les avait remplies lors de la coulée.</p>



<p>Voilà, c’est le moment ultime, celui où nous allons les casser à la masse et dégager de la gangue ce que nous avions mis des jours à sculpter la cire puis à préparer les moules.</p>



<p>Moussa, les yeux rouges de la fatigue de la semaine à guider les apprentis, me tend le marteau d’un geste autoritaire. Je suis donc désigné pour inaugurer nos mises au monde.</p>



<p>Je m’approche de mon moule, le saisit, lève le marteau, hésite avant de l’abattre. </p>



<p>Comment va-t-elle être&nbsp;?</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>Trois ans.</p>



<p>Il m’avait fallu trois ans pour accepter le deuil et commencer à sortir de ce vide où sa disparition m’avait plongé. Un amour fou, une entente au-delà de ce que j’avais connu jusqu’alors. Nous nous retrouvions dès que possible, chaque séparation me devenait de plus en plus insupportable, ne tenant que dans la perspective des retrouvailles suivantes. Pas de tensions, juste l’évidence que «&nbsp;nous étions faits l’un pour l’autre&nbsp;». Nous allions peu à peu vers l’idée de vivre ensemble, de lâcher nos appartements respectifs pour un endroit qui serait notre bulle pouvant contenir tout notre amour, ce besoin irrépressible de ma peau contre sa peau.</p>



<p>Et puis, un matin, à la porte de son logement où elle devait être revenue après une semaine dans sa famille, elle ne m’avait pas ouvert. Mes coups résonnaient dans la pièce vide derrière l’entrée. J’ai attendu longtemps, rongé par l’angoisse, avant de repartir. Pas de réponses au téléphone, à mes messages, à mes courriels. Ses frères silencieux. Ses amis aussi. J’ai surveillé en vain l’entrée de son immeuble avant qu’une voisine ne me dise qu’elle avait déménagé. Elle avait démissionné de son travail, effaçant toutes ses traces. Elle m’avait «&nbsp;ghosté&nbsp;». Sans explications. Me laissant face à ce mur contre lequel je ne cessais de me fracasser.</p>



<p>J’ai longtemps cherché une explication, puisque je la savais vivante. La peur de vivre ensemble, de se faire dévorer par notre passion. Peur de perdre son être essentiel, celui qui ne tenait que par sa solitude. Peur de se voir nue à travers mon regard. Peur de se dévoiler, de se révéler telle qu’elle était, bien moins séduisante que dans mon estime. Ou déçue par mon amour, par ce qui émanait de moi, simple homme ordinaire, alors qu’elle m’avait fantasmé si loin, si haut.</p>



<p>Je ne saurai jamais. J’ai abandonné mes interrogations. J’ai accepté sa fuite. J’ai accepté qu’elle soit différente de ce que j’avais cru ou plutôt projeté sur elle. J’ai accepté qu’elle soit « merdique », contradictoire, incohérente. J’ai compris qu’elle avait agi comme elle avait pu, la dérobade et le silence plutôt qu’une lente dégradation d’un amour impossible, au-delà que ce que nous, humains, pouvions vivre. J’ai cessé de la juger. Je lui ai pardonné.</p>



<p>Je crois&#8230;</p>



<p>Mais je n’ai encore jamais pu me faire à son absence, cherchant jusqu’à ce jour, dans les nuits blanches, son corps chaud, sa peau soyeuse, son souffle enfantin.</p>



<p>Elle ne m’avait rien laissé. Notre amour n’avait duré que quelques semaines. Pas de photos qu’elle refusait. Pas de mots, de dessins. Pas de cadeaux. Pas de vêtements. Pas de mèches de cheveux ni même de rognures d’ongles. Juste les souvenirs profondément inscrits en moi de son corps, de ses attitudes, de son regard, de ses sourires, de sa jouissance. De ses silences. De ses rares paroles.</p>



<p>Aussi quand un ami sculpteur m’avait proposé ce stage, je ne sais pourquoi j’ai accepté immédiatement, moi qui n’ai jamais su quoi faire de mes mains, à part caresser et écrire.</p>



<p>Je ne sais pourquoi non plus Moussa, descendant d’une longue lignée de fondeurs maliens, m’a pris sous sa protection, moi le novice, ou plutôt l’incompétent, au sein de stagiaires qui avaient des années de pratiques.</p>



<p>Je ne sais pourquoi enfin mes mains se sont mises immédiatement à compulser la cire noire des abeilles africaines, guidées par des forces qui m’étaient inconnues et qui ont créé au bout de quelques jours ce corps que, subitement, j’ai reconnu comme étant le sien. Je crois avoir été le plus assidu, premier arrivé, dernier parti, à lisser la peau, à ajuster la proportion des membres, du tronc, de la tête, à lui donner cette exacte position qu’elle avait eu ce premier jour sur la plage où elle m’avait séduit, posée sur le sable dans la crique fermée de rochers de granit rond, à genoux, les mains appuyées sur ses mollets à l’arrière, et son tronc et son torse arc-boutés, ses seins dressés, son ventre lisse sous la tension, sa chevelure coulant le long de son dos jusqu’aux fesses, sa tête inclinée et me regardant dans un demi-sourire, sûre de son emprise.</p>



<p>Moussa m’a guidé doigt à doigt, à tenir les outils dans leur exacte position, renforcer le galbe des muscles, abonder la chevelure, incliner le cou, forger le regard. Et quand nous avons jugé la statue de cire aboutie, il m’a aidé à l’emmailloter d’argile chamottée enrichie de crottin tamisé, placer les cheminées de remplissage et les évents, consolider au fil de fer, puis recouvrir le tout d’une argile de consolidation. Et quand le moule a fini de cuire dans le feu de bois au sol, que la cire a coulé récupérée fumante dans les seaux d’acier, il avait, comme moi, les yeux mouillés de larmes.</p>



<p>Mais il me manquait quelque chose, un geste, un ajout pour parfaire la création. C’est alors que j’ai retrouvé, au fond d’une poche de la vieille veste de travail que je portais comme je la portais ce jour-là où nous avions parcouru, elle et moi, le sentier côtier peu avant sa disparition, une alliance que je lui avais tressé avec trois brins d’oyat et que je lui avais passé à l’annulaire gauche avant qu’elle ne me la rende en riant. C’était donc la seule chose qui me restait d’elle. Aussi, à l’abri des regards, mais peut-être pas de celui de Moussa, je la glissais par une des cheminée de remplissage. Qu’elle brûle avec le métal coulé et qu’elle fusionne avec elle&nbsp;!</p>



<p>Et quand, après avoir fait fondre tout un amas de robinets, vieux boulons et écrous, tuyaux tordus de laiton et de cuivre dans un creuset taillé dans un chauffe-eau au rebus coupé et tapissé de briques réfractaires, posé au sol avec un soufflet électrique à pleine puissance rougeoyant le charbon de bois entourant le contenant, Moussa plongea une vielle louche rallongée d’un manche d’acier dans la soupe liquide aux vapeurs fluo vertes et me la tendit, je n’ai pu refuser d’accomplir, le premier, ce geste de la coulée en elle.</p>



<p>Il y eut comme une explosion, une bouffée de vapeurs et Moussa me tint fermement la main pour qu’elle ne s’arrête et ne crée une fissure dans la pièce à venir, jusqu’à ce que le liquide parvienne en haut du moule.</p>



<p class="has-text-align-center">********************</p>



<p>J’abats le marteau, le moule éclate d’un seul coup, d’un seul.</p>



<p>Et elle apparaît nue, dans toute sa splendeur, brillante et dorée comme l’or.</p>



<p>Et elle apparaît parfaite, exactement comme dans mon souvenir, dans toute sa séduction.</p>



<p>Et, quand je la prends entre mes mains, si pesante, si lisse, un frisson parcourt ma peau parce que je la sens vibrante, vivante, et que, soudainement, ce vide qui m’oppressait depuis trois ans disparaît.</p>



<p>Et quand je la lève vers le ciel pour l’éclairer dans les premiers rayons qui viennent d’apparaître, Moussa me sourit, fier de m’avoir mené jusque là, et me pointe du doigt la poitrine.</p>



<p>Sous le sein gauche, là où l’anneau d’oyat s’était bloqué dans le moule et avait brûlé, il reste un trou béant à la place du cœur.</p>



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			</item>
		<item>
		<title>Effondrement</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/chute/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=chute</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 Mar 2025 20:59:27 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Glissade vers la perte,Paradis disparu,Mes mains ne ramènent que poussière,La vie est moribonde sous les scories,Goût de cendres,Tout se délite,Chute.Fin</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">Glissade vers la perte,<br>Paradis disparu,<br>Mes mains ne ramènent que poussière,<br>La vie est moribonde sous les scories,<br>Goût de cendres,<br>Tout se délite,<br>Chute.<br>Fin de partie.<br>Où va le sens ?<br>Déchirures des promesses reniées,<br>Brouillard devant moi,<br>Qu&rsquo;est devenue cette plénitude ?<br>Vies juxtaposées et bientôt étrangères,<br>Brûlures de cette intensité passée,<br>Sarment desséché.</td></tr></tbody></table></figure><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/chute/">Effondrement</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Sans espoir</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=ultime-tentative</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 03 Mar 2025 20:53:31 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>L&#8217;avenir n&#8217;existe plus, le passé est si lourd,Ne choisissons que l&#8217;instant,À nouveau amants,À stopper le temps.Plus de reproches, plus de</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/">Sans espoir</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">L&rsquo;avenir n&rsquo;existe plus, le passé est si lourd,<br>Ne choisissons que l&rsquo;instant,<br>À nouveau amants,<br>À stopper le temps.<br>Plus de reproches, plus de projections,<br>Plus d&rsquo;interrogations,<br>Seulement nos corps, nos regards,<br>Nos mains unies, <br>Nos bouches assoiffées,<br>Cette soif de l&rsquo;urgence,<br>Peau contre peau.<br>Peu importe l&rsquo;endroit,<br>Lit profond, haie cachée, <br>Voiture face à l&rsquo;océan,<br>Sentier côtier, route enlacée,<br>Cocon de la tente,<br>Oublier notre attente,<br>Rester secrets,<br>Vivre à côté.<br>N&rsquo;imaginer que la caresse suivante,<br>Déposer nos blessures,<br>Les mots trop durs,<br><br>Les douleurs enkystées,<br>Les rêves avortés,<br>Les chaînes du passé.<br>Baisers et joies volées<br>À la fatalité.<br>Sans retour,<br>Sans demande.<br><br>Sans espoir.</td></tr></tbody></table></figure><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/ultime-tentative/">Sans espoir</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>Magnétique</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/magnetique/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=magnetique</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Mar 2025 20:35:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Poèmes]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Madame, je vous attendais.Nous étions ensemble à deviser,J&#8217;aimais entendre et participerÁ leur légèreté profonde,Mais une partie de moi vous recherchait.Et</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/magnetique/">Magnétique</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<figure class="wp-block-table alignleft"><table class="has-fixed-layout"><tbody><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left">Madame, je vous attendais.<br>Nous étions ensemble à deviser,<br>J&rsquo;aimais entendre et participer<br>Á leur légèreté profonde,<br>Mais une partie de moi vous recherchait.<br>Et j&rsquo;ai cru vous voir, à la fois vous et une autre.<br>Vous m&rsquo;avez regardé,<br>Sans sourire il me semble,<br>Et vous nous avez rejoints.<br>Vous vous êtes assise entre eux et moi,<br>Sous le soleil rasant de cette fin d&rsquo;après-midi,<br>Mêlant aux nôtres votre présence.<br><br>Vos cheveux ramassés en chignon-sauvageon,<br>Très haut sur la tête, avait changé votre être,<br>Comme si, cessant de cacher votre visage, ils le révélaient.<br>Vous étiez magnétique.<br>Vous étiez magnifique.<br>Vous étiez magique.<br>Vos yeux brillants rendus encore plus clairs sous la lumière,<br>Votre léger maquillage,<br>La finesse de votre visage,<br>Votre bouche dessinée,<br>Votre chaud sourire&#8230;.<br><em>«&nbsp;C’est un cliché de l’écrire, mais c’était exactement ce que je ressentais : je restais sans voix.&nbsp;»</em><br>Ébloui par ce qui émanait de vous.<br>Votre nouvelle coiffure actait ce que vous étiez devenue,<br>Soulignait votre mue.<br>Vous étiez sortie chatoyante de votre chrysalide,<br>En plénitude, en confiance, en maturité.<br>J&rsquo;ai pensé que je ne méritais pas la chance que vous m&rsquo;aimiez.<br><br>J&rsquo;ai tenté de dissiper ma gêne,<br>Aiguiller les conversations,<br>C&rsquo;était aisé, ils s&rsquo;y prêtaient sans peine.<br>Et tout au long de ces échanges, j&rsquo;essayais de ne pas trop vous regarder,<br>Mais votre attirance m&rsquo;était si forte que j&rsquo;ai osé,<br>De mon genou, légèrement le vôtre, toucher.<br>Nous avons beaucoup parlé, un peu ri, l&rsquo;heure avançait,<br>J&rsquo;étais sur mes gardes et j&rsquo;enviais votre naturel.<br>Et quand il a fallu se séparer, je me suis dit qu&rsquo;il était impossible<br>Qu’ils ne ressentent pas que nous nous aimions.<br>D&rsquo;un amour passion.<br><br>Les heures ont passé,<br>Au plus profond de la nuit je vous veille,<br>Votre présence m&rsquo;est encore si forte,<br>Qu&rsquo;à étendre le bras, je pourrais vous toucher,<br>Mais je ne voudrais point troubler votre sommeil.<br>Madame, je vous le dis encore,<br>Je vous aime.</td></tr><tr><td class="has-text-align-left" data-align="left"></td></tr></tbody></table></figure>



<p></p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/magnetique/">Magnétique</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>La chevalière</title>
		<link>https://bruno-perera.fr/la-chevaliere/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=la-chevaliere</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bruno PERERA]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 01 Nov 2024 11:43:56 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en</p>
<p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/la-chevaliere/">La chevalière</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est à mon tour. Mes deux passagères m’ont raconté chacune leur histoire. Personnelle, touchante, troublante. Comment trois inconnues peuvent en arriver en quelques heures à un tel degré d’intimité&nbsp;? Alchimie des rencontres. Hasard ou non hasard&nbsp;? Je suis tombé sur deux barrées, nageant en plein ésotérisme. J’aime me plonger dans des univers radicalement différents du mien, magie du covoiturage. Mais cette fois-ci j’ai brisé ma carapace, nous nous sommes ouvertes toutes les trois, une sorte d’égrégore remplit l’habitacle, je suis devenu multiple, agrégeant les émotions de ces deux femmes qui m’étaient étrangères quelques heures plus tôt et qui sont devenues comme des sœurs.</p>



<p>Nous avons encore plus de six cent kilomètres avant la fin du voyage. Mes deux mains sont bien posées sur le volant. Normal&#8230;à 135 km/h. Je leur montre à mon annulaire gauche la chevalière en or et j’entreprends alors de la faire glisser, tout en contrôlant les écarts de la voiture sur l’autoroute. J’arrive à l’extirper enfin et je leur fait passer le bijou, qu’elles examinent et soupèsent tour à tour. Oriane l’enveloppe enfin dans sa grosse patte. Ses yeux se ferment, des larmes coulent&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Raconte-nous son histoire, elle a tellement de douleurs et de personnes en elle…</li>
</ul>



<p class="has-text-align-center">&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-</p>



<p>J’avais vingt-trois ans. Ma mère m’avait emmené chez le bijoutier en bas de la ville pour mesurer la taille de mon annulaire gauche. Une fois enfilé le doigt dans le bon anneau, elle sortit de sa poche une petite boite à bijou avec à l’intérieur une chevalière qu’elle me tendit. L’objet semblait curieusement léger pour sa taille&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Elle vient de ton grand-père. C’était sa bague de fiançailles en or. Il l’avait fait faire juste avant de partir à la guerre en 1917, quand il s’est engagé en tant qu’étranger. Il est parti au front après la cérémonie.</li>



<li style="font-size:14px">Elle ne pèse pas bien lourd.</li>



<li style="font-size:14px">C’est exact, le médaillon est creux. Il n’avait pas assez d’argent pour de l’or plein. Il faudra que tu fasses attention, elle est fragile et peut se déchirer si tu l’accroches. Tu vois, deux lettres sont gravées et entrelacées, G &amp; Z, les initiales de ton grand-père.</li>



<li style="font-size:14px">Pourquoi est-elle pour moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Quand mon père est mort des suites des gaz dans les tranchées, il était convenu qu’elle me revienne parce que j’étais l’aînée. Mais ma mère l’a gardée jusqu’à sa mort. Quand elle se couchait, elle mettait sur l’autre oreiller la photo de Gaston, sa chevalière et son anneau du mariage. A la succession, c’est ta tante qui l’a récupérée. Je n’ai pas voulu faire d’histoire. Mais maintenant qu’elle est morte, je l’ai retrouvée.</li>



<li style="font-size:14px">Oui, mais pourquoi moi&nbsp;?</li>



<li style="font-size:14px">Elle devait revenir à notre aîné. Mon frère étant mort tout jeune, elle était pour la plus grande des deux filles. Il est temps que je la transmette. Ton frère nous a trahi, il est n’existe plus pour moi et ton père. Tu es le deuxième des garçons et, même si tu as deux sœurs avant toi, je te la confie.</li>
</ul>



<p>Je ne me sentais pas légitime mais j’ai accepté. Par la volonté de ma mère. Pour mon grand-père que je n’avais jamais connu. Mais je gardais en moi comme un goût de trahison. Cette chevalière ne devait pas être pour moi.</p>



<p>Je l’ai gardée pendant plus de vingt ans. Toujours à mon doigt, je ne pouvais m’en séparer. Éraflée, usée et même déchirée comme me l’avait prédit ma mère, elle allait souvent en réparation chez le bijoutier. Elle intriguait. Armoiries nobiliaires&nbsp;? Bague de mariage, surtout quand le médaillon glissait sous le doigt&nbsp;? Un ami un peu devin l’avait prise dans ses mains. Les yeux fermés, il m’avait confié sa vision, un homme très grand, très maigre, avec des bandes molletières, tout de bleu vêtu, le bleu horizon de l’infanterie. Mon grand-père italien, un géant de près de deux mètres qui avait dû s’asseoir auprès de ma grand-mère pour la photo du mariage. Cette bague était habitée par son histoire. Elle me reliait à lui. Je ne pouvais m’en séparer malgré la trahison originelle.</p>



<p>Et puis ma mère est morte. Alzheimer. Je suis sûr qu’elle avait voulu oublier le chagrin irréparable de la perte de son fils aîné que son mari lui imposait. Mon père ne lui a pas survécu bien longtemps. Alors nous, une partie de la fratrie, nous avons décidé que les guerres de nos parents n’étaient pas les nôtres. Que nous n’avions pas à supporter cet héritage. Qu’il avait provoqué trop de douleurs. Que nous devions accueillir à nouveau notre frère aîné parmi nous. Pas le retour du fils prodigue, non. Pas le pardon, non plus. Simplement que l’amour et la vie étaient beaucoup plus forts que toutes ces rancœurs enkystées dans notre histoire familiale. Que l’on laisse ces dernières aux morts, pas aux vivants&nbsp;!</p>



<p>A la succession, j’héritais d’une commode en merisier qui avait occupé pendant des décennies la chambre de nos parents. Dans le tiroir du haut, un compartiment caché où je trouvais une boule noircie, pesante, dans un sac de toile. Du métal fondu, une goutte d’or surnuméraire restante d’un bijou que ma mère avait fait refaire, large bracelet tressé devenu anneau.</p>



<p>Et c’est alors que l’évidence m’a traversé.</p>



<p>Je suis allé voir le bijoutier. Un vrai, toujours dans son atelier, à fondre, ciseler, graver. Réparer. Je lui ai demandé de remettre à neuf la chevalière, qu’elle soit comme à sa création, quitte à utiliser l’or brut que je lui apportais. Puis je le priais s’il pouvait créer une chevalière à l’identique, avec un médaillon plein cette fois-ci, sur laquelle il pouvait graver non pas G &amp; Z mais S &amp; Z entrelacés, le «&nbsp;Simone&nbsp;» de ma mère, avec exactement le même style artistique. Il m’a répondu&nbsp;:</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Vous portiez votre grand-père avec vous, maintenant vous voudriez que ce soit la mémoire perdue de votre mère avec l’or qu’elle a porté. Non seulement je peux le faire mais ce sera avec tout mon savoir-faire. Un bijou n’est jamais quelconque, il recèle toute l’histoire et tous les amours et déchirements d’une famille. C’est exactement pour cela que je fais ce métier.</li>
</ul>



<p>Quand je suis venu prendre possession de ma commande, la nouvelle chevalière était comme je l’avais imaginée. Plus lourde mais en tout point semblable à l’autre, le «&nbsp;S&nbsp;» ayant remplacé le « G&nbsp;»…</p>



<p>Il est maintenant devant moi, chez lui. C’est l’hiver, le poêle ronfle dans la nuit. Il ne sait pas pourquoi j’ai tellement tenu à le voir.</p>



<p>Je sors de ma poche la petite boîte que je lui tends.</p>



<p>Il l’ouvre.</p>



<ul class="wp-block-list">
<li style="font-size:14px">Je te rends ce qui devait t’appartenir. Parce-que tu es l’aîné. Parce-que c’est toi qui doit porter notre grand-père. Parce-que je n’avais pas le droit de la garder, je n’étais pas légitime. Je fais ce que notre mère aurait voulu faire mais les conventions et la fidélité à notre père l’en ont empêché. Avec cette chevalière, tout se remet en place, tout est aligné. Nous effaçons ces douleurs, tu es à nouveau parmi nous. Et, si le Ciel existe, je suis sûr que, maintenant, nos parents en sont heureux. Bienvenue parmi nous, mon frère.</li>
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		<title>Sens dessus dessous</title>
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		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 13 May 2023 20:53:15 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Nouvelle parue en juin 2023 dans l&#8217;ouvrage collectif de l&#8217;éditeur Chemin faisant « Jamais en panne des sens » qui aborde les</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><em>Nouvelle parue en juin 2023 dans l&rsquo;ouvrage collectif de l&rsquo;éditeur <a rel="noreferrer noopener" href="https://editions-actu.org/chemin-faisant-edition-associative/" target="_blank">Chemin faisant</a> « <strong>Jamais en panne des sens</strong> » qui aborde les cinq sens.</em></p>



<p>Je ne sais pas où tu es.</p>



<p>Je ne sais pas si tu existes encore.</p>



<p>Je sais seulement que tu as détruit tous les chemins qui pouvaient me mener à toi.</p>



<p>Je ne sais pas si tu liras ces mots. Je les ai postés là pour les extirper de ma mémoire, de ma tristesse, pour qu’ils cessent d’entraver mes pas, puisqu’il est écrit que je vais continuer d’avancer.</p>



<p>Sans toi.</p>



<p>Je les ai murmurés à ce petit trou dans le tronc torturé du châtaignier multi-centenaire en bordure du sentier côtier, les lèvres collées à l’écorce rugueuse. Puis j’ai bouché le tout avec un mélange de laisse de mer et de vase du Golfe. Ils y resteront des années.</p>



<p>L’autre, même le plus intime, reste un étranger. Tu me seras à jamais étrangère. Mais je voudrais que, si tu décides de découvrir mes mots, tu saches ce que j’ai réellement éprouvé.</p>



<p>Pendant ces quelques mois où nous avons été intimes, je me rends compte que tu m’as très peu parlé. Tu m’as écouté, tu t’es remplie de moi, tu m’as dit ce que j’avais envie que tu me dises. Mais tu ne t’es pas dévoilée. Je ne saurais jamais si, derrière ton mystère silencieux, tu étais pleine de toutes tes expériences… ou vide de ton enfermement. Peu m’importe, parce que c’est ta peau qui m’a parlé.</p>



<p>C’est pour cela que je t’ai aimée.</p>



<p>Je devais avoir l’air de rien quand tu m’as vu la première fois. Je me souviens du glissement de la baie vitrée derrière moi, d’un léger souffle et d’une soudaine présence pleine. De la voix de Gwenaël qui t’accueillait. Et de ton silence. Puis probablement de ta stupeur quand tu as découvert, en contournant cet homme immobile, assis, dont le dos faisait face à l’entrée, les deux compresses qui couvraient mes orbites.</p>



<p>Une occupation comme une autre à la Coloc, avec la claustration du confinement. Dans la remise, j’ajustais à la disqueuse des pièces de cuivre pour l’accastillage du vieux voilier en teck que nous avions décidé de retaper pour le mettre à flot dès qu’on nous libérerait. Quel meilleur symbole qu’une étrave fendant les eaux pour fêter notre délivrance&nbsp;? Le disque a explosé et des éclats se sont fichés dans mes yeux. Urgences ophtalmologiques. Opération réussie mais trois mois dans le noir. Avec en prime le variant Delta chopé au bloc. J’ai tout ramassé. Fièvre, toux, courbatures, mal de tête, mal de gorge, fatigue. Moral à zéro, avec le coup de grâce quand j’ai perdu l’odorat et le goût. Gwenaël s’est occupé de moi comme une infirmière, tentant de me faire rire, m’obligeant à sortir de mon lit, de mon noir, de mon isolement. Sait-on le cataclysme que l’on subit quand l’on perd trois de ses cinq sens&nbsp;? Sait-on l’enfermement&nbsp;? Sans sa présence continue et rassurante, je ne sais pas jusqu’où j’aurais chuté.</p>



<p>Perte de sens.</p>



<p>J’ai vite trouvé mes repères dans la maison, malgré la raideur des escaliers. Je m’entraînais à sentir sur mon visage la présence des objets et des êtres dont je m’approchais. Un son différent, une chaleur autre. Mais je ne me suis jamais fait à l’absence de goût et d’odorat. La bière était comme de l’eau avec des fines bulles. Le vin, un simple liquide qui se rappelait à moi quand montait l’ivresse. La nourriture&nbsp;: une matière qui emplissait ma bouche et mon estomac dont seule la consistance pouvait m’éclairer sur sa composition.</p>



<p>Tu t’es assise en face de moi. Puis tu as parlé. De rien. Un peu. J’ai aimé ta voix chaude, rauque, avec tout plein de fêlures dedans. Je sentais que tu me fixais. Face à un aveugle, le regard peut être direct, soutenu, rien à voir avec les chassés-croisés habituels, les évitements, les coups d’œil à la dérobée, pour ne pas gêner et se gêner, éviter de plonger tout de suite dans ces fenêtres de l’âme. Je devais avoir l’air de rien, mais je sentais que je te captais. Alors, pour la première fois depuis ma chute, un gros poids a quitté ma poitrine, l’air m’est paru plus léger, je sentais les rais de lumière de cette fin d’après-midi qui me chauffaient la nuque à travers la vitre. Pour la première fois, j’ai joué, j’ai parlé, j’ai questionné, j’ai ri. Pas de séduction, non, je n’en avais vraiment pas les moyens, et puis je n’avais pas envie d’un rapport de pouvoir. Mais je voulais que tu m’aimes, pas pour ma piteuse apparence, mais pour ce qui était en moi, dans tout ce fatras de scories de ma vie fracassée.</p>



<p>Alors je me suis ouvert.</p>



<p>Et tu t’es ouverte.</p>



<p>Oubliée l’heure de fermeture des magasins justifiant la sortie covidienne. Tu es restée à manger, préparant avec Gwenaël notre repas à trois. Et j’ai parlé, parlé, joué, nous avons même chanté en sourdine à deux voix. Quand mon infirmière attentionnée est partie se coucher, nous sommes restés tous les deux. Le silence s’est installé mais j’étais bien dedans. Il était très tard quand je t’ai proposé de dormir dans la chambre d’ami. Tu m’as raccompagné jusqu’à la mienne. Je t’ai invitée à rentrer. Nous nous sommes assis sur le lit et je t’ai dit que je voulais voir ton visage avec mes mains. Tu les as prises, posées sur ton cou et, tout doucement, explorant chaque ride naissante, chaque pli et repli, je suis remonté jusqu’à la naissance de tes cheveux implantés très haut sur ton front. J’ai aimé ta bouche gourmande avec ses deux ridules à la commissure de tes lèvres dont le vermillon était légèrement humide et inégal. J’ai aimé tes pommettes hautes et saillantes, ton visage en triangle, ton nez rectiligne, ta peau très lisse. J’ai aimé tes toutes petites oreilles fichées de plusieurs boucles. J’ai aimé la masse foisonnante de tes cheveux mi-longs. J’ai aimé ta langue quand j’ai posé ma bouche contre la tienne. J’ai aimé la douceur de tes seins qui s’inscrivaient parfaitement dans mes mains. J’ai aimé le chatouillis de ta toison pubienne. J’ai aimé l’extrême délicatesse de l’intérieur de tes cuisses, comme une peau enfantine que je ne me lassais pas de parcourir. J’ai aimé ces deux petites pliures entre cuisse et fesse. Et quand nos corps ont fini de vibrer, j’ai aimé que le tien s’enchâsse contre le mien. J’ai veillé longtemps ton sommeil au souffle léger, plaquant ma peau contre la tienne, caressant ton corps sans te réveiller, inondé de cette joie soudaine qui me faisait rêver de me glisser sous ta peau.</p>



<p>Bien plus qu’à ta voix, je suis devenu fou de ta peau, de ton contact, comme une addiction à cette douceur. Quand on perd la vue, l’ouïe et le toucher se surdéveloppent. Alors quand l’odeur et le goût ont disparu aussi…. Dès que tu passais, il fallait que je te touche, que je te serre, que je te colle, que je te déshabille pour plaquer le maximum de surface de contact. Je n’ai jamais osé te demander comment tu étais. La couleur de ta peau, de tes yeux, de tes cheveux. Ou plutôt je voulais en garder la surprise quand je reverrai. Et Gwenaël a gardé le secret pendant cette période de cécité.</p>



<p>C’est peu après que tu sois partie rejoindre les tiens, à la fin du confinement, que j’ai recouvré la vue. Le goût et l’odorat ont mis beaucoup plus de temps à revenir mais sous une forme pervertie, modification étrange et désagréable, hallucinations olfactives. Le jambon blanc sentait les œufs pourris, avec un goût écœurant. Des parfums m’insupportaient, d’autres m’attiraient. Je fuyais certaines personnes dont l’odeur me révulsait, me tenant à distance. D’autres répandaient des effluves dont j’adorais la fragrance.</p>



<p>Et puis, tu es revenue. Je t’ai reconnue immédiatement quand tu as traversé la cour de la Coloc.&nbsp; J’avais tellement intégré ton corps que ta démarche sautillante m’a semblé évidente. J’ai pris en pleine face la rousseur de tes cheveux, la blancheur translucide de ta peau. Et j’ai été subjugué par tes yeux verts, brillants, qui plongeaient dans les miens depuis les deux mètres qui nous séparaient, de part et d’autres de la vitre. Je me suis dit que c’était toi, que tu étais vraiment celle que j’attendais, que nous surmonterions tous les obstacles pour nous retrouver définitivement, quitte à déplacer les océans.</p>



<p>Tu as fait glisser la baie. Je t’ai tendu les bras, tu t’es précipitée, j’ai respiré un grand coup pour m’emplir de toute cette joie à venir et… la puanteur m’a terrassé. Hallucination ou pas, j’ai immédiatement fermé les bras, plié le torse et tu t’es fracassée contre moi. Horrifiée, tu as lu dans mes yeux le dégoût atroce que tu m’inspirais. Je me suis reculé de plusieurs mètres.</p>



<p>Tu m’as fixé longuement, tes yeux se sont éclaboussés de larmes.</p>



<p>Puis tu t’es retournée brusquement et tu m’as fui.</p>



<p>Depuis des mois, je cherche à te contacter. Je n’ai que ton absence. Mon odorat et mon goût sont revenus, je suis sûr que tu ne me répugneras plus. Ton corps, tes silences, ta douceur, ta peau me manquent. Atrocement.</p>



<p>Je t’ai dans la peau.</p>



<p>Je ne t’ai plus dans le nez.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/sens-dessus-dessous/">Sens dessus dessous</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Tototte</title>
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		<dc:creator><![CDATA[PERERA Bruno]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 19 Nov 2022 13:56:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Amour]]></category>
		<category><![CDATA[Nouvelles]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Je m’en suis rendu compte au premier arrêt du TGV, long trajet de huit heures entre Golfe et Méditerranée. J’avais</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p></p>



<p>Je m’en suis rendu compte au premier arrêt du TGV, long trajet de huit heures entre Golfe et Méditerranée.</p>



<p>J’avais oublié ce manque depuis plus de trente ans et il m’était revenu récemment. Quelques crapotages en fin de soirée, deux taffes, pas plus, sinon la gerbe salutaire, qui m’avait évité de rechuter toutes ces années, reprenait ses droits, mains fébriles, cerveau embrumé, le cœur au bord des lèvres, sueurs froides, tout un rejet du corps de composer à nouveau avec ces toxines potentialisées par l’alcool, l’amertume de la fumée, l’odeur crasse du tabac froid sur les doigts. Mais mes médecins avaient été formels, une addiction à la nicotine ne s’oublie jamais, elle reste tapie, prête à resurgir lors des accidents de la vie. Et il faut croire que celui-là était violent parce que je me suis entêté. J’ai passé le cap des deux, puis trois, puis quatre, jusqu’à la neuvième et dernière avant d’écraser le mégot réduit à sa plus simple expression, tu peux vérifier, le décompte est exact si, comme moi, tu aspires longuement et goulûment à chaque bouffée, cela faisait rire mes donneuses, cette dévoration infantile et accélérée du cylindre blanc avant sa disparition en cendres.</p>



<p>Puis le passage à l’achat des vingt «&nbsp;nuitgraves&nbsp;», acte symbolique guidé par la culpabilité de taper les autres pour une drogue de luxe, justifiant de m’adonner sans limite à ce marqueur de ma propre chute. Nous ne sommes pas tous égaux. La tempérance n’est pas mon credo, doublée d’une certaine joie malsaine à contempler mon effondrement. Et puis la dimension du plaisir ne pouvait s’écarter. «&nbsp;A tout prendre plutôt que moitié&nbsp;». Ou «&nbsp;C’est jamais trop quand c’est bien&nbsp;» comme disait Blaise le poussin masqué. J’ai passé des mois à me retenir puis à toujours céder à la tentation, me surprenant pendant mes insomnies à fumer à la fenêtre entrouverte, nu dans le froid de la nuit et le bourdonnement des frigos des commerces de bouche.</p>



<p>Elle m’a alors offert, comme cadeau de bienvenue, cette première borne d’une vie à reconstruire. Dans la boutique, elle a choisi la plus belle, du même bleu métallique qu’une tatoueuse, cylindre fuselé et lourd dans la main, autre chose que l’insignifiance d’une cigarette. J’ai tout de suite aimé son contact, son poids, toutes ces technicité et électronique pour un succédané de fumée. Un apprentissage nécessaire, les premiers démontages-remontages avec des pièces en trop, comme les boulons et écrous orphelins en fin de réparation d’un moteur thermique. La puissance des résistances, le couplage avec la proportion de propylène-glycol et de glycérine végétale. Cette science des dosages entre base, nicotine et arômes, équations chimiques oubliées depuis la prépa. Le goût du brûlé signant la fin de la pièce d’usure. Le clignotement de la charge pendant la nuit. Des gestes techniques, un rituel bien plus complexe. Mais que l’on ne s’y trompe pas, une vapoteuse n’apprend pas à s’arrêter de fumer, du moins dans mon cas. Bien au contraire, la dose est immédiatement disponible à tout instant, la réserve sous la main, plus de panique à l’idée de la fermeture des derniers bars à tabac. Une addiction sans contrainte, plus jamais rythmée par les neuf taffes de la clope. Et l’excuse qu’en l’absence de recul de la science, les risques médicaux sont moins élevés…</p>



<p>Bref, à ce régime, huit heures de TGV sont longues sans tétouiller, sans cette petite récompense à intervalles plus ou moins réguliers. L’annonce d’un arrêt en gare sonne comme une libération. Attendre que le train ralentisse pour se lever, se diriger vers la porte extérieure en appuyant les cinq fois rapprochées sur l’interrupteur afin de lancer l’appareil. Patienter jusqu’à l’arrêt total, ouvrir la porte, se précipiter sur le quai en surveillant qu’un contrôleur vindicatif ne soit pas dans les parages, et tirer voluptueusement sur la tototte à toute allure, guettant le signal du départ, puis se précipiter sur le seuil, expirer une dernière bouffée face au vide avant «&nbsp;la fermeture automatique des portes&nbsp;» et remonter s’installer jusqu’à la prochaine.</p>



<p>C’est alors que j’ai réalisé que je n’étais pas le seul. Nous sommes tout un peuple de l’ombre à pomper dans l’urgence devant les portes, émaillant à intervalles réguliers la rame, surveillant le quai se vidant et les contrôleurs au loin avant qu’ils ne remontent, donnant le signal du départ. Dans le silence, chacun occupé à tirer sa volupté, pas le temps de bavarder, emmuré dans son plaisir, avec peut-être une petite pointe de culpabilité. Les femmes de mon âge sont plus nombreuses que les hommes, ces derniers devant déjà être morts de leurs excès, ou contraints à l’abstinence face au tableau clinique apocalyptique que leurs a dressé leurs cancérologue ou cardiologue, vengeance du genre. Nous ne sommes pas tous égaux. Les quelques rares vieux et vrais fumeurs ont les yeux rivés au sol et tirent compulsivement à toute allure sur leur cigarette, j’étais un petit joueur quand j’étais des leurs, je sens bien qu’ils souffrent de leur addiction mortelle. Quelques rares jeunes jouent les impudents décontractés avec de vraies clopes, le cancer est loin, vingt ou trente ans, rien à battre, d’ici là on aura tous collapsé. C’est finalement cela qui me gêne, cet enfermement. Nous sommes loin des excès festifs, de l’alcool désinhibant, des partages et des échanges, de la musique et de la danse, de la convivialité humaine des soirées à n’en plus finir. Plaisir triste et solitaire. Ça me fout le blues.</p>



<p>A cet arrêt est descendue une jeune métis. Baskets claires dentelées de motifs dorés, camaïeu de verts, ongles longs céladon avec des brillants incrustés, cheveux décrêpés, elle tire sur une vraie. Pas un sourire ni un regard, dureté face à ce vieux barbon bavassant sur sa vapoteuse, nous ne sommes plus du même monde, je suis transparent. Qu’est devenue notre altérité ?</p>



<p>A l’arrivée, le plaisir de marcher, la vapoteuse grésille sur le quai, je surveille l’arrivée dans le hall de la gare où je devrai l’éteindre puis plonger dans le métro. Petite pause avant le bus qui va longer la Corniche. Je m’installe au fond. De biais, dos à la route, une toute jeune femme est courbée sur un tout jeune bébé, quinze jours, pas plus. Elle a la main sur son visage, me le cache, il dort, totalement immobile, terrassé par sa naissance toute proche. Je ne cesse de le regarder. Que va-t-il devenir&nbsp;? Comment sera notre monde quand il aura mon âge, s’il y arrive&nbsp;? Plus violent, plus tragique, plus désespéré&nbsp;? Je pense à mes petits-enfants actuels et à ceux à venir. Ils ont le droit d’exister, j’ai le devoir de les aider, de leur offrir toute la résilience dont je suis capable, même si je ne me sens vraiment pas un modèle. «&nbsp;Fais ce que je te dis, pas ce que j’ai fait.&nbsp;». On a tout salopé et c’est elleux qui devront nettoyer, pas de quoi pavoiser…</p>



<p>Nous arrivons au terminus. La mère se prépare, serre encore plus fort son petit Léo ou Tiago ou Ilan ou Liam. Puis elle lève la main qui me cachait son visage et découvre… une tototte. Je serre la mienne dans la poche. Fulgurant raccourci.</p>



<p>Tu vois, Léo, ta tototte te rassure, t’apaise. Tu viens de vivre un putain de traumatisme. Je crois que moi aussi. Je te comprends jusqu’au fond de mes tripes. Ce que tu as cru être un cocon infini n’a été que transitoire, un pseudo-Eden, une illusion avant ta naissance dans ce monde insensé, agressif, d’une lumière crue, bruyant… mais tristement réel. Tu vas en sortir grandi, plus fort, il n’y avait pas d’avenir dans le ventre de ta mère, tu n’y étais que pour t’armer. Toi, tu as eu la chance de ne pas avoir de mauvaise fée, juste la bonne qui se penche sur toi et te protège de toute sa force. Mais il te reste ce souvenir d’un rêve perdu. Dépasse-le. Je suis sûr que toi, et celleux de ta génération, à partir de cet immense chaos, «&nbsp;vous accoucherez d’une étoile qui danse&nbsp;».</p>



<p>Je te promets, croix de bois, croix de fer, que, lorsque tu abandonneras ta tototte, je lancerai la mienne face à l’adversité, parce que, quels que soient l’âge ou l’époque, nous avons toujours la nécessité d’une renaissance.</p><p>The post <a href="https://bruno-perera.fr/tototte/">Tototte</a> first appeared on <a href="https://bruno-perera.fr">Bruno PERERA</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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