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Zorro

Nouvelle publiée, sans cession des droits, chez l’éditeur SHORT-EDITION.COM .

C’est à mon tour. Tous les convives se tournent vers moi, je suis sous les projecteurs, et je déteste ça. Je jette un regard implorant vers le clown à côté de moi qui fait semblant de s’intéresser à ses mains. Il a raison, c’est la règle du jeu, je dois me lancer toute seule.

Comment leur expliquer que j’aime le mec le plus perché, le plus barré de la ville ? Même pas boarder-line, carrément out-line. Je m’étonne tous les jours, à voir ses pitreries, ses éclats, ses coups d’épée contre les moulins à vent, sa totale inadaptation à ce monde, pourquoi il n’est pas encore sous camisole chimique, ou de force, dans un univers capitonné bien mieux adapté à ses coups de tête. Probablement parce que c’est un grand simulateur, capable de vous débiter les plus profondes inepties, à vous tordre de rire, avec le plus grand sérieux. Ce doit être pour cela que moi, la petite bourgeoise, réservée, bien élevée, très mesurée, je vis avec ce grand malade depuis plus de dix ans.

Au moins je ne m’ennuie pas.

Ils s’impatientent. Je m’y jette en me sentant rougir…

Je venais d’arriver à la rédaction. La petite dernière à qui l’on refile tous les marronniers, les inaugurations glauques, les installations des nouveaux commerçants, de préférence les coiffeurs visagistes, les fêtes patronales, les kermesses des « Toujours jeunes », les enquêtes minables, les noces d’or, tout ce fatras indigeste dont la presse régionale tire son audience. Tu connais la règle des « 100 visages » ? Mes mentors me l’ont inculquée au marteau-pilon. Dans une double-page locale, tu dois te débrouiller pour pondre des articles avec un maximum de photos d’un maximum de quidams, au moins 100 au total, de façon à ce que chaque lecteur local reconnaisse au minimum un visage. C’est comme ça que tu rachètes le journal le lendemain. Malin ! Plus subtil que le temps de cerveau disponible pour te faire gober cette boisson gazeuse marronnasse dont je tairai le nom, même en rêve, pour éviter que mon Auguste de mari ne me fasse une attaque.

Depuis une semaine la rédaction croulait sous les mails d’un illuminé. Péremptoires, comminatoires, imprécatoires. Plusieurs dizaines par jour. Remarquablement bien écrits, style vieille France. J’imaginais un instit à la retraite, cheveux blancs et barbe taillée. Il convoquait la presse le vendredi soir pour assister à son action contre le mât du Dac Mo, le vendeur d’hambourgeois yankees. Un type qui voulait abattre des mâts publicitaires, ça valait bien un Don Quichotte. Tout le monde se marrait, mais comme il y avait à la même heure un pince-fesses à la mairie en présence de tous les élus prêts à lâcher leurs petites phrases au parterre de journalistes, ils m’ont collé la corvée.

Ça ne m’emballait pas du tout. J’avais à 20h une réunion de l’association de bienfaisance de l’église Saint Gildas, à 21h la générale du chœur féminin post-ménopausé de Notre Dame de la Charité et le lendemain, toute une flopée d’interviews, à commencer par l’association Plages propres qui intervenait sur le marché de bonne heure. Rien à faire de son mât. En zone commerciale. Un vendredi soir.

J’y suis allée en scooter. Le soleil se couchait. De loin, j’ai trouvé le mât beau, orangé par les rayons du soir, avec ses lettres DM qui tournaient. Un mât de cocagne. Un sémaphore. Un amer. Pourquoi tant de haine ? Bon, c’est vrai qu’il était un peu haut, même que l’on ne voyait que lui. Si tu n’aimes pas les Dac Mo comme mon cacochyme instit compulsif mythomane, cela peut agacer, mais en faire une grande cause nationale…

Au pied du mât, un attroupement. Je ne voyais rien. J’ai garé mon scooter au plus près, sorti ma carte de presse et j’ai fendu la foule pour aller interroger Pépé râleur.

Le choc. Accroché au mât par un bras, l’autre en visière face au soleil, le corps de biais les pieds calés contre la sole, un grand type, glabre, musclé, juvénile, silencieux, immobile. Avec une panoplie de Zorro, la cape au vent, le pantalon moulant, l’épée à la ceinture, une fausse moustache. Et à travers le masque d’incroyables yeux bleus rieurs. Sans même voir son visage, je suis tombée raide amoureuse de mon Buster Keaton du Dac Mo.

Il a bien fallu lui poser des questions, essayer de ne pas rire à ses déclarations grandiloquentes, faire des photos de l’artiste et de la foule (penser aux 100 visages), prendre les tracts qu’il distribuait maintenant, rappelant la loi, le règlement de publicité et l’inaction de la mairie. En vraie professionnelle, j’ai pris aussi son numéro de portable. J’ai fait un article à la fois poétique sur le personnage et documenté sur sa cause. J’ai eu les compliments du chef tout en sentant chez lui une réserve. Peut-être que la mairie n’avait pas trop apprécié…

Trois mois plus tard, le mât du Dac Mo était abattu et je me mariais avec mon clown pas vraiment triste.

Juste pour le meilleur.