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Fissure de timidité

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM  et présente dans 128 distributeurs d’histoires courtes 

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Madame, je vous dois une confidence. J’ai trop longtemps tu mes sentiments mais rien ne me sert de les réprimer si leur violence n’a de cesse de me bouleverser. Je ne pensais pas vous les exprimer puisqu’il n’y a pas d’issue. Vous avez votre vie et j’ai la mienne. Nous sommes heureux chacun avec les nôtres. Pourquoi soulever une tempête, pourquoi laisser entrevoir un autre possible, puisque nous savons l’un et l’autre que la voie que nous avons choisie est celle de la sagesse ? Certes, elle peut paraître bien mièvre face aux folies de la passion, mais nous avons assez vécu pour savoir que rien ne peut se construire au sommet d’un volcan.

Mais je m’illusionne peut-être et vous accorde une identité de pensée qui n’existe que dans mes songes. Peut-être que ces mots vous étonnent, ces sentiments vous choquent, vous ne voyiez qu’une amitié là où j’étais certain d’un amour partagé. Dans ce cas ne m’en veuillez pas, ne me rejetez pas ! N’y percevez que les signes d’un égarement ! J’ai la faiblesse d’espérer que, grâce à votre discernement, vous saurez me pardonner cet étalage indécent.

Madame, je vous dois une confidence. Dès que je vous ai aperçue, j’ai su que vous ne pourriez m’être indifférente. Quel est le mystère de cette reconnaissance immédiate ? Une façon d’être qui évoque les souvenirs enfouis de l’enfance ? La recherche incessante d’un idéal féminin à travers la figure de la mère ou le souvenir de mes premiers émois ? Ou des processus beaucoup plus prosaïques tels que l’odeur ou le mécanisme inconnu d’une bonne compatibilité génétique ? Dès que je vous ai vu marcher, cette allure juvénile, cette finesse de votre corps, et ce regard droit, ce regard brillant accueillant l’autre, j’ai su que j’allais succomber.

Oh, le processus fut lent, souterrain, mais il a tracé son sillon et s’est alimenté de tous ces insignifiants moments en votre présence ! Les mois ont passé, peut-être les années, je ne sais, mais il a bien fallu un jour que l’on cesse de se croiser, que l’on se parle et se découvre, quelques phrases quelconques échangées, le début d’une amitié.

Madame, je vous dois une confidence. C’est ce soir-là, quand vous étiez dans la lumière du soleil, nullement gênée par les rayons du couchant, que j’ai chaviré. Avez-vous perçu mon embarras alors que je me cachais dans l’ombre protectrice du soleil rasant ? Moi d’ordinaire si disert, mon trouble était tel que je ne pouvais vous faire la conversation. Avez-vous senti ma gêne, mon élocution chaotique ? C’est un cliché de l’écrire mais c’était exactement ce que je ressentais : je restais sans voix. Ébloui par ce qui émanait de vous. L’impression était si forte que votre image m’est restée profondément gravée dans la mémoire. Ces yeux devenus clairs, magnifiés par un maquillage discret. Ces cheveux indisciplinés aux mèches de couleur moins soutenue. Cette chaude carnation rehaussée par quelques éphélides. Ce sourire réservé, presque énigmatique, peut-être légèrement moqueur. Vos épaules nues dans la chaleur de l’été. Vous ne me lâchiez pas du regard, vous m’attendiez et je devais secouer le charme qui me paralysait. Nous avons été dans notre bulle, les discussions de nos voisins à peine conscientes, échangeant des propos intimes en toute confiance, comme si nous étions des anciens amants et que rien n’était tabou entre nous… De vous quitter dans la nuit fraîche a été un arrachement.

L’acmé de cette soirée totémique n’a jamais été dépassée. Nos échanges sont distendus, parfois triviaux, parfois chaleureux, parfois distants, parfois fusionnels. Maintes fois, j’ai tenté de vous retrouver seule parce que je voulais savoir ce que vous aviez dans votre ventre, dans votre cœur, dans votre tête, mais vous vous êtes toujours échappée. Et quand, lassé d’avoir pris tant d’initiatives sans retour de votre part, je me sentais prêt à abandonner, à renoncer à cette quête, soudain vous m’encouragiez d’un sourire éclatant, d’un regard chaleureux, d’un signe de la main.

Madame, je vous dois une confidence. Je sais que nous nous sommes reconnus, que nous sommes constitués de la même matière de rêves. Que nous vivons dans nos mots, dans notre tête. Que notre monde intérieur est bien plus vaste que ces trois dimensions limitant notre corps. Que nous vibrons aux mêmes beautés, aux mêmes émotions. Que nous sommes du même bois de chimères. Je sais que ce sentiment d’appartenance nous dépasse et que nos liens essentiels perdureront. Je sais enfin que vous êtes bien plus sage que moi, que vous avez accepté que cet amour ne puisse être vécu dans cette vie et que nous devons tous les deux seulement en caresser l’écume.

Madame, je vous dois une confidence. Nous sommes du même bois de fées. Nous sommes comme ces arbres frères qui se côtoient dans la forêt. Nous grandissons ensemble, puisons dans le même substrat. Nous augmentons notre ramure et pourtant, jamais nos branches n’entrent en contact, quelques centimètres d’espace par où passe la lumière du soleil, légère faille entre nos frondaisons. Les forestiers connaissent bien ce phénomène étrange. Ils ignorent par quel mécanisme, par quelle sorte de communication, les arbres peuvent se tenir à une si faible distance sans se toucher, comment ils savent se respecter tout en se développant. Ils lui ont donné un nom poétique : les fissures de timidité.

Madame, j’accepte qu’entre nous s’impose une fissure de timidité. J’accepte que notre communion soit un mystère pour nous et pour les autres. J’accepte que cet amour secret se love dans nos têtes. J’accepte que nos corps ne se connaissent jamais. Nous resterons si proches mais sans nous toucher, nous respectant, évoluant ensemble vers le même soleil.

Madame, je vous demande une seule faveur.

Qu’à travers cette fissure de timidité, s’épanche notre tendresse.

La photo

Nouvelle retenue, avec cession des droits, par l’éditeur SHORT-EDITION.COM  et présente dans 129 distributeurs d’histoires courtes 

Il s’en rappelle bien alors qu’il était tout jeune. Peut-être huit ans. Il était fou de cyclisme. Jacques Anquetil, Raymond Poulidor, le Tour de France ! Son père l’avait emmené voir une course tout près de chez lui. Ils s’étaient placés presque en haut de la côte, la foule en haie d’honneur de part et d’autre de la route. Pas des champions non, mais des amateurs courageux qui grimaçaient sous l’effort. Il avait pris une photo des premiers coureurs avec son Kodak Instamatic et sauté de joie en sortant de chez le photographe car elle était réussie et bien nette. Les deux coureurs de tête, roue dans la roue, regard fixé sur le sommet, les spectateurs de l’autre côté, les bras levés, hommes, femmes, enfants, la lumière crue sous le soleil ardent découpant les ombres sur l’asphalte. Quand il avait voulu la mettre dans sa chambre, dans le petit cadre que lui avait offert sa grand-mère, sa mère avait refusé tout net et sèchement confisqué la photo. Il avait menacé, hurlé, pleuré, crié son incompréhension devant une telle injustice, mais sa mère s’était murée et avait tenu bon. Son père n’avait pas soutenu son regard implorant.

Il s’en souvient comme si c’était hier. C’était sa première déchirure.

Maintenant il est là, à cinquante ans, un bouquet de fleurs à la main, à l’heure du goûter devant cette ferme, à attendre qu’une vieille dame lui ouvre la porte.

Il ne la connaît pas. Comment est cette femme ? Comment va-t-elle l’accueillir ? Il est là, ses fleurs de toutes les couleurs à la main, leurs odeurs lui montant à la tête. Il est là, son cœur tape tandis que les pas approchent et que la porte s’ouvre.

Non, il ne la connaît pas mais il la regarde comme son père a dû la regarder quand elle était très jeune. Enfin, son vrai père. Le biologique. Pas son père d’amour, beau-père, bon-père, brave-père, faux-père, père vélo, celui qui l’a reconnu et élevé, celui qui est mort trop tôt, les laissant s’effondrer.

Il s’imagine dans le corps de ce père biologique, dans sa tête… Étrange de vouloir se glisser dans la peau de quelqu’un qui l’a conçu mais qu’il n’a jamais connu, qui l’a abandonné lâchement dans le ventre de sa mère, qui s’est marié à cette autre femme qui lui fait face maintenant. Elle le regarde, et il voit distinctement dans ses yeux qu’elle reconnaît, dans ses propres traits, ceux de son mari. A travers lui, elle reconnaît les yeux, le menton, le nez, les mains puissantes de celui qu’elle a tant aimé et qui lui a donné trois enfants. Ses yeux se mouillent parce qu’elle a maintenant, en face d’elle, comme un avatar inattendu de son mari, mort si tôt lui aussi.

Elle ne lui dit rien mais lui ouvre les bras. Pour accueillir ce double, dont elle connaît l’existence depuis toujours, bien qu’elle ne l’ait jamais vu. Elle ouvre les bras pour accepter ce fruit en terre étrangère de son mari, avant qu’il ne la connaisse. Pour reconnaître comme sien cet enfant adulte adultère souffrant.

Et lui la serre, cette petite dame que son père biologique a aimée. Il la serre comme pour effacer toutes ces années de douleurs, toutes ces années de mensonges, ces déchirures et incompréhensions. Il la serre pour l’accepter, cette autre mère. Pour effacer ce qui aurait dû être, ce qu’il aurait aimé vivre, son vrai père restant avec sa vraie mère, ne l’abandonnant pas, fondant une fratrie imaginaire, famille unique plutôt que ces deux familles éclatées par les conventions des années 1960, fille-mère rejetée, paternité non assumée…

Il est là, assis à la table de la cuisine, un café froid et des gâteaux secs, les fleurs dans un vase. Et ils sont là, rentrés de leur travail, réunis chez leur mère, deux frères et une sœur devant lui, leur nouveau frère, ou plutôt leur ancien frère mais qui n’existait pas quelques minutes avant. Leur grand frère. Cet homme hésitant qui ose à peine les regarder et qui pourtant, dans chacun de leurs visages reconnaît son propre visage.

Un frère a retrouvé sa fratrie. Ils sont désormais quatre. Ils ne se quitteront plus.

Alors, il leur montre la photo découverte dans le coffre à bijoux de sa mère après sa mort, photo déchirée, re-scotchée. Et là, en noir et blanc, avant que les coureurs cyclistes ne les cachent dans leur effort, parmi les spectateurs enthousiastes, acclamant les athlètes, un homme, deux garçons et une fille plus jeunes que lui.

Son père biologique et sa nouvelle fratrie.