Jusqu’au bout : Chihiro & Sourire

Premier et deuxième chapitres du livre « Jusqu’au bout (cadavres exquis) (2020) avec l’accord des editions Chemin faisant (Ploemeur)

Premier chapitre : CHIHIRO

J’ai sommeil, cela ne fait qu’une heure que je suis parti, pas de quoi tomber de fatigue pourtant. Mais avec la mine que je me suis prise hier soir, du mal à tenir. Je regarde mon maneki-neko qui me sourit dans son plastique doré et rouge, le bras en l’air, l’air de me dire « Salut, ça va ? ». Ça va, mais tiens bon, tu n’es pas rendu Patrick, faut que tu roules. La cuite d’hier soir, pas vue venir, mais quand Yves et Pierre sont venus me chercher, je n’ai pas pu résister. En même temps, je me suis bien marré, c’est l’essentiel. Yves s’est tapé Isabelle en fin de soirée, j’aurais bien aimé, je m’y suis mal pris comme d’habitude, je ne sais pas comment font les autres, ils passent toujours avant moi. Du coup, je me suis branlé avant de m’endormir, histoire de ne pas avoir que des regrets …ce n’était pas si mal, on s’arrange assez bien tout seul. Les femmes ne m’intéressent pas plus que ça. Juste pour baiser, mais comme depuis quelques temps, je n’y arrive pas trop, j’essaie de me faire une raison. De toute façon, je n’ai pas envie de vivre avec elles, pas envie de me farcir les mômes et la vie qui va avec, moi je roule, j’ai mon camion plein de poulettes et j’avance, ça me va comme ça. Je la connais leur vie, je la traverse tous les jours, pavillons et trampolines, plein la France, pas envie de la connaitre en intime. J’aime bien ma petite vie dans mon trente-neuf tonnes : ma bande-son, je commence par Niagara, Quand la ville dort, bien pour le soir qui tombe, quelques Johnny, Lavilliers et Sardou, il me fait vibrer Sardou avec sa voix gueularde. J’ai l’impression que l’on m’emmène avec lui. Mon chat japonais en plastique, la carte postale de Sophie, elle était généreuse en pipes, Sophie, une collection de dés, ma boîte de photos, un bouquin de Houellebecq. Ça, c’est pour faire illusion, si je prends une stoppeuse, elle se demandera si je suis un intellectuel ou prêt à la sauter à la première aire d’autoroute. Surtout si elle est jeune, parce qu’à partir de quarante ans, Houellebecq, il dégomme les femmes : leur peau flasque, leur ventre, leur corps de vieille. Autant viser les jeunes, enfin si on peut. Je ne sais pas trop si je peux…. Mais je fais un peu gros nounours, ça rassure. Avec mes poulettes à l’arrière, je peux faire des blagues, j’ai pris un peu de bide mais bon, cela peut faire illusion… Enfin, aujourd’hui je ne ferai pas illusion, j’ai sommeil, c’est dingue cette histoire de mine hier soir, pourquoi on s’en est pris une comme ça ? Ah oui, c’est Yves qui fêtait sa première sortie après l’accouchement de sa femme. Le pauvre, il disait que ça faisait deux mois qu’il n’avait pas fait l’amour, du coup il s’est envoyé Isabelle, je le comprends, rester comme ça, avec sa femme et son gosse pendant deux mois, ce n’est pas une vie, surtout si elle ne voulait plus qu’il la touche. Alors il voulait fêter ça, parce que ce n’est pas tous les jours que l’on a un fils ou une fille, ce n’est pas tous les jours que la vie se transforme comme cela, c’est beaucoup d’émotion. Il avait l’air ému d’avoir eu un môme. Alors on a passé la soirée à parler de ça, et puis à un moment, ça m’a lassé : je me suis mis à réciter des poèmes que j’avais appris en classe il y a longtemps, tu sais, le truc qui te revient d’un coup dans la tête alors que t’es raide. Je ne me souvenais que de Prévert et Rimbaud, Le Cancre et Le Dormeur du Val, l’enfant et le jeune homme, le vivant et le mort, les deux qui t’accompagnent en primaire. Je voulais relever un peu le niveau, ça ne décollait pas trop, tu m’étonnes qu’après on nous prenne pour des mecs aussi lourds que nos camions, nous, les routiers. Il faut dire que nous y mettons du nôtre : les calendriers gros nichons dans la cabine, les appels de phare à chaque fois que l’on se fait doubler par une minette bien gaulée seule à bord, les regards dans la station essence, ah nous mettons le paquet pour cultiver notre image de gros lourdingues ! Mais pourtant, Mesdames, à la première mine, je vous récite du Rimbaud dans le texte, alors vraiment, ce n’est pas l’habit qui fait le moine. Des fois, je me demande si c’est vraiment sérieux tout ça, Sardou me hurle dans les oreilles, il y a la route qui se poursuit, les oiseaux qui se dessinent de plus en plus franchement. C’est l’atout du soir et de son inversion des formes, le quotidien des silhouettes s’efface pour laisser réapparaître le ciel. Je fixe la ligne au loin entre la route et le ciel, j’ai toujours l’impression qu’il va apparaître quelque chose, j’appelle cela la magie du camion. Une forme, un monstre, une femme magnifique, un palmier en Bretagne, une ombre, une montagne, un sanglier, une paire de seins géants, des fesses superbes, je ne sais pas, quelque chose. Il fait très beau, trop chaud, d’ailleurs j’étouffe, on a beau être en Bretagne, oublié que c’était tempéré.

J’aime bien cette petite minute folie autour de l’horizon, je la savoure encore un peu avant que le jour ne descende vraiment. Sardou continue avec le Connemara, parait qu’il n’y est jamais allé et que c’est un vrai nul, comme nous les camionneurs, on fait la paire, j’enquille Johnny, il me fait pleurer avec sa prison, celui-là.

Sommeil, j’ai sommeil, comment faire, il va falloir que je m’arrête sur le bord de la route avec mes poulettes sinon je crois qu’on va finir dans les champs. Je n’y vois plus grand-chose, quelques masses, on dirait un abri de bus en béton au loin, au milieu d’une forêt, genre le dessin animé de mes petits neveux l’autre jour, un dessin animé japonais avec des formes étranges, c’est ma belle-sœur qui aime bien mettre des dessins animés japonais à ses enfants. Quelle intello, celle-là, pas moyen de faire comme tout le monde, il faut toujours qu’elle montre qu’elle n’est pas pareille. Ses enfants aiment les Miyazaki, dit-elle, une façon de ne pas être comme les autres. J’ai dû me répéter dix fois le nom pour le retenir, mais ça y est : « Miya-za-ki ». Les profs, ils ne se rendent pas compte comme ils vivent dans un monde de privilégiés ! Elle aime me faire la leçon sur les émissions de particules de mon camion, je l’adore, elle s’est jamais levée à 4 h du mat pour conduire un semi-remorque ou couper des cuisses de poulet, je le lui ferais bien bouffer parfois son bilan carbone. N’empêche que son Miya-za-ki, il m’a quand même fait quelque chose. Maintenant, quand je regarde l’horizon, j’ai toujours l’impression qu’il va sortir une forme, quelque chose de mouvant. Mais là, il y a un gars dans l’abribus en béton de Miyazaki, mal barré le pauvre au milieu de la brousse bretonne… Ah, ce n’est pas un gars, tiens.

Blanc dans ma tête, silence entre mes deux oreilles, tressaillement de mes mains, c’est une minette, seule, qui fait du stop et qui est gaulée comme jamais tu n’en vois normalement en centre Bretagne. Bon je m’arrête, évidemment, je m’arrête. Les poulettes à l’arrière, accrochez-vous… J’enlève le calendrier, je laisse Houellebecq, ça fera son double effet. D’où vient-elle celle-là ? Pas croyable, c’est une gamine, je ne sais pas quelle âge elle a, trop jeune, pas pour moi. Mais hyper bien foutue, qu’est-ce qu’elle fait là ? C’est un sale coup du sort, je crois : une gamine canon, sortie d’un film de ma belle-sœur, qui va me faire bander tout le trajet sans que je puisse espérer la toucher. La vie est dure.

Je m’arrête.

Deuxième chapitre : SOURIRE

La loose. Totale loose. Coincée dans cet abribus au milieu de nulle part, même pas quelques maisons autour, style Plou-Trifouillis-les-Dindasses. La dinde, c’est moi, mais comment ai-je pu me mettre dans une galère pareille ?

Cela avait bien commencé pourtant, ce début de vacances avec Pauline. Garorock à Bordeaux, la tente en pleine cagne, en short ras la patatina et soutif devant la scène, les jets d’eau pour nous rafraîchir, les pogos à te dessouder les articulations et les slams avec ces centaines de mains qui te portent et te paluchent, les hurlements « apéro » à n’importe quelle heure au camping, le bruit incessant, l’odeur omniprésente de la weed et de la bière chaude, les mecs graves bourrés qui se vautrent sur la tente, heureusement que nous avions bloqué au cadenas la fermeture de l’entrée sinon nous aurions eu un lourd à vomir sur nos sacs, les queues pour faire pipi ou à s’accroupir vite fait, pas le temps d’essuyer la goutte, toute cette sueur maculée de crasse avec les stries de la transpiration, cela commençait à fouetter au bout de trois jours, moi j’aime bien ces quelques jours roots où tu te moques éperdument de ton look… Pas Pauline : pas de douche, pas de maquillage qui résiste, la promiscuité, les mecs et les nanas allumés, la musique trop forte, pas fermé l’œil de la nuit avec ce boucan d’enfer, trop trop chaud et en plus les règles…

C’est quand tu attaques dans le dur que les vrais caractères se révèlent. J’ai vu. Cela m’apprendra à choisir une petite bourge, une zoulette bien pimpée pour partir en vacances, la prochaine fois ce sera une tatouée en kaki et crête, mais pas sûr qu’elle soit aussi bien roulée et aussi douée pour l’amour que Pauline. Là, toute bécasse dans mon abribus, sous ce néon grillagé qui te transmute la scène en noir et blanc sinistres et bourdonne sous les moustiques et papillons de nuit, j’ai mon ventre qui me fouaille et mon cœur qui boite à évoquer son petit cul blanc magnifiant son bronzage impeccable, ses lèvres avides et ses cris lascifs quand elle orgasmait.

Pauline, elle a l’argent et la voiture, une Mini toute neuve, alors j’ai supporté ses plaintes, nous sommes restées comme deux sœurs en attendant la douche et quand elle m’a proposé de monter au nord, au frais, en Bretagne, cela m’est allé, tout ce qu’elle veut, pourvu qu’elle me sourie et me caresse à nouveau.

C’est comme cela que l’on a échoué un peu moins caniculées, au bord de l’océan, dans ce bled. Juste eu le temps de nous rincer dans l’eau salée de toute cette saleté accumulée, elle était fraîche à merveille, regretté de garder le maillot mais nous étions entourées de congés payés, de marmots en tee-shirt et casquette même à 18 h pour les protéger du soleil, des mecs gras du ventre et des vieilles d’au moins quarante ans avec les cuisses et le ventre pétés de vergetures, leurs ados acnéiques et leurs maris nous matant en loucedé, je prenais plaisir à prendre Pauline chastement par la main, pas pour vous les petits mâles, quand on est bi, on est très regardantes sur la marchandise et là, franchement, vous ne faîtes pas la maille…

Nous avons enchaîné sur le fest-noz de la fête de l’huître et de la moule, juré, c’est du véridique, par là, ils n’ont pas l’esprit mal tourné, moi ça m’allait tout à fait, il me tardait de retrouver ma moule préférée…

Franchement, ces danses de groupe à se tenir par le petit doigt, à faire des ronds avec des pas horriblement compliqués, les autres danseuses et danseurs prenant un air extatique malgré les tympans arrachés par la bombarde et la cornemuse, ces biniouseries, ce n’est pas mon truc. Je me suis extraite du tourbillon, je me suis faite une galette saucisse, ça sentait le graillon, j’avais la tête dans la fumée des grills. L’ambiance était cool, je surveillais ma poulette dans la mêlée…

Et ce type est arrivé, a rompu la chaîne à côté d’elle… et Pauline n’a eu d’yeux que pour lui. Il m’a débecté immédiatement. Plus cliché, t’as une coiffe bigoudène phallique. Grand, blond, yeux bleus, athlétique, toutes ses dents, mince, dans les trente ans, de larges paluches, un jean, une vareuse vieux rose qu’il a vite enlevée pour révéler une marinière sur des pectoraux saillants. Tout ça puait l’assemblage pour emballer et cette petite conne n’y voyait rien.

Elle a ramené le beau gosse qui m’a double-bisé, même pas foutus d’en faire trois par ici, pas de petites économies. Il nous a invitées à nous asseoir sur les bancs, nous a amené du cidre, je déteste, cela me reste sur l’estomac. Sûr de lui, le mec, bourré de testostérone, tout juste s’il n’avait pas les jambes écartées ni posé sa teube sur la table. Je me suis rapidement sentie en surnombre, Pauline revenait à ses normes sociales, un couple c’est un homme et une femme, un point c’est tout. Pendant que tu y es, tu n’as plus qu’à prendre son nom – après tout le reste – tu t’appelleras Madame Le Pensec, sûre que tu ne sais pas que cela veut dire « grosses fesses ».

Quand j’ai été tout à fait certaine que je l’avais perdue, j’ai prétexté d’avoir à chercher un pull dans la voiture, elle m’a passé les clés en me demandant de lui en ramener un. Tu pourras passer la vareuse du bellâtre, hé pouffe ! J’ai été sympa, laissé la clé sur le contact, pris le sac à dos et enquillé à grands pas sur la route en direction du nord, en serrant les dents et ne pensant à rien. Prise vite fait par un couple qui m’a amenée à des dizaines de kilomètres de la mer, cela ne sentait plus l’iode mais le fumier et le lisier je m’en moquais, avaler la distance pour m’éloigner de cette petite meuf. Ils m’ont laissée à la sortie d’un village, nuit noire, un type m’a embarquée, il sentait la ferme, le vieux garçon et l’alcool de bar, il m’a proposé de dormir chez lui parce qu’il était vraiment tard et qu’une jeune fille comme moi ne pouvait pas rester seule.

Ça n’a pas loupé, une fois dans la ferme, la porte de la cuisine crado fermée, il a essayé de m’embrasser et là, j’ai vu rouge. Plutôt que ce pauvre type frustré et solitaire au cul de ses vaches, j’ai vu le blond du fest-noz et je l’ai séché propre d’un coup de genou dans les burnes. Pendant qu’il s’écroulait les yeux tous blancs, je suis partie en courant, me suis écartée du chien qui hurlait la chaîne tendue, j’ai enlevé et jeté dans le noir la clé de sa voiture et j’ai tracé à travers un champ de maïs, c’est fou comme les feuilles coupent. J’ai retrouvé une route goudronnée et j’ai avalé d’un bon pas la pente jusqu’à cet abribus aussi largué que dans le Voyage de Chihiro1 et qui ne doit servir que pendant les périodes scolaires. Je me suis posée, même pas sommeil mais besoin de souffler, de faire le vide dans le silence et peut-être de m’allonger un peu, au loin je voyais des éclairs d’orage. Et c’est là que ce camion improbable est arrivé.

Il peinait, grondait à monter la côte, il tenait toute la largeur entre les frondaisons, des petites lumières partout, plus que celles exigées par le code de la route, un vrai sapin noël en plein juillet, on sentait que le chauffeur tenait à sa machine. Et en travers, derrière le pare-brise, d’un vert bien fluo, un prénom, « Patrick ». Je ne sais pas pourquoi je me suis dressée et mise en travers de la route dans le halo de ses phares. Le monstre a pilé. Le type a ouvert sa fenêtre, sa voix étonnée avait un côté rassurant :

– Qu’est-ce que tu fais-là ?

– Je fais du stop.

– J’avais vu. Tu n’as pas choisi le bon endroit, heureusement que j’ai pris ce raccourci. Tu vas où ?

– Vers l’est.

– Tu as de la chance, je vais jusqu’à Strasbourg. Monte !

Et voilà comment j’ai atterri sur la banquette avant, mon sac à dos entre le conducteur et moi. À la lumière du plafonnier, j’ai jaugé les lieux. Des odeurs de clope, de sueur, l’aigre du vieil alcool transpiré, le mec devait refouler un peu du goulot. Une bouteille plastique à peine remplie d’un liquide jaune coincée près du levier de vitesse. Un livre de “Houellebeurk”, « Plateforme » – le pire – négligemment jeté près de la console, pas de calendrier Pirelli, j’avais dû tomber sur un intello. Pourtant le type n’avait pas le look de BHL du temps de sa flamboyance mais il était nettement plus avenant que Houellebecq. Belle carrure, gros biceps, style ancien sportif, avec un peu de bide, mal rasé, quarantaine fatiguée à voir ses cernes, des cheveux bien noirs dans tous les sens, un début de tonsure, le regard triste, pas l’air dangereux ni collant. Il a taclé mon inspection :

– Je m’appelle Patrick. Et toi ?

– Je me doutais bien que ce n’était pas le nom de ton camion… Lola.

– Bienvenue à bord du plus gros transporteur de poulettes de l’Ouest.

– Des poulettes ?

– Des futures poules pondeuses nées en Bretagne pour être livrées chez des Alsaciens. Et je vais ramener des futures poules pondeuses nées en Alsace pour des Bretons.

– Tu fais un métier utile.

Il m’a souri, a débrayé, passé la première et lancé le moteur qui peinait toujours dans la côte.

Bien aimé son sourire. Belles dents alignées et blanches. Franc. Sans arrières pensées… Enfin, je crois.

Alors je me suis dit, en me calant contre le dossier et en relâchant – un peu – la tension de cette journée pourrite de chez pourrite, que j’aimerais bien me retrouver à l’ombre de la cathédrale rouge de Strasbourg à me casser le cou pour voir la pointe de sa flèche et que, le voyage, ça pourrait le faire avec le Patoche.

1 Film d’animation japonais écrit et réalisé par Hayao Miyazaki, 2001