Bronze
Nouvelle à paraître dans l’ouvrage collectif « Palette d’histoires » chez Chemin faisant – juin 2025.
Nous n’avons pas pu attendre le petit-déjeuner.
Nous sommes tendus dans la brume de ce petit matin d’été, pas franchement réveillés suite à notre longue soirée « comme avant » où, sous le frêne multi-centenaire, autour de la grande table dressée, nous avions repris, guidés par la guitare sèche, les chansons de nos adolescences.
Face à nous, appuyés contre un vieux poteau en béton armé effrité allongé à même le sol, juste à côté du foyer encore tiède des cendres de la veille, étaient alignés d’étranges objets informes en terre cuite rouge, mini-amphores dévoyées, ventrues aux bouches multiples à l’orée desquelles luisait un métal doré qui les avait remplies lors de la coulée.
Voilà, c’est le moment ultime, celui où nous allons les casser à la masse et dégager de la gangue ce que nous avions mis des jours à sculpter la cire puis à préparer les moules.
Moussa, les yeux rouges de la fatigue de la semaine à guider les apprentis, me tend le marteau d’un geste autoritaire. Je suis donc désigné pour inaugurer nos mises au monde.
Je m’approche de mon moule, le saisit, lève le marteau, hésite avant de l’abattre.
Comment va-t-elle être ?
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Trois ans.
Il m’avait fallu trois ans pour accepter le deuil et commencer à sortir de ce vide où sa disparition m’avait plongé. Un amour fou, une entente au-delà de ce que j’avais connu jusqu’alors. Nous nous retrouvions dès que possible, chaque séparation me devenait de plus en plus insupportable, ne tenant que dans la perspective des retrouvailles suivantes. Pas de tensions, juste l’évidence que « nous étions faits l’un pour l’autre ». Nous allions peu à peu vers l’idée de vivre ensemble, de lâcher nos appartements respectifs pour un endroit qui serait notre bulle pouvant contenir tout notre amour, ce besoin irrépressible de ma peau contre sa peau.
Et puis, un matin, à la porte de son logement où elle devait être revenue après une semaine dans sa famille, elle ne m’avait pas ouvert. Mes coups résonnaient dans la pièce vide derrière l’entrée. J’ai attendu longtemps, rongé par l’angoisse, avant de repartir. Pas de réponses au téléphone, à mes messages, à mes courriels. Ses frères silencieux. Ses amis aussi. J’ai surveillé en vain l’entrée de son immeuble avant qu’une voisine ne me dise qu’elle avait déménagé. Elle avait démissionné de son travail, effaçant toutes ses traces. Elle m’avait « ghosté ». Sans explications. Me laissant face à ce mur contre lequel je ne cessais de me fracasser.
J’ai longtemps cherché une explication, puisque je la savais vivante. La peur de vivre ensemble, de se faire dévorer par notre passion. Peur de perdre son être essentiel, celui qui ne tenait que par sa solitude. Peur de se voir nue à travers mon regard. Peur de se dévoiler, de se révéler telle qu’elle était, bien moins séduisante que dans mon estime. Ou déçue par mon amour, par ce qui émanait de moi, simple homme ordinaire, alors qu’elle m’avait fantasmé si loin, si haut.
Je ne saurais jamais. J’ai abandonné mes interrogations. J’ai accepté sa fuite. J’ai accepté qu’elle soit différente de ce que j’avais cru ou plutôt projeté sur elle. J’ai accepté qu’elle soit « merdique », contradictoire, incohérente. J’ai compris qu’elle avait agi comme elle avait pu, la dérobade et le silence plutôt qu’une lente dégradation d’un amour impossible, au-delà que ce que nous, humains, pouvions vivre. J’ai cessé de la juger. Je lui ai pardonné.
Je crois…
Mais je n’ai encore jamais pu me faire à son absence, cherchant jusqu’à ce jour, dans les nuits blanches, son corps chaud, sa peau soyeuse, son souffle enfantin.
Elle ne m’avait rien laissé. Notre amour n’avait duré que quelques semaines. Pas de photos qu’elle refusait. Pas de mots, de dessins. Pas de cadeaux. Pas de vêtements. Pas de mèches de cheveux ni même de rognures d’ongles. Juste les souvenirs profondément inscrits en moi de son corps, de ses attitudes, de son regard, de ses sourires, de sa jouissance. De ses silences. De ses rares paroles.
Aussi quand un ami sculpteur m’avait proposé ce stage, je ne sais pourquoi j’ai accepté immédiatement, moi qui n’ai jamais su quoi faire de mes mains, à part caresser et écrire.
Je ne sais pourquoi non plus Moussa, descendant d’une longue lignée de fondeurs maliens, m’a pris sous sa protection, moi le novice, ou plutôt l’incompétent, au sein de stagiaires qui avaient des années de pratiques.
Je ne sais pourquoi enfin mes mains se sont mises immédiatement à compulser la cire noire des abeilles africaines, guidées par des forces qui m’étaient inconnues et qui ont créé au bout de quelques jours ce corps que, subitement, j’ai reconnu comme étant le sien. Je crois avoir été le plus assidu, premier arrivé, dernier parti, à lisser la peau, à ajuster la proportion des membres, du tronc, de la tête, à lui donner cette exacte position qu’elle avait eu ce premier jour sur la plage où elle m’avait séduit, posée sur le sable dans la crique fermée de rochers de granit rond, à genoux, les mains appuyées sur ses mollets à l’arrière, et son tronc et son torse arc-boutés, ses seins dressés, son ventre lisse sous la tension, sa chevelure coulant le long de son dos jusqu’aux fesses, sa tête inclinée et me regardant dans un demi-sourire, sûre de son emprise.
Moussa m’a guidé doigt à doigt, à tenir les outils dans leur exacte position, renforcer le galbe des muscles, abonder la chevelure, incliner le cou, forger le regard. Et quand nous avons jugé la statue de cire aboutie, il m’a aidé à l’emmailloter d’argile chamottée enrichie de crottin tamisé, placer les cheminées de remplissage et les évents, consolider au fil de fer, puis recouvrir le tout d’une argile de consolidation. Et quand le moule a fini de cuire dans le feu de bois au sol, que la cire a coulé récupérée fumante dans les seaux d’acier, il avait, comme moi, les yeux mouillés de larmes.
Mais il me manquait quelque chose, un geste, un ajout pour parfaire la création. C’est alors que j’ai retrouvé, au fond d’une poche de la vieille veste de travail que je portais comme je la portais ce jour-là où nous avions parcouru, elle et moi, le sentier côtier peu avant sa disparition, une alliance que je lui avais tressé avec trois brins d’oyat et que je lui avais passé à l’annulaire gauche avant qu’elle ne me la rende en riant. C’était donc la seule chose qui me restait d’elle. Aussi, à l’abri des regards, mais peut-être pas de celui de Moussa, je la glissais par une des cheminée de remplissage. Qu’elle brûle avec le métal coulé et qu’elle fusionne avec elle !
Et quand, après avoir fait fondre tout un amas de robinets, vieux boulons et écrous, tuyaux tordus de laiton et de cuivre dans un creuset taillé dans un chauffe-eau au rebus coupé et tapissé de briques réfractaires, posé au sol avec un soufflet électrique à pleine puissance rougeoyant le charbon de bois entourant le contenant, Moussa plongea une vielle louche rallongée d’un manche d’acier dans la soupe liquide aux vapeurs fluo vertes et me la tendit, je n’ai pu refuser d’accomplir, le premier, ce geste de la coulée en elle.
Il y eut comme une explosion, une bouffée de vapeurs et Moussa me tint fermement la main pour qu’elle ne s’arrête et ne crée une fissure dans la pièce à venir, jusqu’à ce que le liquide parvienne en haut du moule.
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J’abats le marteau, le moule éclate d’un seul coup, d’un seul.
Et elle apparaît nue, dans toute sa splendeur, brillante et dorée comme l’or.
Et elle apparaît parfaite, exactement comme dans mon souvenir, dans toute sa séduction.
Et, quand je la prends entre mes mains, si pesante, si lisse, un frisson parcours ma peau parce que je la sens vibrante, vivante, et que, soudainement, ce vide qui m’oppressait depuis trois ans disparaît.
Et quand je la lève vers le ciel pour l’éclairer dans les premiers rayons qui viennent d’apparaître, Moussa me sourit, fier de m’avoir mené jusque là, et me pointe du doigt la poitrine.
Sous le sein gauche, là où l’anneau d’oyat s’était bloqué dans le moule et avait brûlé, il reste un trou béant à la place du cœur.