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Astronaute

Nouvelle de Fabrice Jaulin, co-auteur du roman collectif « Jusqu’au bout ».

De deux choses, Lune…1

16 juillet 1969, 13h17 UTC, Cap Kennedy, Floride, Apollo 11 : décollage

H moins 15 minutes. Remémorant son parcours depuis les V2 conçus à Peenemünde en 1944, Von Braun sourit. Cette fois on y est, il va offrir la lune à l’Amérique. Il est confiant, dix missions ont précédé ce lancement. La fusée est prête, tout comme le sont les équipes au sol. Les trois astronautes Neil Armstrong, Edwin Aldrin et Michael Collins sont les meilleurs. Neil a toujours fait preuve d’une maîtrise hors du commun, particulièrement dans les situations d’urgence. Aldrin et lui se poseront sur la lune avec le module lunaire (LEM) Eagle tandis que Collins restera en orbite à bord du module de commande Columbia – référence au canon qui propulsa les héros de Jules Verne de la Terre à la Lune – pour les récupérer et ramener l’équipage sur Terre.

Les services de renseignements ont bien évoqué une ultime provocation soviétique avec le lancement d’une fusée géante N-1 quelques heures plus tôt mais rien d’alarmant à ce stade. Même s’ils ont été les premiers à envoyer des humains dans l’espace, ils ont systématiquement préféré pour la Lune les modules automatiques. Son concurrent Korolev a fait alunir deux Lunokhod, sortes de marmites télécommandées munies de 8 roues, juste aptes à prendre quelques photos et effectuer des analyses de roches. Une question contrarie cependant Von Braun : pourquoi une fusée N-1 quand une bonne vieille R-7 Semiorka aurait fait le job ? Peut-être la marmite s’est-elle transformée en un énorme chaudron ! (Il rit intérieurement).

H moins cinq minutes . Au centre de contrôle de Houston, le directeur de vol Gene Kranz vérifie les ultimes « go – no go » avec les ingénieurs : propulseurs, trajectoire, guidage, contrôle altitude, systèmes électriques et communication, télémétrie, manœuvre de retour, communication équipage, chirurgien, communication publique, météo, récupération.

Rassuré, il informe l’équipage d’Apollo : « Onze on est go pour le décollage. La Lune est à vous les gars ! ».

H moins quinze secondes : guidage interne ok.

0 seconde, 13h32 UTC, devant un million de spectateurs et les télés du monde entier, les cinq moteurs géants F1 s’allument, avalant chacun trois tonnes de carburant par seconde et arrachant les trois mille tonnes de la gigantesque Saturn 5 de son pas de tir. Cent mètres plus haut, les astronautes sont littéralement aplatis.

H plus treize secondes, la fusée pivote et prend son azimut de vol. Tout est nominal.

Deux minutes quarante-deux secondes : fin de la propulsion du premier étage, allumage du second étage. La poussée stoppe neuf minutes et huit secondes plus tard, jusqu’à la séparation et l’allumage du troisième étage. Douze minutes après le décollage, Apollo 11 est placé en orbite terrestre à vingt-cinq mille km/h. Deux heures trente et une série de vérifications plus tard, l’équipage rallume le moteur du troisième étage pendant six minutes et entame sa manœuvre d’injection trans-lunaire. Collins déclenche la séparation du vaisseau Columbia du reste du train spatial, pivote de cent quatre-vingts degrés, arrime le LEM Eagle puis retourne l‘ensemble une nouvelle fois pour reprendre sa trajectoire. Prochaine étape, après trois jours et quatre cent mille km parcourus : l’orbite lunaire.

Cinq heures plus tôt, Baïkonour, Kazakhstan, Luna 6 : décollage

H moins quatre heures. Leandrov est sombre. Celui qui a succédé à Korolev, après sa mort en 1966, est tendu devant le pas tir sur lequel la fusée N-1.6 est érigée.

Les quatre premiers lancements se sont soldés par des échecs, le cinquième par un semi-échec. Les étages ont bien fonctionné et la propulsion des moteurs NK s’est avérée fiable. En revanche le module lunaire LK – rebaptisé Laïka en hommage à la chienne satellisée en 1957 – testé avec la N-1.5 s’est crashé sur la Lune dans la Mer des Pluies, la bien nommée au regard des nuées de remontrances encaissées par l’ingénieur suite à cet échec. Heureusement que le passager n’était qu’un mannequin en silicone. Envoyer deux astronautes vers la Lune dans ce sixième modèle est une aberration assumée par le Kremlin. Un nouveau plan a été élaboré pour coiffer les Américains sur la ligne d’arrivée. Mieux, le Comité central a décidé de faire débarquer une femme sur la Lune, marquant définitivement la modernité de l’URSS face à l’Occident. Pour illustrer les idées généreuses et fertiles du collectivisme, la Mer de la Fécondité s’est imposée comme site d’alunissage. Cosmonaute expérimenté, Alexeï Leonov a fait l’unanimité. Pour sa coéquipière, plusieurs candidates ont été mises à l’épreuve par les responsables de la Cité des étoiles, dont Valentina Tcherekova, première cosmonaute mise en orbite en 1963. Leandrov a tout fait pour dissuader la nièce de Korolev, Elena Dreanova, ingénieure physicienne, de candidater à cette folie. L’Ukrainienne s’est évidement montrée intraitable. Elle a résisté à la centrifugeuse, maîtrisé les sorties extravéhiculaires simulées, géré les pannes virtuelles et, bien que cette manœuvre reviendra à Leonov, a obtenu 100% de réussite au simulateur de rendez-vous entre le vaisseau Soyouz, qui restera en orbite lunaire et Laïka, le module de descente vers le site d’alunissage. Une parfaite condition physique, un mental sans faille, sa parenté avec Korolev et le sourire de la jolie brune ont dissipé les réticences résiduelles du comité – masculin – de sélection.

H moins trois heures. Elena et Alexeï savourent leur repas avant de se rendre sur le pas de tir. Au moment de monter dans le bus de transfert, Leonov demande à son équipière de détourner le regard, abaisse la fermeture éclair basse de sa combinaison et urine sur le pneu arrière droit, rituel oblige depuis qu’en 1961, Gagarine, pris d’un besoin urgent avant son périple orbital, s’était soulagé sur cette roue. Elena respecte à sa manière la tradition en déversant le contenu d’un flacon médical rempli préalablement.

H moins une heure, la bénédiction du prêtre orthodoxe terminée, Alexeï et Elena sont installés et sanglés à bord de la fusée N1-6 Herkules puis l’équipe au sol verrouille les écoutilles. Le compte à rebours s’automatise trois minutes avant le lancement.

0 seconde. Contredisant l’humeur de Leandrov, tous les voyants sont au vert et, ce 16 juillet 1969 à 8h30 UTC, les trente moteurs du premier étage de la fusée géante propulsent la mission lunaire soviétique vers ce qui pourrait être le plus gros holdup de l’histoire spatiale.

À chaque extinction et allumage successif des moteurs des cinq étages d’Herkules, la tête des astronautes effectue un mouvement de va et vient extrêmement violent, le tout dans un vacarme assourdissant et des vibrations de fin du monde. Les astronautes ne sont que des « pantins inadaptés » à de telles conditions, pense Elena, vivement l’apesanteur et son flottement libérateur.

Quinze minutes d’enfer plus tard, la mise en orbite est confirmée. Tout est nominal à bord, Elena et Alexeï remontent leur visière et se serrent la main. Tout comme le feront les Américains quelques heures plus tard, la poussée vers la Lune est impulsée, avant que Laïka soit arrimé à Soyouz pour leur voyage couplé de quatre cent mille km. Ces assemblage de modules s’apparentent à la construction de gros lego, à la seule différence qu’ils s’exécutent à des milliers de km/h !

19 juillet 1969, Apollo 11 : en route vers la Lune

Après trois journées de transit, la Lune envahit les hublots de Columbia. Sa rotation apparente est une illusion. Le module de commande et le LEM Eagle qui lui est arrimé tournent lentement sur eux-mêmes pour réguler la température extérieure. Ces trois journées de navigation spatiale ont été mises à profit pour vérifier les équipements, s’amuser de l’apesanteur, réaliser des interviews et rassurer les familles. Sur Terre, Janet Armstrong, Joan Aldrin et Pat Collins se montrent nécessairement confiantes lors des interviews orchestrées par le service communication de la NASA.

J moins un avant alunissage : Collins actionne le moteur de Columbia pour se placer en orbite lunaire. Les révolutions à venir vont permettre de préparer le transfert d’Armstrong et Aldrin dans Eagle et peaufiner avec les équipes au sol leur descente vers la Mer de la Tranquillité. Les astronautes sont subjugués par les levers de Terre, semblables à ceux photographiés en 1968 par Apollo 8 : perdue au milieu de l’immensité cosmique, la beauté de notre planète s’était révélée dans sa fragilité et sa finitude, inspirant même les premiers mouvements écologistes.

Entamant la check-list des procédures, l’œil de Collins est attiré par un point lumineux furtif qui vient de disparaître derrière la face cachée de la Lune : « Houston, pourrait-il y avoir un autre objet en orbite lunaire en ce moment ? ». Contrarié, Gene Kranz répond : « A priori non Mike, même si les Soviets ont sans doute lancé une N-1 quelques heures avant nous. On se renseigne. Vous restez focus sur la mission ». Von Braun grimace en accueillant cette information. Son triomphe ne peut s’embarrasser d’une éventuelle diversion en provenance de Baïkonour.

Cinq heures plus tôt, Luna 6 : en route vers la Lune

Les trois journées de transit se sont déroulées au mieux. Seules deux pannes au registre : une poussée trans-lunaire faiblarde qui a contraint le rallumage pour quelques secondes du moteur du Soyouz, sans alerte sur la réserve de carburant. Plus inquiétant, une unité de recyclage du gaz carbonique a lâché mais deux autres restent parfaitement opérationnelles. Au pire, celle du module Laïka pourrait être rapatriée vers le Soyouz. La mission n’est donc pas compromise et, contre toute attente, Leandrov semble confiant. Elena reste tendue alors que rien ne semble pouvoir entamer l’optimisme de son coéquipier : « On va se faire les capitalistes. ». Leonov n’est pas réputé pour sa subtilité mais il est fiable et joyeux. Il ne semble pas montrer de jalousie à l’égard de la jeune femme, Brejnev l’ayant assuré que si la mission réussissait, il serait le prochain sur la Lune.

Elena a mal au ventre. Le stress sans aucun doute, tout comme le dentifrice à avaler totalement indigeste et ce lavage intestinal d’avant décollage qui se fait encore ressentir. Uriner et déféquer dans l’espace sont des contraintes majeures et les médecins spatiaux ont mis en place ce protocole de vidange anticipée pour ralentir le transit, tout en l’associant à une nourriture lyophilisée protéinée qui réduit les quantités d’excréments produits. « Pantins inadaptés » se répète intérieurement Elena. Alexeï dispose d’un petit cathéter pour uriner. L’éjection dans l’espace sous la forme de petits cristaux stimule systématiquement son imagination quand il la décrit depuis le hublot : « admire cette nouvelle constellation de leonovite, c’est magnifique ! ». Même tendue, Elena ne se force pas pour rire franchement. Pour elle pas de constellation, elle se contentera du même système que pour la grosse commission : des sachets installés au fond de sa combinaison qui, une fois remplis, sont déposés dans un sac poubelle et analysés au retour sur Terre ! Grandeurs et vicissitudes de la conquête spatiale ! Son oncle Korolev avait raison de préférer les sondes télécommandées.

20 juillet 1969, Apollo 11 : alunissage

« Onze, le Pentagone confirme l’envoi d’une N-1 cinq heures plus tôt. Mike, le point lumineux que tu as aperçu est probablement la capsule de dépose d’une marmite Lunokhod version XXL. Risque zéro de collision, ils sont sur une orbite différente et leur vitesse doit être assez proche de la nôtre. C’est comme un jeu orbital du chat et de la souris. Quand on est face apparente, leur capsule est face cachée et vice et versa. Nixon a fait part de son agacement à Brejnev, qui lui a répondu qu’il n’avait pas besoin de l’autorisation de l’oncle Sam pour lancer une sonde spatiale, tout en souhaitant bonne chance à Apollo 11. On poursuit la mission comme prévu. Prochaine escale : Mer de la Tranquillité ». Les trois astronautes ne sont pas dupes, l’état d’esprit de Kranz semble aux antipodes du nom du site d’alunissage choisi.

A la treizième révolution, Armstrong et Aldrin pénètrent dans le module lunaire. Eagle se sépare de Columbia et entame sa descente. « L’aigle a des ailes !» s’exclame Armstrong, les commandes réagissant parfaitement. Une série de manœuvres plus tard, la surface de la Lune apparaît clairement dans le hublot. Mille huit-cents mètres, Armstrong fait pivoter le vaisseau pour un bon alignement… Avant qu’une alarme ne retentisse ! L’ordinateur de bord sature. Au bout d’interminables minutes d’analyse, Houston préconise à Armstrong d’ignorer l’alarme et de poursuivre. Eagle s’approche de sa cible et Aldrin déclenche la caméra de descente afin que le monde entier assiste à l’exploit. La surface se rapproche quand, stupéfaits, les deux astronautes repèrent au sol un petit cône de couleur or, partie supérieure d’un module déjà aluni, n’ayant pas vraiment l’apparence d’une « marmite ».

« Houston, on a un problème ! ».

Von Braun enrage, il est inenvisageable qu’un coucou soviétique ait pu piller le nid de l’aigle américain ! Après l’injonction du centre de contrôle de tenter un autre site, Eagle navigue à vue sur sept km avant qu’Armstrong n’identifie une zone d’alunissage valable. A quelques cm du sol, la poussière lunaire se soulève et la sonde de contact émet un bip informant le pilote de couper le moteur. Il est 20h17 UTC, il reste une minute de carburant ! « Houston, ici Mer de la Tranquillité, L’aigle s’est posé ». Sous les yeux du monde entier, explosion de joie dans le centre de contrôle.

Von Braun exulte… Avant que les images télés basculent subitement d’ABC à TSTSSSR !

Cinq heures plus tôt, Luna 6 : alunissage

«Prête à entrer dans l’histoire Séléna » ? ». Une fois n’est pas coutume, la jeune femme apprécie ce trait d’esprit de son équipier faisant référence à la déesse grecque de la Lune. Alexeï vérifie que la combinaison lunaire d’Elena est opérationnelle. Une légère fuite d’oxygène est détectée. « Tout allait trop bien » soupire Leandrov. Le transfert vers le module de descente Laïka est plus rustique que chez les concurrents américains : ici pas de sas de liaison, Elena passera par l’extérieur, munie de sa combinaison de sortie extravéhiculaire qu’elle conservera sur la Lune. Elle a scratché dessus un insigne qu’elle a elle-même dessiné : une colombe bleue volant dans un ciel étoilé. Les autorités ont validé ce symbole de la paix, loin d’interpréter que les couleurs étaient celles de l’Ukraine, en hommage à son oncle Korolev.

Quatre heures et demi sont nécessaires aux ingénieurs au sol pour résoudre le problème de la fuite d’oxygène. La mission reprend, les cabines des deux vaisseaux sont dépressurisées, l’écoutille du Soyouz est ouverte et là c’est le choc : Elena est saisie par la surface criblée qui défile dans le vide sous elle. C’est vertigineux ! Elle profite du spectacle encore quelques secondes avant que Leonov la propulse hors du vaisseau, agrippée à la barre de transfert sur laquelle elle s’est sanglée. Quelques minutes plus tard, elle déverrouille l’écoutille du Laïka, s’engonce dans le réduit et referme la porte blindée. Elle enclenche l’alimentation générale et, étonnamment, tous les voyants sont verts. Leonov orchestre la séparation d’avec le Soyouz puis, l’autorisation confirmée par la Cité des étoiles, Elena actionne la commande «спуск»2 qui automatise la descente vers la Mer de la Fécondité. Au moment où le module lunaire Laïka se détache, elle entrevoit un minuscule reflet lumineux plus haut : Apollo 11 ?

Le moteur de descente s’allume avec une minute d’avance, une facétie de l’ordinateur de bord qui ne semble pas trop inquiéter le centre des opérations. Leandrov confirme la poursuite de la mission. A vingt-cinq km de la surface, l’ingénieur responsable de l’alunissage l’informe que cette mise à feu prématurée a modifié l’angle de navigation de Laïka. Pas de risque majeur pour le vaisseau mais plutôt que viser la Mer de la Fécondité, il file tout droit vers celle de la Tranquillité. Deux options sont envisagées : annuler ou alunir sur le site des Américains. Coup de fil à Brejnev, réponse cinglante : « Posez-le où vous voulez mais posez-le ! ».

Ce 20 juillet 1969 à 20h08 UTC, le module lunaire soviétique alunit brutalement dans la Mer de la Tranquillité, à 100 km du site initialement prévu, en lieu et place de celui d’Apollo 11. Elena ne traîne pas. Elle dispose de trois heures d’oxygène et doit récolter vingt kg de roches. Elle déclenche la caméra panoramique de suivi et déverrouille l’écoutille de sortie qui s’ouvre sur un paysage entremêlé de féerie et de désolation. Elle pivote péniblement et entame la descente de l’échelle d’accès. Parvenue au dernier barreau, elle teste un saut vers le sol tout en maintenant les mains sur les montants, s’assurant qu’elle pourra bien remonter. Second essai, cette fois elle lâche prise, scrutée par les télés du monde entier, sidérées par le sigle qui se dévoile sur son casque : CCCP ! La main de Von Braun tremble en reposant le combiné : excédé, Nixon n’a pas manqué de lui rappeler les 150 milliards de dollars injectés dans le programme lunaire US !

Devant six cent millions de téléspectateurs médusés, Elena risque quelques pas, subjuguée par les traces éternelles de ses semelles gravées dans la poussière lunaire. Inspirée par cette empreinte, elle déclare simplement, en russe puis en ukrainien : « C’est un petit pas pour une femme… ».

1 1ère strophe d’un poème de Jacques Prévert

2 Descente

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